Du réchauffement climatique et du refroidissement politique

De la difficulté d’échanges politiques entre concitoyens, camarades, et même frères.

Je souhaiterais proposer ci-dessous un petit échange entre deux frères, échange qui, dans sa vigueur et mutuel respect, me paraît assez intéressant et argumenté de part et d’autre pour illustrer ce que pourrait être un échange entre frères citoyens d’une même nation.

Je dirai ensuite ce que cet échange fraternel aussi vigoureux qu’argumenté m’aura inspiré sur le plan concitoyen.

1 Petite blague proposée par Jacques à quelques-uns de ses correspondants, dont Paul., son frère :

Dieu a créé la Terre en six jours, le septième il s’est reposé car il était crevé.
Jésus promettait de reconstruire le temple en trois jours,

mais il n’en a pas eu l’occasion.
Macron promet de reconstruire Notre-Dame de Paris en cinq ans.

Je trouve ça vachement long pour Jupiter.

2 Réponse un peu agacée de Paul :

Jacques, tu nous fatigues avec ton macron-bashing ! Alors qu’on a besoin plus que jamais de le soutenir, lui, son Gouvernement et sa majorité parlementaire. En-dehors d’eux, c’est le chaos. Et autour de nous en Europe la montée irrésistible des extrêmes, des populistes, des égoïsmes et des nationalismes. Et autour de l’Europe trois puissants, Américains, Chinois et Russes qui se foutent de nous.

Moi, je m’en fous, j’ai 80 ans passés. Mais vous les jeunes, je vous plains. Alors réfléchissez. Et ne vous laissez pas submerger par l’émotionnel.

Quant à la restauration de Notre-Dame, je pense que 5 ans, c’est possible. On ne peut se permettre un chantier qui dure une quinzaine d’années en plein centre de Paris. Et sur un site d’une telle importance touristique. On ne va pas reconstruire Notre-Dame. Le plus long et le plus incertain, c’est la vérification des pierres, de leur remplacement éventuel, et la réparation des trous faits dans la voûte. Le toit, ce n’est rien. On ne va pas reproduire la construction très compliquée de la charpente en chêne à l’ancienne. Si on la refait en chêne avec les techniques modernes, elle sera plus simple. Et si on la refait en acier, ce qui me paraîtrait le plus logique (plus léger, plus rapide, résistante au feu et pas visible des visiteurs), c’est une question de 6 mois. Quant à la flèche de Viollet-Le-Duc, faite à la fin du XIXème siècle par ce mégalomane qui s’est représenté dans les statues et que Prosper Mérimée a laissé faire, je ne sais pourquoi, elle ne mérite, à mes yeux, aucun respect particulier ! Laissons faire l’imagination des architectes.

Quant aux soi-disant experts, comme ce super-expert, architecte en chef qui a été à l’origine des travaux de restauration sans penser à instaurer une véritable sécurité anti-feu, qu’ils aillent se faire voir.

Chez nous aussi, il y a quelques années, alors qu’on attendait la visite du Pape après Pâques, les ouvriers ont foutu le feu à l’une des flèches de notre cathédrale à nous ici. Bizarrement, on en a moins parlé que pour Notre-Dame. Mais bon, notre cathédrale n’était pas capitale.

3 Longue réponse de Jacques à Paul :

Cher Paul,

De temps en temps mon humour te plait et quelques fois nettement moins. Plus sérieusement, je ne fais pas du Macron-bashing et je ne le critique pas par plaisir, mais parce qu’il me fait peur car à la prochaine échéance présidentielle Marine Le Pen pourrait bien le coiffer au poteau et ceci parce qu’il l’aura bien cherché avec son arrogance et ses petites phrases assassines à l’égard du petit peuple. Sa dangereuse chute de popularité a une double origine. Comme les précédents présidents, sa cote baisse mécaniquement dès lors qu’il exerce le pouvoir, ce qui l’oblige à arbitrer, faire des compromis et donc, pour la masse des gens, trahir peu ou prou certaines promesses de campagne. Il est clair que l’on ne peut pas le charger de tous les maux qui lui explosent à la figure, avec cette méchante histoire de gilets jaunes qui n’en finit pas car le malaise des petites et moyennes classes ne date pas d’hier et le rejet des élites est tout aussi ancien.

