Société civile et société citoyenne

[écrit en octobre 2003, donc après le calamiteux avril 2002 et avant le tonitruant mai 2005
je propose ici cette réflexion initiale, pour que soit éventuellement comprise mon évolution ultérieure]

Depuis quelques années, on entend de plus en plus de gens se réclamer de la « société civile » ou se poser comme intervenant en son nom ; dernièrement, au cours de ses « 100 minutes pour convaincre » sur France2 (septembre 2003), José Bové a une fois de plus évoqué cette notion pour justifier son engagement, et celui d’autres associations ou mouvements. « Société civile » ? A distinguer de quelle (autre) société ? Et dans quelle perspective politique ?

Si l’on se rappelle qu’en 1985, José Bové et d’autres éleveurs mobilisés depuis plus d’une décennie dans le mouvement de résistance à l’extension du camp militaire du Larzac aboutirent à la création de la S.C.T.L., Société civile des terres du Larzac, et à la signature d’un bail transférant les droits de propriété à cette S.C.T.L, on comprend aisément qu’une telle « société civile » puisse être distinguée de l’armée (société militaire) et du gouvernement ou de l’Etat qui avait prévu l’extension de ce camp militaire. On comprend aussi que, premier grand combat de J.Bové et première victoire, cette notion de société civile lui soit restée chère.
Mais au-delà de cette opposition, en l’occurrence aisément compréhensible au Larzac entre des civils et des militaires, que veut-on, dans les mobilisations et combats politiques actuels, entendre par « société civile »…
et à quelle autre société l’oppose-t-on ? A la classe politique, à la caste des « politiciens », à la France « d’en haut », à la noblesse d’Etat, à quelque oligarchie politico-financière confuse, aux énarques, aux technocrates ou autres bureaucrates, aux appareils politiques ou syndicaux divers, etc., méchantes engeances à distinguer de la France « d’en bas », des « braves gens », des citoyens de base et autres associations ou collectifs plus ou moins (in)organisés, etc. ?
Cette conception d’une Société divisée en plusieurs sous-sociétés renvoie-t-elle encore, plus ou moins consciemment, à l’ancienne division de la société en divers « états » (noblesse, clergé, tiers-état) ?
Renvoie-t-elle plus, implicitement, à une approche marxiste de la société (du XIXème siècle) où une classe prolétarienne était opposée à une classe bourgeoise ? On pouvait, en effet, en ces temps-là, d’autant plus aisément distinguer une société civile de l’Etat que ce dernier n’était pas issu d’élections au suffrage universel mais asseyait sa souveraineté sur quelque coup d’Etat, monarchie de droit divin ou autre Empire.

I Société et citoyenneté

Pendant des siècles, la Société a été pensée et vécue comme le lieu d’un conflit perpétuel entre Etat et classes ou groupes sociaux, voire intérêts privés (constituant la société civile), où s’opposaient droits (« légitimes », privés ou collectifs) des uns et loi (issue « légalement » du souverain) s’imposant à tous. Entre le privé et le politique, la sphère sociale -celle des mouvements sociaux- serait-elle celle de la société civile évoquée ci-dessus ?
Or, le social, le mouvement social, qui transcende la sphère privée, ne s’inscrit pourtant qu’aux marges du politique : il est la sphère où les individus agissent en considération de leurs intérêts propres, alors que le politique, lieu de l’universel, les fait agir, théoriquement du moins, en auteurs de la loi et en considération de l’intérêt général. Mais comment arriver jusqu’au politique si l’on met systématiquement en avant l’identité sociale, qui pourrait d’ailleurs régresser jusqu’à l’identité professionnelle, corporatiste, voire confessionnelle ou ethnique ?

