Laïcard ou juste radicalement démocrate ? (suite)

Je reprends ici, de façon un peu ramassée, les réflexions que j’ai eu l’occasion de construire lors d’échanges avec un fort respectable blogueur dont voici le site :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/04/03/cachez-ce-voile-que-je-ne-saurais-voir-ou-encore-sur-quelques-incoherences-de-mme-badinter-et-sur-la-necessite-de-penser-de-facon-moins-sommaire-le-rapport-relativismeuniversalisme/#comment-148

Convenons que le droit à l’athéisme n’est un des Droits de l’homme que depuis peu. Et seulement dans certains milieux ou pays (il en est où il reste méprisé ou craint, voire persécuté et mis à mort).

Je n’ignore pas que l’on puisse « se croire parfaitement rationnel » tout en restant religieux, je sais que beaucoup de nos philosophes des Lumières furent déistes voire théistes (et qu’on coupa encore la tête pour athéisme durant Révolution). Si je devais citer quelqu’un qui, dès cette époque, me semble avoir bien plus et mieux compris que d’autres la complexité à la fois matérielle, organique et spirituelle de notre vie et du monde, c’est un Diderot. Diderot, le matérialiste athée, et si spirituel (qu’on relise, pour s’en convaincre si nécessaire, son « Jacques le fataliste).

[Il est vrai que Diderot a eu le tort de spéculer sur l’hypothèse de la ‘génération spontanée’ de la vie dans de la matière inerte. Peut-on le reprocher à quelqu’un qui voyait bien que « de la vie » (sous forme de parasites divers) semblait pouvoir naître dans quelque sac de terre inerte finement moulue, à une époque où on ignorait l’existence de bactéries ?

Que par ailleurs Diderot ait bénéficié d’une imagination assez vaste pour lui permettre diverses spéculations métaphysico-matérialistes ne permet pas que certains veuillent en faire un philosophe du Divin ni un nouveau prophète de quelque déité devant laquelle nous devrions renoncer à notre intelligence.

Peut-on sérieusement faire reproche à nos anciens sinon à nos antiques de n’avoir pas su approcher la complexité de la « matière » telle que nous en sommes maintenant capables (matière que nous concevons davantage comme réseaux ‘immatériels’ de ‘forces’ plutôt que ‘d’atomes’ ou grains) ?

A-t-on vraiment intellectuellement le droit de confondre le sentiment mystico-poétique que peut inspirer l’unité de la Vie organique et ses complexes réseaux de symbiose au sein d’un vaste cosmos où elle pourrait bien être une précieuse ‘singularité’ avec la conception d’un Dieu créateur du monde, extérieur à sa création et constamment impliqué en elle, qui nous aurait envoyé ses « prophètes » ou son « fils » faute de savoir parler directement à notre conscience ?  Etc.]

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Ayant été moi-même longtemps catholique croyant et pratiquant convaincu, dans un milieu où tout le monde était « naturellement » et « évidemment » croyant et pratiquant, je peux témoigner que je ne me sentais alors ni idiot ni irrationnel pour autant. A nous aussi Pascal avait appris qu’on pouvait parfaitement rationaliser l’irrationnel, puisque « le cœur a ses raisons », etc.

A cette époque encore de grands intellectuels, savants ou philosophes s’efforçaient voire savaient intelligemment concilier les dernières découvertes scientifiques et leur foi en Dieu. Qu’on pense à un Teilhard de Chardin qui n’eut aucune difficulté à concilier sa foi (conforme à une Bible célébrant un Dieu créateur du monde en six divins ‘jours’) et ses connaissances paléontologiques (validant des hypothèses longtemps déclarées hérétiques par l’Eglise). Nous savons bien comment des intellectuels qui se pensent rationnels trouvent aisément à concilier la foi en un Dieu créateur à la fois transcendant et immanent dans la vie quotidienne de l’univers avec l’hypothèse du Big Bang qui soumet tout l’Univers (voire les Multivers) aux mêmes lois physiques inchangées depuis au moins 15 milliards d’années (et où nulle hypothèse de Grand Horloger n’est plus nécessaire).