Mais ce n’est pas la peine de précipiter la chute en jouant au pyromane, en admonestant les petits et en louant les premiers de cordées qui seraient censés entrainer ces derniers vers les sommets d’une France start-up, alors qu’ils s’en fichent des suivants comme de l’an quarante. Je sais bien que pour certains d’entre vous, l’affaire Benalla n’en est pas une et pourtant elle lui a causé un tort énorme dans la mesure où, indéniablement, il a soutenu ce petit malfrat qui se prenait pour le vice-roi, terrorisant et manipulant les agents œuvrant à la sécurité du président, y compris les plus hauts placés. Je sais bien que le Sénat, puisqu’il est dans l’opposition, s’est emparé avec un plaisir non dissimulé de cette affaire, mais il a néanmoins mis en lumière des dysfonctionnements au niveau du palais qui se sont prolongés quatre mois après son licenciement et six mois après les événements de la Contrescarpe.

Cette affaire, ses petites phrases à l’emporte-pièce, le mépris des corps intermédiaires comme les syndicats, l’incroyable maladresse de la concomitance entre la diminution de 5 € de l’allocation logement et la suppression partielle de l’ISF, l’ont fragilisé de telle sorte que la jacquerie des gilets jaunes a trouvé un boulevard devant elle. Je rajouterai que certains conseillers les plus proches ont fui, soit parce qu’ils ne le supportent plus, soit parce qu’ils se sont épuisés à travailler de seize à dix-huit heures par jour pour un  boss insomniaque. Et avec quelle efficacité pour le pays ? Pour eux, plus de vie de famille, divorces à la clé : source le Monde et non pas Gala comme tu m’en accuses. Les départs successifs de Colomb (hubris) et de Hulot (glyphosate) n’ont rien arrangé non plus.

Alors tu l’as trouvé brillant durant le grand débat. Certes, oui, il sait parler, il connait bien ses dossiers, néanmoins les maires lui ont fait des ovations alors qu’il est en train de leur couper les vivres en supprimant la taxe d’habitation. Va comprendre. J’étais en voiture lors de sa conférence de presse, je l’écoutais sur France Info, quelle logorrhée ! Au bout de ¾ d’heure j’ai coupé, je n’en pouvais plus.

Et pendant tout ce temps Marine Le Pen se repose et encaisse tranquillement les dividendes. Nous verrons le résultat aux européennes.

Quant à la cathédrale, il est devant l’incendie depuis dix minutes et il promet de la « reconstruire » (c’est son terme) en cinq ans, objectif JO. Loi d’exception pour s’affranchir de tous ces imbéciles d’experts du monde entier qui lui demandent de réfléchir cinq minutes avant de l’ouvrir, car il ne sait rien, et pour cause, de la nature des dégâts, convoque même un concours architectural pour moderniser le look de la vieille dame. Une attitude de matamore, comme celle où il décide de supprimer l’ENA, certes critiquable mais de haut niveau quand même, et qui nécessite une simple réforme allant dans le sens d’un rapprochement des étudiants auprès de réalités concrètes du terrain : stages en mairie, en sous-préfecture par exemple.

Maintenant que le coût de la jacquerie s’élève à plus de 20 milliards d’euros, dont nous n’avons pas le moindre fifrelin, Le Maire veut encore baisser la pression fiscale alors que nos caisses sont désespérément vides et notre dette abyssale. C’est absurde, suicidaire, mais tellement démagogique.

Macron me semble si fragilisé que la grande réforme à venir, celle de la fusion des régimes de retraites, me parait très compromise. Autre maladresse à ce sujet : Delevoye qui bosse depuis des mois avec les syndicats en excluant tout prolongement de l’âge de la retraite, vient d’être contredit par Macron et menace de démissionner. Antérieurement, il charge Borloo de réfléchir à une politique de la Ville et balaye son rapport d’un revers de main.

Quelles similitudes avec l’omni-président Sarkozy !

