Pauvres de nous, pauvre pays… ou juste pauvre de moi ?

Depuis qu’au milieu des années 80 (du siècle dernier, déjà !) Mitterrand (avec Fabius, médiatisé sinon vendu comme « le plus jeune 1er ministre que la France aura jamais connu ») s’est résigné (suite aux leçons d’un Delors et consorts) à choisir de maintenir le franc dans le Système (ou Serpent) monétaire européen (SME) et donc à renoncer à l’assistance nationale que l’Etat aurait pu ou dû porter à l’industrie privée française (ce qui aurait impliqué de renoncer à jouer selon les règles de l’UE), en se soumettant au fonctionnement néo- sinon ultralibéral du capitalisme financier tant européen qu’international (promu à la fois par Reagan, Thatcher, FMI et OMC), il n’a plus guère été possible de proposer une réelle alternative sociale-démocrate à notre politique. Ou alors, il aurait fallu oser une toute autre politique fiscale (de justice redistributive) que celle qui aura été promue entre temps (et qui aura favorisé une explosion des inégalités, en faveur des sphères proches du Pouvoir ou de l’argent et aux dépens des moins aisés ; même si je n’ignore pas que notre système fiscal est déjà remarquablement raboteur quand on compare les inégalités avant et après impôts).

Ce n’est pas pour rien que depuis ce temps, la même politique de soumission aux règles et traités internationaux a pu continuer d’accorder grosso modo du pouvoir d’achat aux gens (grâce à l’importation de produits fabriqués par des opérateurs infiniment moins payés que les nôtres) tout en augmentant le chômage de nos travailleurs (tant leur compétitivité n’aura pu, malgré leurs qualités et notre technologie, être à la hauteur de travailleurs coûtant cinq à dix fois moins cher, surtout qu’on n’aura pas fait payer au juste prix écolo-économique les coûts des transports internationaux et diverses pollutions locales). Ainsi toute augmentation des salaires chez nous (en réduisant la compétitivité internationale de nos travailleurs) ne risquait que d’y augmenter le chômage (et finir par réduire un pouvoir d’achat que l’on croyait augmenter).

Devant le chantage exercé par la finance internationale sur un pays que son taux d’endettement soumettait d’autant plus au bon vouloir des prêteurs internationaux (et à l’éventuelle augmentation des taux d’intérêts), nous n’avons pas osé imposer les bénéfices, rentes et dividendes comme il aurait été juste de le faire par souci de redistribution sociale ou de promotion industrielle nationale (ou européenne). Nous n’avons pas osé taxer les flux financiers internationaux comme il aurait fallu, car, petit pays isolé parmi d’autres au sein d’une UE qui ne nous suivrait pas, nous n’en avions plus les moyens : sans cesse nous devions veiller à ce que des investissements ou des prêteurs étrangers daignent se porter sur notre pays, afin qu’il reste tant soit peu à flot (tout en continuant, année après année, à augmenter son déficit et/ou sa dette). Ainsi vivons-nous à crédit depuis des décennies et n’osons plus guère ni discuter de nos taux et délais avec nos créditeurs, ni expliquer à nos compatriotes qu’à vivre à crédit comme nous le faisons, nous marchons, comme certains personnages de dessins animés, au-dessus du vide sans le savoir ; malheur au premier responsable politique qui nous demanderait de regarder en bas, alors qu’il est tellement plus populaire de pointer le 1% des profiteurs là-haut…

L’ennui, c’est que ces (ir)responsables politiques semblent trouver normal, en ce qui les concerne, eux, leurs proches, leur milieu, de vivre dans les sphères lumineuses des Elysium (cf. le film de S.F.) des classes aisées où l’on s’entre-encense mutuellement entre premiers de cordée et autres winners.