L’Etat démocratique moderne, lui, n’est plus conçu comme une instance superposée à la société civile, mais comme le principe de l’unité du corps social. Dans un tel Etat, l’individu est censé réaliser, d’un côté son universalité dans la politique où il se fait sujet législateur, de l’autre sa particularité dans la société civile, lieu des intérêts particuliers que limite le droit collectivement et souverainement élaboré.
Le paradoxe, c’est que la politisation de cette société civile s’accommode d’un discours qui s’offre à légitimer la disparition du politique et de l’État au profit d’une société créditée d’une mystérieuse capacité d’autorégulation, dans l’euphorie d’une convivialité générale, où la division en classes ou groupes aux intérêts divergents disparaîtrait magiquement (ou aurait déjà disparu ?) .
Cette utopie du dépérissement de l’État dans une société soudain réconciliée avec elle-même et devenue une seule classe ou un seul peuple (du type Volk allemand) a vu triompher, au XXè siècle, des États de type totalitaire comme l’URSS stalinienne ou l’Allemagne hitlérienne.
Cette même utopie (du dépérissement de l’Etat) pourrait tout aussi bien se transformer en dénégation du politique, engendrant son explosion sans contrôle, dans la « dynamique sociale » de mouvances libertaires ou « autonomes », d’organisations ou de collectifs plus ou moins anonymes et éphémères, de coordinations socioprofessionnelles diverses construites dans le feu de l’action.

II L’utopie démocratique

Dans l’espace politique démocratique pensé depuis deux siècles [mais dont la réalisation n’est toujours qu’un idéal (ou une utopie) en cours], l’un de chaque individu et le tout de la volonté générale se répondent, chacun étant à la fois membre égal du souverain et assujetti à une loi dont il est législateur ; le volontarisme politique (ou utopique) voulant que individu et totalité coïncident réellement.
Pour un démocrate radical (celui qu’anime l’idéal ou l’utopie démocratique), il n’est pas d’autre fondement à la société et d’autre légitimité aux divers pouvoirs que la volonté des hommes. Nulle hiérarchie, nulle souveraineté, nulle légitimité (fût-ce celle d’un mouvement social) ne saurait être pensée en dehors d’une conception totalisante subordonnant l’individu à la société qu’il crée.
Une telle utopie (l’Etat démocratique) relève peut-être d’une très grande naïveté, en confondant l’ordre du symbolique (le citoyen) et la réalité empirique concrète de chaque individu, puisque l’idéal et virtuel citoyen est toujours doublé d’un individu réel dont les intérêts (réels ou fantasmés) ne sont pas obligatoirement compatibles (surtout dans le vécu à court terme) avec ses idéaux politiques.
Nous avons, dans la réalité, à penser et à faire vivre socialement et politiquement cette délicate dialectique d’un sujet/individu, à la fois citoyen idéal (participant de l’universelle souveraineté citoyenne) et individu contingent soumis à toutes sortes de pulsions (ou « besoins » créés), pressions (sociales ou économiques), conjonctures historiques et points de vue (de classe sociale ou professionnelle) ou vécus particuliers.

III Le dépérissement de l’Etat : une chose qui irait « naturellement » de soi ?

Dans l’utopie libérale, ce qui fait mystère, c’est l’harmonie « naturelle » imaginée entre les égoïsmes privés et l’intérêt public, c’est cette « main invisible » qui ferait que le contrat politique limiterait l’État aux seules fonctions régaliennes. Or l’utopie libérale ignore que des sujets collectifs naissent dans la société civile et qu’ils sont amenés, pour faire reconnaître leur demande (propre à leur vécu professionnel ou social), à rechercher une inscription de leur action dans l’espace politique, tout en contestant la légitimité de la classe politique dirigeante, voire de « la politique » en général.

Dans l’utopie socialiste de la lutte des classes, on identifie les revendications de la société civile à celle de la société politique, laquelle serait constituée comme s’instaurant de soi, une fois que la société des travailleurs serait débarrassée des tares de l’exploitation. Une telle Société, où l’État serait voué à l’évanouissement, est imaginée « naturellement » solidaire et engendrant une sociabilité paisible…

Dans les deux utopies, le politique est réduit à l’inconsistance ou presque. Et dans les deux cas, ne resterait en fin de compte qu’une espèce de « société civile », devenue corps unique, qui aurait mystérieusement transcendé la question politique de l’organisation démocratique d’un Etat.

IV Le refus du politique ou la politique du refus ?

L’élection est, actuellement et constitutionnellement, le moyen pour les citoyens de choisir leurs représentants et d’organiser la vie politique en sanctionnant leur action. Elle contribue à résoudre les rivalités et les conflits entre les groupes sociaux par l’organisation de règles communes, de débats et de compromis, plutôt que par la violence. Par-delà même la consécration du lien social, le vote manifeste concrètement l’existence de l’espace politique abstrait, dans lequel, contrairement à toute expérience sociale réelle et observable, chaque citoyen est l’égal de l’autre. En manifestant en acte la vérité de la formule: « Un(e) citoyen(ne), une voix », les élections ont fondé l’idée de l’égalité formelle de la citoyenneté et légitiment l’ordre politique.