L’Europe est un sujet sur lequel je lui rends grâce. Son discours à la Sorbonne était excellent mais comment l’utopie d’une Europe puissante, unie, disposant d’une armée pouvant se passer de l’OTAN et donc des Américains, pourrait-elle se réaliser avec une Allemagne qui tremble devant Trump (à juste titre pour ses exportations), avec une Merkel fragilisée en fin de parcours et une Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) qui va lui succéder et qui va clamer Deutschland zu erst en écho à America first ? Sans compter qu’en raison de ce qui se passe en France, il a aussi perdu de la crédibilité à l’étranger. Alors les trois ogres que tu évoques, l’Amérique, le Chine et la Russie, vont se faire grand plaisir de nous marginaliser et de nous bouffer.

Et le bouquet est à venir : la réduction du nombre des parlementaires de 30% et l’introduction de la proportionnelle à hauteur de 20%. La première mesure est démagogique, en phase avec les desiderata de la population mais en totale contradiction de la même qui veut être mieux représentée. Les circonscriptions vont mécaniquement s’agrandir et la qualité de la représentation diminuer. J’espère qu’il n’aura pas la majorité des deux tiers au Congrès.

Le pire est l’introduction de la proportionnelle à hauteur de 20% ou comment tendre aux Français les verges pour se faire flageller. C’est forcément l’ouverture aux extrémistes et surtout la mise en cause de la stabilité gouvernementale acquise depuis 57 ans avec le scrutin majoritaire à deux tours, qualité première et essentielle de la Vème République.

Alors tu me dis à juste titre qu’il faut soutenir Macron car il en a bien besoin. Ben oui, puisqu’il s’est grillé lui-même. D’abord que je le soutienne ou que je le critique en famille ne changera strictement rien, ça reste entre nous et j’ai encore le droit d’avoir une opinion divergente sans qu’on me tombe dessus. Et en 2022, lors du prochain match entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, pour qui crois-tu que je vais voter ? Pour la Marine ou pour l’Emmanuel ? Je te laisse deviner.

Pour conclure, j’ai bien conscience que gouverner notre pays est une tâche très ingrate, d’une très grande complexité, perte de solidarité, égoïsmes, bêtise crasse de beaucoup de nos concitoyens. Ils veulent payer moins d’impôts mais avoir une gare, une maternité et un service d’urgence au village. Ils veulent être mieux représentés mais ils veulent virer les députés. Ils veulent bien d’une transition écologique à condition que l’éolienne soit dans le jardin du voisin et que la taxe carbone soit payée par les mêmes.

Aussi, même si je critique le chef de l’État, je ne voudrais pas être à sa place. J’ai eu l’incroyable chance de ne pas avoir été élu président de la République. C’est vrai que n’étant que modérément cinglé, autoritaire et narcissique, mes chances étaient assez réduites.

Ouf !

Jacques

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Et si cet échange me parle ou m’interpelle (pour parler comme jadis), c’est qu’à travers l’agacement qui s’exprime dans cet échange entre frères qui se respectent et s’estiment je vois une illustration de l’agacement ou du découragement à échanger qui peut, ces derniers temps, dominer sinon tarir nos relations ou échanges entre amis ou plus largement entre citoyens.

Depuis la naissance du mouvement des GJ, qui dès le début ont opté pour des manifestations illégales (occupation de l’espace public lors de manifs non déclarées ni sécurisées, blocage de voies publiques, destruction d’appareils de mesure permettant d’amender certains chauffards en excès de vitesse, etc.) et le refus de prendre en compte certains urgentissimes problèmes tant sociaux qu’écolo-énergétiques (réchauffement climatique, nécessité de réduire la consommation d’énergies carbonées, ce qui ne peut passer que par la modification de comportement tant collectifs qu’individuels et une restructuration totale de nos moyens de déplacements et d’échanges commerciaux), depuis la naissance de ce mouvement GJ et la médiatisation via réseaux sociaux et médias d’information continue de slogans aussi aciviques que factieux (du genre Macron démission ! ou Démocratie directe et immédiate par RIC, sans représentation ni délégation, etc.), j’ai, pour ma part, rapidement été amené à quasiment rompre avec un vieil ami, militant politique et syndical, à qui j’ai dû me résigner à dire que si plus de quarante ans de mobilisation citoyenne, politique et syndicale l’avaient conduit à résumer sa pensée par des slogans aussi réducteurs, imbéciles et dangereusement anarcho-populistes que celui de Macron démission !, ce n’est pas chez moi qu’il trouverait la moindre complaisance dans cette dérive ni un partenaire de débats oiseux.

