Sioniste : trop polysémique pour être honnête ?

Entendu dire l’autre jour, je ne sais pas si c’était par un Gilet Jaune [© ni ® non déposé ] plus ou moins marginal avec la casquette à l’endroit ou l’envers…
ou par le spectre d’un de mes cauchemars :

Le sionisme, c’est comme les Juifs, ça ne devrait pas exister…

Alors, vite, réfugions-nous derrière nos livres, dictionnaires, tablettes ou ordinateurs, pour tenter, de divers maux ou mots, choisir le moindre :

***

[ Nouveau Petit Robert (édition 1993, dont je dispose) :

Sioniste (adj. et n.) : relatif ou favorable au sionisme.
Sionisme (n.m.) : Mouvement politique et religieux, visant à l’établissement
    puis à la consolidation d’un Etat juif en Palestine. ]

Définition assez synthétique pour ne pas s’inscrire dans la dialectique de l’Histoire, laquelle distingue nécessairement le moment de l’établissement d’un Etat et l’éventuelle consolidation de cet Etat….

Consolidation qui peut être militaire, diplomatique, économique, politique, religieuse, démographique, s’étendre sur des décennies, et supposer éventuellement bien des guerres et des traités…

***

[ D’après Wikipédia : Sur un plan idéologique et institutionnel, le sionisme entend œuvrer à donner ou redonner aux Juifs un statut perdu depuis l’Antiquité […], à savoir celui d’un peuple disposant d’un territoire. Le sionisme aboutit en 1948 à la création de l’État d’Israël.

Il faut le différencier du postsionisme, qui veut donner une orientation laïque à l’État d’Israël, normaliser les relations avec les Palestiniens, et du néosionisme, qui milite pour la migration des Palestiniens et des Arabes israéliens vers les autres pays arabes. ]

Ici apparaissent des notions et des distinctions qui peuvent mériter réflexion : L’idée que le sionisme aurait abouti en 1948 pourrait impliquer sa disparition comme idéologie au profit de la chose réalisée (Israël). Et il pourrait être important, pour la suite de l’Histoire, de distinguer sionisme, postsionisme et néosionisme.

***

Mais, vous-même, quand  vous traitez quelqu’un de sioniste, quand vous parlez des sionistes, de qui ou de quoi parlez-vous ?

1 De certains juifs du 19ème siècle, vivant pour l’essentiel en Europe, qui conçurent le projet de se retrouver, entre eux, sur une terre ou dans un pays où ils seraient à l’abri des persécutions séculaires subies depuis leur diaspora ?

2 Des idéologues juifs du 19ème siècle, sensibles aux divers nationalismes qui alors se rêvaient ou s’épanouissaient en Europe (on peut penser au nationalisme allemand ou italien qui permit au cours de ce même siècle la création de l’Allemagne ou de l’Italie), idéologues qui conçurent le projet de rendre aux juifs leur patrie historique, biblique, mythique, où ils renoueraient avec le glorieux destin d’un peuple retrouvant ses racines et sa fierté historique, tout en se mettant ainsi, entre eux, à l’abri des persécutions séculaires subies sur les terres de leur diaspora ?

3 Des actuels habitants de l’Etat d’Israël, des Israéliens (juifs, arabes, druzes, musulmans, orthodoxes ou chrétiens, non pratiquants ou athées, etc.) habitant la patrie où le hasard les a fait naître et qu’ils seraient éventuellement prêts à défendre comme tout un chacun trouverait légitime de défendre son pays natal ?

4 Des actuels habitants de l’Etat d’Israël, nés hors d’Israël mais ayant fait le choix existentiel, idéologique, politique ou religieux de venir vivre dans ce qu’ils estiment la patrie légitime de tout juif, et farouchement prêts à le défendre comme on défendrait une patrie d’adoption voire La Terre mythique que Dieu vous aurait promise de toute éternité ?

