Europe ! Europe ! (1)

– Passées les bornes, où seront vos limites ?
– Et pourquoi faudrait-il être borné ?

Au fil des débats et entretiens diffusés sur radios et télés dans le cadre de la campagne électorale précédant ces élections européennes, il m’est arrivé d’entendre ces derniers temps un grand nombre d’affirmations, argumentations, déclarations, objections, etc. autour de la question de l’Europe, de son identité, de ses racines, de ses frontières, voire de ses fronts d’hier ou de demain, sans parler de ses valeurs et de ses idéaux, etc. ce qui m’a amené à me poser certaines questions que je souhaiterais partager.

Quand j’entends demander : Qu’est-ce que l’Europe ? Est-ce une géographie, une histoire ou un projet ?, je me dis, sans y réfléchir longtemps, que l’Europe qui a d’abord été une géographie, puis une histoire pourrait bien être ou n’être plus qu’un projet ou un rejet.

Une géographie : l’Europe, terre occidentale des confus confins du continent eurasien où la lumière du crépuscule se noie dans le vaste Océan des infinis du monde…

Aboutissement global de toutes les migrations des populations, idées et sciences, poussées vers l’ouest par la rotation même de la terre, rotation ouest-est qui par réaction entraîne une poussée bio-atmosphérique d’est en ouest, comme d’ailleurs le fait le soleil lui-même, à en croire ce que voient ou croient voir depuis la nuit des temps les yeux des hommes…

Or, à suivre la course du soleil, on finit à l’occident, pour le voir se perdre dans la nuit océane et son inconnu au-delà. Là où le monde des vivants se perd dans celui des morts. Là où, si l’on ne veut pas se noyer dans le noir, il faut savoir s’éclairer de ses propres lumières, qu’elles soient de flammes ou d’esprit.

S’il est une borne à l’Europe, c’est donc d’abord et uniquement celle-ci : l’Europe (occidentale) est l’endroit au bout duquel ça s’arrête, où l’on tomberait dans l’eau si l’on voulait continuer, où il faut savoir s’éclairer d’autre chose que du soleil qui s’y couche.

Cependant, si l’Europe ‘occidentale’ est celle où ça s’arrête… c’est donc qu’il y aurait une Europe ‘orientale’, là où ça se lève, là où ça commence, là d’où ça vient. Là où le soleil se lève, où l’agriculture, puis l’écriture, puis le monothéisme s’inventent, là où la vie même naît avant de se lancer vers l’ouest, derrière le soleil et sa brillante mais mortelle course.

Mais cette Europe ‘orientale’ n’est-elle pas déjà l’Asie, cet immense espace qui s’étend au-delà des rives orientales de la mer du milieu, à juste titre dite méditerranéenne ?
Et parler d’Europe ‘occidentale’, ne serait-ce pas un pléonasme, dans la mesure où il n’y aurait d’Europe qu’occidentale ?

En tout cas, c’est autour de cette mer méditerranéenne devenue au fil des siècles la Mare Nostrum, que l’empire romain se sentit assez universellement chez lui, pour y accepter peu à peu aussi bien les dieux grecs, que le Dieu juif puis le Christ judéo-chrétien, et entre temps les nombreux avatars de lointains dieux moyen-orientaux. Naturellement, l’empire romain lui aussi s’étendit le plus loin possible vers l’ouest et le nord-ouest jusqu’aux infinis espaces océaniques.

A partir du 7e siècle, avec l’islam, une nouvelle vague humaine, née d’un judaïsme à la fois re-né et renié (comme le fut avant lui le christianisme), vague à la fois spirituelle et conquérante, gonfla et assez rapidement investit les rives sud de l’ancienne Mare Nostrum jusqu’à déborder sur ses rives nord où elle fut peu à peu arrêtée par ce qui y restait de gréco-romano-judéo-chrétienté préalable.

Et n’est-ce pas par la résistance des populations chrétiennes occidentales à la vague islamique puis ottomane que se constitua peu à peu ce que l’on peut finir par appeler la conscience européenne ?

Du coup, depuis longtemps, nous ne sommes plus seulement dans la géographie mais déjà dans l’histoire, puisque l’Europe serait d’abord l’ensemble des terres chrétiennes qui résistèrent à l’invasion musulmane et peu à peu, à force de Reconquista, de Croisades, suivies au 19e siècle de diverses guerres d’indépendance (Grèce) et de colonisations (rives sud de la Méditerranée), en repoussèrent les marges, avant d’en reperdre de nouveau certaines, au fil des décolonisations du 20e.

Entre temps, les terres jadis séculairement chrétiennes de la Propontide byzantine (autour de la mer de Marmara et l’actuelle Istanbul), de l’Anatolie et des rives orientales de cette Méditerranée furent abandonnées à la conquête arabe et ottomane.