Et le pire, c’est qu’en face, plus rien de politiquement organisé, de démocratiquement alternatif ne semble possible.
Les partis aussi historiques que le PS ou le RPR (avec ses changements d’étiquettes) ont accepté, ces derniers temps, pour désigner leur candidat aux présidentielles, de consulter les premiers venus pour le leur dire, renonçant ainsi à justifier l’existence même de militants assumant, dans la durée, l’intellectuel collectif d’un parti, de son programme et de son ou ses candidats. Détruisant ainsi la raison d’être d’un parti (présenter un programme et des candidats pour le soutenir) et ouvrant le champ à n’importe qui, jeune prodige, brillant communiquant ou nœud de convergence de puissants supports et courants (financiers ou médiatiques, etc.) éventuellement obscurs sinon occultes, pour devenir à la fois leur héros (derrière qui on se range) et leur héraut (dont on fait son porte-parole).

Et lorsqu’un tel personnage, jeune premier et brillant miroir aux alouettes, aura attiré les suffrages et été porté à la première place, comment lui expliquer ensuite qu’il ne serait que le fruit largement aléatoire de circonstances favorables ou manipulées et non l’être d’exception sinon le sauveur du pays qu’il pourra se croire à l’instar d’un héros d’antan (Alexandre ou Bonaparte, voire Jupiter) qui aura tout réussi du premier coup. Comment un Macron ne pourrait-il être persuadé qu’il est vraiment un génie sans bouillir et qu’il n’a pas à écouter un peuple de braillards, de paresseux ou d’incapables, lorsqu’il lui a été si facile de réussir, juste en traversant la rue qui va de Bercy à l’Elysée, comme on aura su séduire la prof tant admirée et même l’épouser au mépris de tous pronostics voire convenances ?

Entre temps, lorsqu’on ne peut plus se payer des fonctionnaires dignes de ce nom, de ce statut et de ces missions, mais qu’on préfère multiplier la sous-traitance, la contractualisation éphémère qui (de l’Education nationale, en ex-PTT, en future ex-SNCF, etc.) se répand comme Covid dans un culte d’évangélistes, bref lorsque l’ubérisation devient le seul moyen de survie dans la jungle sociale où l’on fait vivre de plus en plus de gens, il n’est pas étonnant que de plus en plus de gens tantôt excipent de leur (médiatiquement) aussi pathétique qu’enviable statut de « victime » tantôt manifestent ce qu’ils estiment être leur « légitime et compréhensible (sinon jaune) colère ».

Pour autant, peut-on applaudir un peuple ou des mouvements politiques se contentant d’affirmer que tout est de la faute à Macron (à Hollande, à Sarkozy, etc.), au Pouvoir, à Ceux-d’en-haut, au Kapital, aux Exploiteurs, aux Banksters, quand ce n’est pas aux immigrés ou aux juifs… Et que « l’argent, y a qu’à le prendre là où il est » ou qu’à relancer la croissance par la distribution d’un pouvoir d’achat supplémentaire dont bénéficierait le bon peuple qui le mérite bien.

Du coup, entre ceux qui caricatureraient le Haut (caricaturer n’est pas mentir, me rappellera-t-on, mais juste exagérer la vérité, donc néanmoins ne plus la dire, estimerais-je) et ceux qui (comme je viens de le faire) caricatureraient le Bas, où resterait-il de la place pour un débat politique sérieux ou utile entre citoyens adulte et responsables ?

On peut estimer que Macron se réduit à présider « un gouvernement d’oligarques, de riches, de banquiers au service des riches et des puissants » (comme je l’écris sur une page précédente de mon blog) et s’indigner en outre qu’il le fasse en exprimant tout son mépris pour les gens ; on peut lui reprocher à la fois ses actions (réformes de régression sociale) et ses inactions (manque de préparation matérielle anti-Covid), et cependant, ou en même temps, savoir que c’est tout un système médiatico-politico-social qui contribue à infantiliser les gens, en entraînant régression culturelle et intellectuelle patente, système médiatique contre lequel nul contre-pouvoir culturel, politique ou intellectuel populaire (et donc en prise sur les gens) n’a su s’organiser (quand il ne s’est pas totalement autodétruit comme l’a fait ces derniers temps la gauche social-démocrate).