1 Dans le passé, deux grands courants critiques ont dénoncé ces tensions ou ces contradictions, arguant qu’elles rendaient les droits de l’homme et la citoyenneté tout à la fois inefficaces et dangereux. Ils n’ont cessé d’alimenter les débats sur les sociétés démocratiques modernes.

a) Les penseurs de la contre-révolution (de Rivarol à Maurras en passant par Maistre et Bonald) ont critiqué l’abstraction du citoyen qui arracherait l’individu à la nature et à l’histoire et dénoncé les effets pervers d’une construction politique rationaliste qui violerait la nature « naturellement » hiérarchique des sociétés et les leçons de l’expérience historique, etc.
b) Les marxistes, de leur côté, constatant le décalage qui existe dans les sociétés historiques entre l’égalité proclamée des droits civils et politiques et les inégalités économiques et sociales de fait, ont dénoncé les impostures de la citoyenneté bourgeoise « formelle » et lutté pour qu’advienne, grâce à la révolution, la citoyenneté « réelle ». Cette protestation contre la seule affirmation des libertés formelles a, depuis, été admise bien au-delà du cercle des penseurs marxistes ou d’inspiration marxiste : personne ne nie aujourd’hui que le droit de choisir ses représentants peut ne pas avoir de sens réel pour celui qui, dans son existence quotidienne, ne dispose pas des moyens matériels d’assurer sa dignité ou son information.

2 Actuellement, à cause de la déception inspirée par les politiques de soumission au néo-libéralisme menées au cours des 20 dernières années en France, tant par le centre-gauche (le PS et ses alliés) que par le centre-droit (RPR et l’UDF), de plus en plus de gens se détachent de ce qu’ils appellent la Politique.
Ce détachement de l’opinion se traduit par divers comportements passifs, tels que la non-inscription sur les listes électorales, un abstentionnisme croissant, des votes plus protestataires que réellement alternatifs, le succès d’émissions télévisées satiriques qui ridiculisent le monde politique. Électorats traditionnels, militants politiques et surtout associatifs prennent leurs distances, cependant que se développe une sorte de consumérisme politique fondé sur le rejet plus que sur l’adhésion. On vote, non plus pour élire tel ou tel candidat de gauche ou de droite dont on souhaiterait voir appliquer le programme politique (programmes d’ailleurs souvent peu distincts), mais à l’extrême gauche ou à l’extrême droite du candidat dont les sondages auront prédit l’élection et auquel on voudra donc seulement « adresser un message ».
S’installe également une prééminence toujours plus affirmée de l’individu-citoyen aux dépens du collectif, ainsi que l’affirmation de plus en plus forte de droits subjectifs (droits des individus ou de groupes socioprofessionnels) aux dépens des droits objectifs, liés aux exigences de la vie collective.
Chaque individu (et bientôt sous-groupe social ou socio-ethnique) juge légitime d’en appeler à ses droits naturels et à ses convictions personnelles ou religieuses et n’accepte pas, sans la soumettre à son propre jugement, l’autorité des institutions de l’Etat. De plus en plus d’individus (organisés ou non en « collectifs » ou se déclarant « représentatifs » de tel ou tel mouvement issu de la « société civile ») se donnent le droit de ne pas accepter les institutions en tant que telles, d’apprécier leur légitimité, de juger au cas par cas si les normes qu’elles établissent doivent être obéies.
L’expression la plus noble de cet « a-civisme citoyen » pourrait bien être celui d’Antigone prétendant agir au nom de lois « non écrites » supérieures aux lois de la cité… Et dans un monde où chacun (seul ou à plusieurs) serait l’Antigone affrontant (parce que mon ou notre combat « le vaut bien ») quelque tyrannique Créon (incarnant l’Etat), on imagine aisément le nombre de conflits que diverses dynamiques inter-individuelles ou mouvements sociaux pourraient interminablement susciter d’abord contre l’Etat puis entre dynamiques sociales diverses livrées à elles-mêmes après le dépérissement d’un Etat (si ardemment contesté).
Soyons conscients que l’exigence d’une constante et systématique participation à la vie collective (comme le promeut volontiers un certain activisme militant) risquerait, même si cela peut apparaître paradoxal, d’être limitée aux plus actifs et aux plus entreprenants et de marginaliser les plus modestes, socialement et culturellement. Il faut donc bien, si le citoyen veut aussi pouvoir vivre sa vie privée ou professionnelle, qu’il puisse déléguer, après avoir convenu de résolutions que des élus mandatés (des députés, quoi !) iraient promouvoir à telle ou telle assemblée ou forum, et après avoir fixé la date d’une nouvelle rencontre où les comptes et l’information seraient rendus.