Je sais donc qu’on peut se sentir, se croire ou se penser rationnel, tout en croyant à quelque G.O.D. (Grand Organisateur de nos Destins), Entité surnaturelle, à la fois transcendante et immanente, capable à la fois de créer l’Univers il y a 15 milliards d’années et de se soucier encore aujourd’hui de la manière dont un tissu doit couvrir des cheveux, ou dont un agonisant se verra infligé (malgré ses demandes réitérées) de souffrir jusqu’à la fin des temps décidés par un Dieu auquel seul appartient la Vie.

On peut se croire rationnel en postulant l’existence d’un Irrationnel supérieur inaccessible à notre raison, tout en se permettant d’en discourir et raisonner. Quand on croit au surnaturel tous les miracles sont dans la nature, et tous les paradoxes dans la logique. Cf. Credo qui absurdum. Nombre de philosophes, neurologues, sociologues et psychanalystes nous enseignent fort pertinemment que si nous sommes des êtres « doués de raison », nous ne sommes pas des êtres rationnels pour autant.

Quand j’écris que « dans le cadre de notre laïcité, le prosélytisme antithéiste n’est pas moins légal ou moins légitime que le prosélytisme théiste », c’est juste pour rappeler qu’il est, conformément à notre Constitution, aussi légitime et légal de se livrer à du prosélytisme clérical qu’à de la militance anticléricale, aussi légitime d’oser dire « Dieu veut que » que de répondre « Prétendre parler au nom d’un Dieu est une imposture et une agression insupportable à mon intelligence ».

J’ajoutais que de telles mobilisations antagonistes aussi dichotomiques n’étaient pas à l’avantage de la paix civile ni de l’harmonie sociale.

Mais il est fatal que si les uns se remettaient à prétendre nous expliquer au nom de leur foi ce qui serait licite ou illicite dans un espace commun de vie ou de travail commun, on aurait le devoir de leur répondre qu’il n’est plus question que nous redevenions les ouailles que quelque Bon Berger mènerait à sa guise. Chacun dans son Eglise et les fous seront bien gardés, serait-on tenté de dire. Mais de grâce, que nos destins communs, ni nos conditions de travail, ni notre système d’éducation ou de santé ne soient plus décidés par des gens qui croiraient au Père Noël !

Car point n’est besoin d’être dans le secret du Père Noël pour savoir ce que les enfants en disent, en craignent, en rêvent ou en attendent. Et combien ils seraient parfois prêts à tout, fût-ce à mettre le feu à la cheminée, voire à la maison, pour accélérer sa venue. Tant ils pourraient être mus par un « désir mystérieux de se libérer » des contraintes du temps ou de l’espace.

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Par ailleurs, et sur le fond, si on consentait à ne pas vouloir médire de l’athéisme en en préjugeant, on pourrait se souvenir que beaucoup d’athées furent d’abord des croyants, et que renonçant à croire, ils savent à quoi ils renoncent et pour quelles raisons (qu’ils exposent d’ailleurs  volontiers si on le leur demande).

Ensuite,  avoir la foi ne relève pas d’un choix rationnel, mais comme souvent dit, d’un acte de foi. On sent qu’on a la foi, qu’on la vit, sans jamais avoir préalablement choisi de croire. On ne choisit pas de croire (et curieuse serait la foi d’un ‘parieur’ qui aurait pensé pouvoir gagner à tous les coups en décidant de ‘parier sur Dieu’, comme Pascal le proposait aux libertins joueurs de son époque).

Mais si, ayant eu la foi, on y renonce, c’est qu’à un moment donné, au fil d’un processus souvent lent, il aura semblé impossible, impensable de croire encore ce à quoi on avait précédemment cru.

Vouloir jouer sur l’équivalence qui ferait de l’athéisme une croyance comme une autre relève d’un curieux sophisme, lorsque c’est justement un croyant qui à un moment vous dit qu’il ne croit plus : sachant à quoi il croyait précédemment, il sait juste en quoi il ne croit plus. Sans avoir pour cela à croire à autre chose.