Bref, nous assistons à une déroute, mais face à l’impéritie (sinon la perversion ou la méchanceté) du Pouvoir, nous nous sommes nous-mêmes tellement éparpillés et démunis que nous ne trouvons, paradoxalement, faute de savoir nous organiser collectivement nous-mêmes, qu’à en appeler encore à Jupiter, tout en lui mordant la main qu’on lui demande de nous tendre maintenant, en lui reprochant de s’en être servi hier pour nous faire les poches…

En fait, il me serait d’autant plus facile de faire le mérité procès de Macron (et d’autres avant lui) que je saurais qu’en face je peux me raccrocher à mieux : pendant des décennies, il m’a été tout à fait aisé (voire jubilatoire à l’occasion entre potes ou « camarades ») de faire le procès des pouvoirs successifs dont on pouvait d’autant mieux critiquer la politique que nous étions sûrs d’avoir une alternative crédible à proposer. Hélas, maintenant la seule alternative politique qui se présente pour remplacer et prétendre faire mieux que l’espèce de trouble cloud que constitue LREM, c’est soit un confus bouillonnement d’Insoumis ou autres radicaux libres plus ou moins verts soit l’imposture Lepéniste. Et face à cela, à ceux-là, à ça, Macron et ses soutiens (du centre gauche au centre droit voire à droite), malgré les légitimes reproches qu’ils méritent à mes yeux, me semblent encore les moins pires. Et je me désespère à la fois de ne pas savoir mieux les mépriser ou les fustiger ni de trouver où m’illusionner sur de meilleurs choix…

J’ai des connaissances (qui furent naguère plutôt des amis, mais avec lesquels s’est tendue une distanciation sociale antérieure à la prévention nécessaire face à la Covid-19) qui dans leur admiration militante pour Mélenchon, Ruffin et consorts ont gardé une niaque et une énergie échevelée dont s’alimente ardemment la haine que leur inspirent Macron et le Système. Et je ne sais si je désespère plus d’eux que de moi… Je ne sais quel homme ou femme politique pourrait me proposer, actuellement, une alternative crédible et mobilisatrice à Macron et à sa de moins en moins triomphale et mobilisatrice En Marche (arrière ?).

Je ne sais qui je déteste le plus, Macron ou ses opposants. Si : ses opposants. Et, en fait, plus je les vois ou les entends s’époumoner pour dire tout le mal qu’ils pensent de Macron, moins j’ai envie de les écouter, me résignant de fait à devoir trouver bien des circonstances atténuantes à ce si méprisable et presque pathétique Macron. Et de cela je désespère, autant de moi que de mon pays.

Créon, Macron, même rime, mêmes raisons ? Même tragédie ?

Je souhaite ici reproduire un commentaire que j’ai proposé sur un blog politique que je consulte souvent, et dont, même sans en partager l’idéologie, je vous recommande la lecture, puisque son auteur y accepte tout commentaire même celui dont il ne partage pas non plus l’idéologie. On y accédera via [ descartes-blog.fr ] dont la dernière contribution (du 30 avril) propose une réflexion sur le tragique (actuel) en politique, en s’inspirant du Créon tel qu’Anouilh le fait parler dans son Antigone. Voici le commentaire que j’y ai proposé. Qui voudra le lire dans son contexte se reportera au blog signalé ci-dessus :

Dans une (bonne) tragédie, tous les protagonistes ont tort d’avoir raison (et réciproquement).