V Altermondialisation : dépérissement ou renouvellement du politique ?

On observe que les groupes d’intérêts idéologiquement proches ou défendant des causes voisines tendent à relier par-delà les frontières leurs mobilisations, manifestations et actions, à mettre leurs sites web en réseaux, etc. Pratiques qui pourraient certes favoriser l’émergence d’une société civile internationale, mais peut-être aussi témoigner seulement de la nostalgie d’anciennes « Internationales ».

Par ailleurs, sur la scène internationale, autrefois dominée sans partage par les États, les O.N.G. se sont multipliées. Issus de la « société civile », ces nouveaux acteurs, privés, « libres de souveraineté », contournent les États (de même que les contourne la finance internationale) au nom d’une conception militante de l’universalisme des droits de l’homme, établissant des liens directs de société à société, d’individu à individu.

Mais, une fois cette société civile internationale plus ou moins virtuellement constituée, du moins dans ses mobilisations contre un Pouvoir politique ou financier lui-même international (comme le FMI ou l’OMC par exemple), resterait posée la question de l’organisation politique internationale démocratique ou représentative qui permettrait à cette société civile de s’organiser en société politique.

VI Nouvelles utopies pour une démocratie plus participative ?

L’aspiration à la démocratie directe, seule « vraie » démocratie, nostalgie ou idéal d’une société unie dans un espace commun et une volonté commune (la fameuse « cité » à la grecque ou à la Rousseau), pourrait bien développer demain l’utopie d’une démocratie internétée où, doté d’un identifiant personnel, chacun, en direct [ou en « temps réel »], à domicile ou sur une console disponible dans un lieu public, participerait à l’expression d’une volonté générale que des ministres (au sens étymologique de serviteurs) se chargeraient seulement de faire appliquer. Cette utopie, si utopique qu’elle puisse paraître, pourrait s’avérer bien moins utopique que celle qui, il y a trois siècles, prétendait que la voix d’un serf devait valoir celle d’un seigneur.

Ou alors, des consultations (référendums) régulières (d’initiative populaire ou gouvernementale) entérinant ou non toute proposition de loi préalablement débattue et rédigée par un corps de secrétaires délégués (les actuels députés) seraient une solution médiane pour, toujours au plus près des gens, permettre l’expression de la volonté générale (du moins, majoritaire). Une telle consultation devrait en tout cas être de rigueur dès qu’un projet de loi aurait fait l’objet d’un vif émoi populaire.

VII Pour une citoyenneté organisée par et pour des citoyens, dignes de ce nom et reconnus comme tels

La citoyenneté n’est pas seulement le principe de la légitimité politique, c’est également la source du lien social. Dans la société démocratique moderne, le lien entre les hommes n’est plus religieux ou dynastique, il est politique. Vivre ensemble, ce n’est plus partager la même religion ou être, ensemble, sujets du même monarque, c’est être citoyens de la même organisation politique, l’Etat, que l’on construit ensemble par l’adhésion à un pacte civique (devenu, hélas, le plus souvent si implicite qu’on en est inconscient).

Comment concilier la liberté et l’égalité individuelle de tous les citoyens (principe qui, l’expérience l’a montré, doit rester un impératif et que personne ne remet plus en cause) et la reconnaissance publique de leurs spécificités culturelles qui sont, par nature, collectives?

En fait, la société fondée sur la légitimité, les valeurs et les institutions de la citoyenneté est une forme d’organisation aussi utopique que fragile. Elle ne fonctionne que lorsqu’un espace public s’est construit, qui transcende la société concrète, ses divisions et ses inégalités. C’est une société fragile, où les liens qui unissent les hommes sont d’abord juridiques et politiques (et non familiaux ou professionnels). C’est aussi une société fragile parce que, contre toute l’expérience sociale concrète, elle postule l’égalité civile, juridique et politique d’individus divers et inégaux par leurs origines et leurs capacités. Et elle suscite inévitablement des critiques parfaitement justifiées, lorsque la réalité sociale quotidienne est comparée aux valeurs dont les gouvernants et les citoyens se réclament. Mais que serions-nous sans elle ?