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Mais qu’on ait renoncé à croire en Dieu n’implique pas du tout qu’on ait renoncé au sens du mystère, n’empêche pas qu’on soit sensible (hélas parfois !) à bien des mystiques (identitaires, nationalistes, culturelles, artistiques, etc.). Qu’on ne croie pas en Dieu n’empêche pas d’apprécier les cantates d’un Bach célébrant ce Dieu. Qu’on soit matérialiste n’empêche pas d’être spirituel, de se savoir partie prenante d’une humanité immatérielle (par son histoire, ses créations artistiques ou patrimoniales, sa culture spirituellement accumulées), humanité au sein de laquelle les échanges les plus subtils, les plus spirituels, les plus enthousiasmants (pour qui tiendrait à ce qu’on puisse se sentir comme inspiré par du transcendant) sont non seulement possibles mais quotidiens.

Jamais je ne me permettrais de me mêler des intimes convictions morales, religieuses ou philosophiques de quelqu’un… qui n’aurait pas préalablement prétendu en tirer des conclusions pratiques ou publiques pouvant avoir des conséquences sur ma propre vie ou les lois de notre commune République.

Cependant, comment réagir face à des gens qui au nom du principe démocratique militeraient en faveur d’un régime politique quelconque qui ambitionnerait de mettre fin à la démocratie ?

Et comment débattre démocratiquement (entre citoyen égaux en droits) avec des gens qui prétendraient être inspirés par des Vérités supérieures accessibles seulement aux élus du très-haut et qui ne relèveraient en aucun cas d’un débat démocratique puisque « venues d’en Haut » ?

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« Au nom de quoi, en démocratie, une demande au fondement religieux serait-elle moins légitime qu’une autre ? » me demande-t-on.

A quoi je réponds ceci :

1 Admettons que le fondement de la foi  (cela est souvent expliqué, revendiqué par des croyants) repose sur une adhésion intime à une croyance (héritée, assumée ou personnellement découverte) et se situe ailleurs que dans une démonstration rationnelle mais qu’on y accède par « les raisons du cœur » (ou de l’âme) qui peuvent être parfaitement étrangères à la raison commune devant laquelle nous sommes tous égaux.

2 Admettons qu’une démocratie est le régime instituant le principe par lequel des citoyens égaux en droits et vertus acceptent de se plier aux choix retenus par la majorité du peuple où ils sont nés soit auquel ils auraient choisi d’appartenir (dans le respect faut-il le rappeler d’autres principes fondateurs d’une démocratie : respect d’une Constitution par laquelle la nation s’est fondée, respect des minorités, droits de l’opposition, liberté d’exprimer ses idées et opinions, liberté de la presse,  etc.).

1+2 Ne serait-il pas paradoxal que dans une telle démocratie (rassemblant des citoyens dotés de la même commune raison), certains prétendent justifier leurs choix (qui s’imposeront à tous s’ils devenaient majoritaires) au nom d’une singularité dont eux seuls seraient dépositaires grâce à une foi transcendante dont nul n’aurait à se justifier mais au nom de laquelle eux seuls auraient le droit de s’exprimer et, devenus majoritaires, d’être obéis ?

Quel authentique débat démocratique serait possible entre citoyens censément égaux en droits et vertu si certains ne pouvaient y participer qu’à la lumière de leur seule commune raison  et que d’autres pourraient, outre cette commune raison, avoir le privilège de se targuer d’une mystérieuse Raison supérieure et d’arguments « indiscutables » (puisque dictés d’Ailleurs) ?

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Au fil de cette réflexion en naît une autre, que je ne veux pas développer ici : sans doute n’est-ce pas par hasard que les nations se sont dotées, soit dès leur origine (ethnique ou géographique), soit par leur histoire ou leur politique, d’une commune religion de peuple, de nation, d’Etat ou d’une commune idéologie républicaine.

Chacun pourra réfléchir à ce qui se passa lorsque, au fil de leur histoire, des nations différentes (par leur religion, leurs valeurs, leur culture, leur idéologie) se rencontrèrent, soit par conquête, colonisation, commerce, migration, etc. et que certaines religions ou idéologies différentes voire antagonistes se trouvèrent en concurrence sur le même espace national… notamment à ce qui se passa lorsqu’un monothéisme (ou une idéologie totalitaire et exclusive) en rencontra un autre, ou se trouva menacé de scission ou d’hérésie.

« Laïcard », ou juste radicalement démocrate ?