En principe, la science n’énonce que des hypothèses tenues pour vraies en attendant leur éventuel démenti (ce qui n’empêche pas que des application technologiques adoptées au vu de cette science puissent entraîner des résultats parfois tragiques dont la science en question n’aura pas voulu intégrer toutes les éventuelles conséquences), alors que la politique, elle, exige des décisions souvent à prendre au jour le jour en fonction de l’évolution du pays ou du monde, décisions que l’on appuie sur ce qu’on affirme être la vérité ou le bien du pays : même un gouvernement fort légitime et populaire (ce qui n’est pas le cas de notre actuel gouvernement Macron, ni des nombreux précédents, nous rappellera-t-on) pourra être conspué suite à des décisions prises par ses gouvernants (en fonction de leur savoir, de leur connaissance des réalités) mais contestées par le peuple (en fonction de son ignorance, sinon du haut de son ignorance, lorsqu’on se persuaderait que vox populi vox dei).

Le scientifique comme le politique pense pourtant disposer d’informations (qui même éventuellement incomplètes) lui paraîtront suffisantes pour lui permettre d’émettre ses hypothèses, exposer sa science ou décider de ses mesures ou décrets. L’ennui, c’est que le peuple, si vulgum pecus fût-il, est persuadé lui aussi de ses savoirs (« Tout le monde sait bien que… ») et au nom de cette science infuse voire confuse, il peut lui paraître évident que les “autorités” (qu’elles soient scientifique, médicale ou politique) font les mauvais choix.

En outre, comme les médias, condamnés à informer sur de l’inhabituel ou du catastrophique (un train qui arrive à l’heure, ce n’est pas une nouvelle ni donc une info), ne pointent le plus souvent que ce qui ne va pas, il est normal que le bon peuple ne soit informé que de ce qui ne va pas, et finisse, fatalement, de plus en plus “en colère” ou revête un GJ pour bien se faire voir (tout en expliquant que c’est au gouvernement d’aller se faire voir :-). Ce n’est pas malveillance de la part des médias. Même si leur obstination systématique dans le pointage de ce qui ne va pas finit forcément par paver les chemins d’un enfer de chienlit avec les meilleures intentions informatives. Cependant, le même système médiatique étant plus ou moins à l’oeuvre partout dans le monde, il n’explique donc pas pourquoi notre pays serait à la fois si bouffi d’orgueil national que pétri de térébrants doutes existentiels.

On nous dira qu’au pays de Descartes, où l’on se flatte de savoir douter de tout, mais où l’on confond aisément esprit critique et esprit de critique, il est fatal qu’on se persuade qu’il n’est de bonne science qui ne critique ce qu’on lui demande de croire, ni de bonne politique qui ne conteste les autorités qui prétendraient faire autorité parce qu’autorités, etc.

Ce qui est tragique dans la situation de la France, c’est que sondages internationaux après analyses internationales signalent que c’est dans notre pays qu’on se méfie le plus de soi-même, des autres, des médicaments (même si on en consomme plus qu’ailleurs), de ses élus (même si on les a soi-même fort démocratiquement élus), etc. Et actuellement, notre gouvernement sait qu’il est un des plus fragiles des gouvernements d’Europe, le moins bien élu, dit-on (Macron aura été moins élu que Marine Le Pen rejetée, etc.), et quoique parfaitement légal, il passe pour des plus illégitimes aux yeux de son opposition voire de certains de ses soutiens politiques, financiers ou médiatiques.

Entre temps, nous sommes entrés dans un système socio-culturel où la victime est devenue le héros des temps modernes, où le premier à savoir se dire davantage victime que son voisin prétend acquérir sur lui des droits supérieurs à la médiatisation voire à quelque compensation financière, etc. Et dans ce système (droit-de-l’hommiste, diront certains), chacun sait pouvoir compter sur tout un quasi cursus honorum de juridictions diverses devant lesquelles savoir se poser en victime et donc accuser quelque coupable, avec des possibilités d’appel et de plaintes quasi interminables, en partant d’un tribunal local jusqu’à quelque institution européenne ou internationale devant laquelle se plaindre et accuser. Au point que l’on finirait par penser que la France est devenue le pays des quérulents processifs
https://justice.ooreka.fr/astuce/voir/553917/querulent-processif )

Et pourtant, de même que l’on peut se complaire à savoir se plaindre et le plus souvent donc à pouvoir accuser autrui, l’administration, les “autorités”, sinon le Ciel, on aime être de ceux qui partagent ce qu’on dit être l’opinion publique : on aime être du côté des plus nombreux, de ceux qui donc théoriquement ont raison, puisque partageant le même bon sens commun.