Si l’internationalisation de nos sociétés et la prééminence de la vie économique nous imposent aujourd’hui de véritables défis, nous ne disposons cependant, pour organiser la vie des hommes en société civilisée (et non en société civile), que de l’idéal d’une société démocratique (où le pouvoir légitime émane du peuple souverain indivis) toujours plus à construire qu’à faire dépérir.

Pour le moment, en République, seuls les partis politiques, qui, faut-il le rappeler, ne sont que des associations où se regroupent des citoyen(ne)s disponibles pour s’associer, réfléchir et élaborer des projets, proposent des programmes politiques au choix des citoyens. [Rappelons qu’un parti politique est une association citoyenne présentant des candidats et un programme de gouvernement à des concitoyens consultés par vote. A ne pas confondre avec d’autres associations citoyennes qui n’auraient que l’ambition de contribuer au débat politique, en contestant, soutenant ou informant, mais qui ne présenteraient ni candidats ni programme aux électeurs.]

On doit constater et dénoncer la professionnalisation de la politique et le recours de plus en plus systématique à des agences de communication dans le formatage des discours politiques et leur médiatisation, les discussions argumentées ayant été balayées pour laisser la place à des slogans qui se rapprochent de plus en plus de la publicité. Au point que les vecteurs du discours politique (les médias) ont fini par phagocyter le politique et que l’analyse politique doive devenir médiologie. Trop d’hommes politiques ne présentent plus des programmes dont ils seraient seulement les serviteurs, mais ambitionnent cyniquement la politique comme une course aux honneurs, dont il s’agirait seulement d’être le vainqueur, par quelque moyen que ce soit.

Il faut, au contraire, que les programmes des divers partis politiques proposent des alternatives réelles, précises et contractuelles. Des politiques différentes peuvent être proposées dans presque tous les domaines : elles doivent donc être clairement réfléchies puis présentées aux citoyens par les représentants de ces partis qui les mettraient en œuvre dès qu’ils auraient été élus pour ce faire par le peuple souverain. Les propositions retenues (avec toutes les conséquences envisagées) seraient donc mûrement contractuelles et soumises à contrôle populaire après expiration du mandat. Toute mise en œuvre d’une politique autre que celle clairement contractualisée pourra être contestée pour forfaiture et donnerait droit légitime à insurrection si le recours à une nouvelle consultation démocratique n’était pas offert.

Par contre, toute mobilisation « citoyenne » déclarant agir au nom de la « société civile » ou se servant de cette notion pour légitimer des actions aux formes les plus diverses ou les plus « spontanées », mais qui ne préciserait pas dans quelles perspectives politiques elle s’inscrit (démocratie magiquement auto-produite, aristocratie auto-proclamée des « politiquement conscientisés ») mériterait bien d’éveiller la plus grande méfiance de démocrates.

Rappelons qu’en 1895 Friedrich Engels, écrivant une introduction à une série d’articles rédigés par Marx en 1848 et 1850 sur les luttes de classes en France, déclarait déjà que la méthode des barricades est « considérablement dépassée », que le suffrage universel et la démocratie ne sont pas obligatoirement une duperie et que la cause révolutionnaire peut prospérer « par les moyens légaux mieux que par les moyens illégaux et le chambardement ». On peut aussi se souvenir de Hugo écrivant : « Sous une tyrannie, l’insurrection, c’est la légitime défense ; en République, c’est le suicide. »

A moins que, vu l’urgence sociale et écologique nationale et internationale, nous soyons déjà entrés dans une phase nouvelle (voire fatale) de dé-construction / reconstruction de la démocratie et du politique, qui bousculerait les présupposés implicites de la citoyenneté dans laquelle nous croirions encore vivre…

Mais, du coup, cela mériterait un sacré débat politique… sur lequel seuls des imposteurs pourraient se permettre de prétendre faire l’impasse.

P.S.  » Si l’on me demande de quel droit j’interviens dans cette affaire, je réponds : du droit du premier venu. Le premier venu, c’est la conscience humaine ». (Victor Hugo)