Laïcard ? Ou juste radicalement démocrate ?

Le prosélytisme religieux, le projet de conquête idéologique visant à exercer une hégémonie culturelle, et les pressions morales ou physiques qui  s’en suivent, dans des territoires de plus en plus vastes de notre république voire, via internet, de notre noosphère numérique peut être considéré comme aussi légitime que toute autre propagande idéologique ou commerciale dans une démocratie comme la nôtre. Aussi longtemps, voudrait-on espérer, que le projet politique ainsi promu ne serait pas en opposition avec les principes mêmes de cette démocratie.

Or quelque part, l’idéologie islamiste, comme toute autre idéologie monothéiste déclarant qu’il n’y a qu’une Voie vers La Vérité (que cette voie soit l’Eglise unique ou le Parti unique) et qui veut imposer une Vérité déjà définie par Dieu (telle qu’interprétée ou formulée par l’Eglise) ou le Sens ou l’Esprit de l’Histoire (tel qu’interprété par le Parti unique) est fondamentalement antagoniste avec le principe même de nos démocraties modernes (si imparfaites soient-elles dans leur fonctionnement démocratique, qui relève encore plus souvent d’un idéal que d’une réalité).

Le consumérisme à mille visages et grimaces, modes et médias, dont s’enrichit le capitalisme, nous savons maintenant qu’il constitue une menace mortelle pour l’équilibre écologique et biologique de la planète. Et nous sommes de plus en plus nombreux à être conscients qu’il faut sortir de ce qui nous a été présenté comme une voie royale vers le bonheur individuel et qui n’est qu’une mortelle impasse pour le salut de tous.

Que telle mode vestimentaire relève de frivolités existentielles diverses manipulées par la pub et l’argent, nous le savons aussi. Mais faut-il mettre sur le même plan tel accessoire voire telle panoplie vestimentaire par laquelle on nous aurait convaincus que nous pourrions gagner en séduction ou en liberté individuelle (cf. mini ou maxi jupe, etc.) et telle tenue qui serait internationalement prescrite par une idéologie totalitaire en quête d’expansion et de conquête   ? Qui ne serait pas choqué par des T-Shirts à l’effigie de tel tyran ou dictateur ? Mettre sur le même plan de frivolité ou de quête identitaire existentielle une mini-jupe et un maxi-tchador me semble relever d’un aveuglement idéologique voire d’une nocive complicité avec l’obscurantisme salafiste et son ombre sinistre, le salafascisme et sa virulence internationale (cf. tel autre spectre internationaliste qui naguère à en croire Marx venait hanter et régénérer l’Europe).

Que des compatriotes veuillent nous imposer leur idéologie (avec tout ce qui s’en suit, mode de vie, valeurs, discriminations, etc.) comme la seule conforme à un saint texte qui serait la parole même d’une Entité surnaturelle supérieure fondatrice d’une théocratie totalitaire n’est pas tolérable dans une démocratie laïque dont le principe même garantit la pluralité des options politiques, confessionnelles ou convictionnelles. Et que les démocrates aient à mener une lutte idéologique inflexible et déterminée contre une telle idéologie totalitaire et antidémocratique me semble sinon relever du plus urgent esprit de résistance démocratique du moins du plus légitime droit à mobilisation idéologique. Le droit de croire, d’exprimer ses convictions, de pratiquer sa religion n’est conforme aux principes de notre démocratie que s’il admet comme réciproque le droit de ne pas croire, de changer de religion ou de manifester son irréligion. 

Une laïcité bien comprise peut-elle être autre que radicale ?

Depuis les trois millénaires d’histoire que l’humanité s’est dotée de l’écriture, il apparaît que pour l’essentiel ce sont les idéologies (poly)théistes puis monothéistes qui se sont imposées, et que, sous nos latitudes, ce n’est qu’au cours d’une brève période de la Grèce antique que l’idée que l’on pouvait se passer des dieux a été formulée (avant d’avoir été rapidement ostracisée ou condamnée). Par la suite, dans les temps modernes, dans la sphère géographique couverte par les deux grands monothéismes (le chrétien puis le musulman) issus du monothéisme hébreux, le droit de ne pas croire à ce dieu unique n’a été conquis voire toléré qu’au prix de grands et souvent mortels risques. De nos jours encore, la moindre dissidence religieuse (« hérésie », apostasie, déviance progressiste, etc.) peut valoir poursuites ou peine de mort dans nombre de pays relevant du monothéisme musulman.