L’empire ottoman effondré au début du 20e permit la naissance de la Turquie actuelle où le Père des Turcs (Kemal Atatürk) instaura de façon aussi révolutionnaire que déterminée un régime laïque qui pendant des décennies sut renvoyer l’islam dans ses mosquées pendant qu’une modernité à l’occidentale s’y développait, au point que nombreux furent les Turcs et les citoyens de l’UE à envisager d’intégrer la Turquie dans l’Union Européenne.

On sait aussi que, depuis, une vague islamiste, gonflée entre autres par les pétrodollars arabes et la Révolution islamiste qui prit le pouvoir en Iran en 1979, a fini par gagner aussi cette Turquie. Via la politique et les pratiques peu démocratiques d’un Erdoğan, elle est en passe de redevenir de nouveau plus ottomane qu’occidentale, au point de ne plus guère avoir sa place dans un espace européen occidental dont la démocratie serait un fondement. Surtout lorsqu’on sait à quel point certains pays, actuellement membres de cette UE, ont eux-mêmes du mal à mettre en pratique une démocratie digne de ce nom.

Mais suffirait-il d’être une démocratie des bords de la Méditerranée pour faire partie de l’Europe ? Assurément non, puisque l’Angleterre, l’Allemagne, et d’autres pays nordiques en font partie.

Pour l’essentiel l’UE actuelle s’étend sur des terres occidentales de l’Eurasie, anciennement chrétiennes avant l’invasion arabe ou qui s’en libérèrent ensuite (Sud de l’Espagne, Balkans, Grèce, par exemple).

Deux repères donc, l’un géographique l’autre historico-culturel pour circonscrire cette UE.

Repères auxquels il faut maintenant ajouter les ressorts essentiels : la démocratie et le libéralisme tant politique qu’économique. Enfin, et non des moindres, la laïcité, garante de la libre pensée individuelle et de la libre expression, tant individuelle que collective, de toutes les convictions ou confessions (sauf celles qui seraient interdites par la loi, comme l’incitation à la haine raciste ou au suicide, par exemple).

Libéralisme politique : Nul pays (que son régime soit monarchique ou républicain) où la démocratie n’aurait pas cours ne pourrait ni intégrer ni se maintenir dans cette UE. Et l’on sait combien l’illibéralisme actuel de certains régimes (où la liberté de la presse ou les droits de l’opposition ne sont guère respectés) pose problème au sein même de cette UE.

Libéralisme économique : l’économie de l’UE est une économie libérale (permettant l’entreprise et les investissements privés à côté d’établissements d’intérêt public) autorisant la libre concurrence (dans la mesure où celle-ci ne serait pas faussée par l’existence de monopoles ou de trusts mais publiquement et démocratiquement réglementée et régulée dans l’intérêt de tous par des lois communes) tout en organisant et en favorisant mutuellement et dans un maximum de domaines la coopération entre pays européens… Mais l’on sait combien les différences socio-économiques non encore résorbées entre pays de l’UE et donc les tricheries (dumping) fiscales ou sociales par lesquelles certains pays tentent de rester concurrentiels et compétitifs mettent encore à mal cette coopération et cette mutualisation.

Laïcité : Après les invasions ou intrusions voire parfois vastes mouvement migratoires dits “barbares” (3e – 6e) venus de l’est, vikings (8e – 9e) venues du nord, arabes (7e-9e) venues du sud, l’Europe connut, à partir du 10e, presque un millénaire de développement et de civilisation autochtone appuyée pour l’essentiel sur le christianisme (et ses réformes religieuses qui parfois tournèrent aux guerres civiles ou internationales) puis, à partir du 18e et l’esprit des Lumières, sur une progressive sortie de la théocratie, permettant peu à peu la liberté individuelle de pensée, de confession ou de conviction.

Libéralisme politique, économique et philosophique, voilà donc les principaux ressorts de ce qui constituerait à la fois l’actuelle identité et dynamique européenne…

Même si on ne peut plus ignorer les conflits de souverainetés qui menacent encore de la déchirer : comment combiner sans les opposer la souveraineté nationale telle qu’elle peut s’exprimer dans une assemblée nationale et la souveraineté européenne telle qu’elle est censée s’exprimer au sein du Parlement européen par ses directives ?

Conflits de souveraineté(s) qui d’ailleurs posent la question de la réversibilité des choix, condition sine qua non de toute démocratie : si l’UE par ses traités ne permet qu’une progressive consolidation de la mutuelle emprise européenne des pays européens les uns sur les autres et que nulle modification du fonctionnement de cette UE n’est possible sinon à l’unanimité, comment pouvoir y garantir les droits d’une opposition ou d’une minorité qui s’inquiéterait de cette irréversibilité vers toujours plus d’intégration européenne ?

D’ailleurs pour confirmation symbolique que cette construction de l’UE relève encore plus d’une utopie ou d’une abstraction idéaliste que d’une réalité vivante dans sa complexion et complexité humaniste, il suffit de voir que nul être humain n’apparaît sur ses billets de banque et que l’hymne européen ne propose toujours pas de paroles qui puissent être chantées en chœur par les peuples européens.

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