5 De tel ou tel compatriote français (ou de n’importe quelle autre nationalité) que vous traiterez de sioniste, juste parce que vous l’aurez identifié comme juif ou soupçonné d’être juif, c-à-d comme appartenant à la race maudite des sionistes, quoi qu’il ait fait ou dit, pas fait ni dit, mais juste pour être né juif ?

6 De tel ou tel compatriote français (ou de n’importe quelle autre nationalité) que vous traiterez de sioniste parce qu’il reconnaît voire soutient l’existence de la patrie que des juifs se sont trouvée, gagnée, conquise en Palestine, mais dont les lignes d’un cessez-le-feu sont devenues les frontières légales internationalement reconnues ?

7 D’un Israélien ou d’un individu quelconque (éventuellement non juif ni Israélien) partisan d’une extension territoriale de l’actuel Etat d’Israël à quelque mythique, protohistorique ou « biblique » Grand-Israël, bien au-delà des frontières internationalement légales d’Israël ?

Etant entendu qu’un tel idéologue mériterait alors d’être qualifié de grand-sioniste ou de néosioniste et dénoncé comme tel, comme occupant illégitime de terres militairement occupées ou colonisées… ou encore à conquérir…

***

Chaque éventuel lecteur pourra ajouter sa propre contribution, mais ne devrions-nous pas, entre honnêtes gens, renoncer à utiliser un mot au champ sémantique aussi miné ?

2 commentaires sur “Sioniste : trop polysémique pour être honnête ?

  1. Bonjour Claustaire.

    Certes, le terme de « sionisme » est polysémique, et donc d’emploi délicat.

    Mais je crois que la question n’est pas aussi compliquée qu’elle le paraît.

    Car je suis tout de même étonné qu’on n’applique pas à la question du sionisme la distinction classique et capitale entre « patriotisme » et « nationalisme » que nous avions évoquée lors de nos conversations sur la Catalogne.

    La problématique est en effet similaire.

    Je reprends un extrait de l’un de ces posts passés :
    « Quand je parle de « nationalisme », je comprends bien sûr le terme dans le sens que lui donne de façon relativement consensuelle la philosophie politique, en le distinguant du patriotisme : en ce sens le nationalisme consiste à vouloir édifier sa propre nation et sa propre culture au-dessus des autres, et à les développer au détriment des autres (…) C’est donc aussi la résistance à ce type de normalisation linguistique, culturelle, politique, etc. qui prend légitimement le nom de patriotisme ».

    Le peuple juif étant un peuple, il a droit en tant que tel à une patrie, à la bâtir et à la défendre. À ce titre, le sionisme est parfaitement légitime, comme le dit Zeev Sternhell dans l’article que j’ai rappelé suite à votre post du 22/02 : « le sionisme était, et est toujours, le droit des juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu ».

    Cette revendication est irréfutable.

    Maintenant, comme je le rappelais encore, ce sionisme-là, légitime et irréfutable, « n’a rien à faire avec la colonisation, par essence violence, et l’occupation illégitime et illégale de territoires, au mépris du respect des individus, des peuples, et du droit international. Car il s’agit là d’une totale perversion du sionisme des origines, d’une supercherie hélas consacrée et désormais apparemment intouchable, en particulier depuis 1967 et la Guerre des Six Jours ».

    La dite supercherie étant la transformation du sionisme originel en nationalisme le plus abject, selon la définition rigoureuse du terme.

    S’il est donc nécessaire en effet de clarifier le vocabulaire, la clarification essentielle doit montrer avant tout qu’il y a deux réalités incompatibles :

    – le sionisme, qui devrait être défini comme une manifestation du patriotisme au sens que lui donne Sternhell (et d’autres).

    – Et le nationalisme d’une partie des dirigeants d’Israël, qu’il convient de dénoncer, en premier lieu en le distinguant bien du terme de « sionisme » qu’il ne fait jamais qu’usurper.

    Hélas, cette usurpation inadmissible est entérinée par de nombreux juifs, qui comme je le disais, tendent ce faisant le bâton pour se faire battre.

    Cordialement.

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