Le droit de ne pas devoir croire contre ses propres convictions, le droit de se laisser éclairer par les lumières d’une raison assez universelle pour être partageable par tout humain, raison capable de mettre en doute voire de récuser la logique des croyances religieuses et autres superstitions plus typiques propres à diverses régions ou contrées, ce droit n’a été peu à peu acquis en Europe qu’au cours des deux derniers siècles, voire, pour tenir compte d’une sociologie un peu plus précise, qu’au cours du dernier demi-siècle.

Il est vrai que l’athéisme, devenu idéologie officielle d’un courant politique internationaliste (comme le marxisme-léninisme), a su, dans les pays où cette idéologie a pu prendre le pouvoir et l’exercer d’une manière dictatoriale, imposer un antithéisme, idéologie de ceux qui s’estimant trop intelligents pour croire en un dieu interdisent que d’autres soient assez sots pour encore s’obstiner à y croire. Cet antithéisme aussi borné qu’odieux a bien entendu été présenté sous l’étiquette « athéisme » comme épouvantail et repoussoir par tous les régimes ou individus restés, eux, religieux, monothéistes, chrétiens ou musulmans, etc. Mais il a également été dénoncé à juste titre par notre démocratie, démocratique et laïque (dont naguère encore un parti politique démocrate-chrétien contribua à la vie politique)

Née des luttes contre l’oppression monarchique ou autocratique dont le christianisme (du moins via sa hiérarchie) avait été la caution spirituelle ou l’allié idéologique, la République Française, par souci de paix civile et de cohésion sociale, s’est donné depuis environ un siècle comme cadre institutionnel et idéologique la laïcité, principe qui garantit à chacun de pouvoir penser et exprimer librement ses opinions, confessions ou convictions, dans le cadre de la loi (garantissant l’ordre public afin de maintenir une paix civile sans laquelle nulle liberté d’action ni de pensée ne serait guère durablement possible).

Comme, historiquement, la croyance en un dieu ainsi que les régimes politiques découlant de cette croyance ou la manipulant à leur service ont précédé le droit de ne pas croire en un dieu, et comme dans beaucoup de pays la soumission à ce dieu ou au régime qui prétend gouverner en son nom  reste obligatoire, il est fatal que ce droit de ne pas croire n’a pu, dialectiquement, que venir en résistance, en opposition à une autorité ou régime prétendant agir et s’imposer au nom de ce dieu.

Dans cette société laïque, et dans la mesure où il ne serait pas antithéiste (s’opposant activement et par prosélytisme idéologique à la croyance en un dieu), un athée ne sera normalement amené à résister au prosélytisme religieux que dans la mesure où celui-ci serait préalablement venu lui faire la leçon, « l’agresser » ou postuler quelque droit particulier au nom de sa croyance particulière en un dieu particulier.

Cela ne signifie pas que dans le cadre de notre laïcité le prosélytisme antithéiste soit moins légal ou moins légitime que le prosélytisme théiste. Tous deux étant néanmoins des idéologies assez exclusives l’une de l’autre pour dissuader tout partisan de la paix civile de rêver d’en faire l’objet d’un débat démocratique (qui pourrait en être mortellement altéré).

Cependant, sur l’asymétrie de jugements moraux ou politiques portés sur certains comportements, on pourrait faire la remarque suivante :

De nos jours, en France, si un natif du pays, blanc et chrétien, revendiquait un droit particulier en tant qu’indigène issu de la majorité sociologique et traditionnelle de ce pays, on l’aurait vite, et légitimement, rangé politiquement à l’extrême droite raciste et réactionnaire que tout humaniste universaliste et digne de ce nom se ferait un devoir de combattre.