Depuis, j’ai refusé de participer à ces repas où nous nous retrouvions parfois entre « potes » de la ville ou de la campagne, sachant que même la meilleure choucroute ne me mettrait plus guère en appétit si je devais l’avaler en même temps que les certitudes, imprécations, dénonciations et autres slogans aussi fossiles ou marteaux que menteurs.

Alors que depuis quelques années, j’avais déjà plus ou moins renoncé à participer à des « débats » politiques (ou plutôt rites aussi figés qu’un peu funèbres d’oraisons, péroraisons et répons entre fidèles d’une même secte) entre vieux militants de tel cercle de réflexion politique (pour ne pas dire think tank) où l’on se retrouve de temps en temps entre anciens, pour tourner un peu en rond à ressasser une énième fois la même rengaine critique du Système, du néo- ou de l’ultralibéral capitalisme mondialisé, etc.

Je n’ai, pas plus que d’autres, oublié que, pour la plupart d’entre nous, nous n’avons permis l’élection de Macron que par défaut (au second tour) et parfois déjà dès le premier tour, par désespoir de voir la gauche s’être ainsi autodétruite sous nos yeux et parfois même sous nos petites mains de militants opposés entre eux sur la notion de gauche, de « vraie gauche », de gauche social-démocrate, de gauche social-libérale et traîtreusement complice du Système, etc. J’avais été épouvanté, entre les deux tours, de voir des « camarades » de la « vraie gauche » ou de la France Insoumise oser lancer, lors de certaines de ces réunions ou agapes aussi militantes que censément amicales, des slogans du genre « Ni patrie ni patron, ni Le Pen ni Macron ». Il faut dire que c’étaient souvent les mêmes qui, précédemment, estimaient la gauche laïque (on la disait laïcarde) d’un Valls plus raciste ou xénophobe que l’extrême-droite d’un Le Pen…

Et depuis, au vu de la politique visiblement plus droitière que de gauche menée par le gouvernement Macron depuis deux ans, toutes les méfiances que nous inspiraient Macron, son milieu et ses supports nous ayant été plutôt justifiées, je n’en suis pas moins tellement désespéré des persistantes manœuvres suicidaires de la gauche divisée voire atomisée et son tropisme vers de peu reluisantes alliances ou sempiternels fantasmes de « convergences des luttes » qu’ici et là elle tente avec des mouvements aussi peu estimables que celui des Jaunes & Noirs que pour les prochaines européennes, j’hésite encore à ne pas voter pour la liste LaREM conduite par une Loiseau qui me semble pourtant un canard fort boiteux.

Et que de fois me surprends-je à craindre d’être décidément bien passé de gauche à droite, à en considérer beaucoup de propos que nous tenons dans notre couple (en nous disant entre nous, par une espèce d’autocritique conjuratoire : pourvu que personne ne nous entende !) ou que j’exprime dans beaucoup de mes commentaires d’articles de journaux… où je dois aux yeux de beaucoup passer pour un macroniste de choc, alors qu’il me semble pourtant simplement émettre de légitimes réflexions critiques sur le camp dont je me sens et auquel je veux appartenir (la gauche, qu’elle soit plus ou moins vraie).

Tout ce qu’écrit Maître Jacques ci-dessus, toutes les critiques et inquiétudes que lui inspirent Macron et sa politique me semblent parfaitement fondées. D’ici la fin du mois, nous verrons sans doute une fois de plus (comme aux européennes de 2014) que le premier parti politique de France reste bien l’extrême-droite. Et toutes les rodomontades que Macron pourra se permettre ensuite au niveau de l’UE seront d’autant moins crédibles ou efficientes.

Tout cela pendant que notre planète roule dans l’absurde vide cosmique qui ne sait ni n’attend rien d’elle, planète dont les ressources s’épuisent en même temps que s’y gonflent notre espèce et nos déchets, planète dont le climat de moins en moins insensiblement d’ailleurs, ne cesse de se réchauffer, de plus en plus vite, au point de devenir sans doute une espèce d’enfer pour des millions, sinon milliards de ses habitants au cours des décennies à venir.

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