Mais par un curieux renversement socio-idéologique, une personne, immigrée d’origine maghrébine et musulmane, revendiquant de semblables droits particuliers en tant que musulman issu d’un peuple « ayant beaucoup souffert », ne serait pas rejetée comme d’extrême droite mais pourrait même être écoutée et applaudie par les milieux humanistes, anticapitalistes ou antiimpérialistes de notre pays comme une victime dénonçant légitimement un régime oppresseur, néocolonial, raciste, impérialiste, et, pour le moins, ‘islamophobe’.

Que de tels paradoxes puissent choquer un peuple à qui de grands philosophes et des générations d’éducateurs éclairés ont tenté d’enseigner depuis des siècles la logique d’un bon sens commun ne devrait pas surprendre.

Mais comme, il y a deux siècles, ce même peuple a payé durant quelques mois par une « Terreur » mutuellement massacreuse le slogan de « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », on ne s’étonnera pas que ce peuple se soit doté d’une constitution assez démocratique, tolérante et libérale pour ne pas rejeter ceux qui se déclareraient les ennemis de cette démocratie, permettant même légalement à un parti antidémocratique de participer au jeu de la démocratie afin de, paradoxalement, y mettre fin (Penser au programme politique que mettrait démocratiquement en œuvre un Parti des Vrais Français, un Parti monarchique ou un Parti Unique).

On pourrait espérer qu’une majorité de notre bon peuple de France s’opposerait farouchement à un tel renversement démocratique : quiconque prétendrait mettre fin à notre démocratie (si imparfaite soit-elle) par quelque tyrannie pragmatiquement, génétiquement, historiquement ou saintement inspirée risquerait de soulever une résistance aussi tyrannique que la tyrannie elle-même pour s’opposer en toute légitimité à la tyrannie première. Surtout qu’on rappellerait qu’une démocratie ne se limite pas à permettre à un parti ayant acquis une majorité électorale de gouverner (à sa guise, comme certains l’imagineraient volontiers), mais suppose aussi et en même temps de respecter la Constitution, les droits de la minorité, de la presse, la séparation des pouvoirs, etc.

Mais comme notre démocratie se rêve volontiers libérale et humaniste, sinon post-moderne voire post-démocratique, elle semble parfois se résigner à davantage souffrir des abus de contre-pouvoirs que des abus du Pouvoir : pas une semaine sans manifestations citoyennes, civiques, libertaires, professionnelles, syndicales, associatives, groupiques, locales ou fédérales, ethniques, convictionnelles diverses, qui toutes se prétendent plus légitimes que le gouvernement légal, démocratiquement sorti des urnes où un peuple souverain aurait exprimé ses choix.

D’aucuns diront que cette démocratie n’est que formelle puisqu’en réalité elle n’émanerait pas d’un peuple souverain mais de masses aliénées, désinformées, aveuglées d’émotions diverses, égarées dans toutes sortes de quêtes identitaires, manipulées par de multiples lobbies financiers ou médiatiques, et donc soumises à la tyrannie implacable d’un Système aussi obscur que puissant, sinon satanique (selon les chapelles auxquelles on prêtera l’oreille). Et que même quand ce peuple souverain se serait légitimement exprimé, il serait encore prisonnier de structures internationales asservies au Système Capitaliste, etc. Critiques aussi anciennes que légitimes mais qui pour l’essentielles sont plus savantes en diagnostics affligés qu’en remèdes proposés.

En attendant la démocratie parfaite que Rousseau d’ailleurs ne réservait qu’à un peuple de dieux, nous devons faire, entre nous, citoyens égaux en droits et en devoirs, tels que nous sommes et non tels que nous voudrions être ou tels que selon certains un dieu voudrait que nous fussions. Un dieu, monarque et souverain absolu, n’aurait que faire de démocratie (qu’elle soit directe via la foi ou représentative via ses Eglises), mais nous, fragiles frères humains, qui ne pouvons compter que sur nous, lorsque ce dieu qui n’existe pas nous ferait infailliblement défaut ou lorsque la Nature nous aurait traités comme quantité négligeable parmi tant d’autres qui tantôt naissent et tantôt disparaissent dans l’immense et (d’un point de vue cosmique) éphémère bouillon de vie, nous, fragiles frères humains, ne pouvons compter que sur nous, et ne sommes d’ailleurs que ce que nous savons échanger entre nous, depuis que nous appartenons à la commune et singulière humanité qui nous abrite et que nous constituons.