Ne nous étonnons donc pas non plus que les jugements (dans un sens ou l’autre) de l’opinion publique (pas seulement en France, certes, mais en France plus qu’ailleurs) puissent varier au fil des émotions du jour et que le Capitole soit plus proche que jamais de la roche Tarpéienne laquelle, au moment même où l’on en serait jeté, peut devenir le tremplin de votre future gloire parce que vous aurez été une brillante victime (voir, par exemple, le retour en gloire d’une ancienne ministre de la santé comme madame Bachelot accusée naguère d’avoir dilapidé l’argent public par ses stocks de vaccins ou de masques et célébrée maintenant comme un exemple de prévention. Voir aussi la conjonction récente du destin médical et médiatico-politique de Boris Johnson qui, sur le point d’être critiqué pour son imprévoyance confineuse, est victime de l’épidémie contre laquelle il n’aura pas été assez prévoyant, mais, malade, puis guéri de la maladie qu’il aura par son imprévoyance contractée lui-même, devient une icône nationale de résistance à la maladie).

Mais à la différence du Créon d’Anouilh, autocrate qui sait comment manipuler par mensonge, terreur et propagande les “brutes que je gouverne” (sic), notre gouvernement ne saurait prendre la moindre mesure (voire y renoncer après une virulente opposition populaire ou politique) sans être critiqué, moins pour ce qu’il fait (ou ne fait pas) que pour ce qu’il passe pour être, pour ce qu’on l’accuse d’être : un gouvernement d’oligarques, de riches, de banquiers au service des riches et des puissants. Ainsi, en notre pays, la critique politique est devenue existentielle, essentialiste : le gouvernement n’est plus critiqué pour ses (in)actions mais, quoi qu’il fasse ou ne fasse pas, sur sa seule et simple existence.

Et en ce sens, notre pays n’est plus un pays gouvernable, tant il est devenu un pays d’émotions médiatiques, de populisme d’irresponsables, d’infantilisés, peuple d’enfants qui se racontent des histoires d’ogres et de méchants.

Et notre tragédie est sans doute là : “Malheur au pays dont le Peuple-Prince est un enfant”.

Documents anciens, sinon datés : Faire de la politique avec RAGE

Cette période de confinement m’a permis d’effectuer diverses toilettes de mon disque dur et donc d’exhumer certaines archives, devenues historiques (en tout cas pour ma propre histoire) mais traitant néanmoins de problèmes politiques toujours d’actualité. C’est pourquoi je les remets ici en lumière, afin qu’un éventuel lecteur puisse en éclairer sa propre réflexion.

Refaire de la politique avec RAGE [ Rassemblement A Gauche Ensemble ]

[ Réflexion diffusée à mes camarades de gauche en mai 2002, après le choc politique que constitua, le 21 avril 2002, l’élimination du candidat de gauche dès le premier tour des élections présidentielles…]

Face à la dispersion actuelle, de plus en plus frénétique, des partis et mouvements de gauche, (et dont nous connaissons les conséquences aux dernières élections municipales, présidentielles et législatives), il me semble que s’impose une recomposition politique par le dépassement des actuels partis de gauche  à partir d’une plate-forme claire et cohérente. Recomposition qui pourrait se faire à partir de l’aile gauche du PS, de l’essentiel du MDC et du PRG, de l’essentiel des VERTS, de l’essentiel des militants du PC, de beaucoup de militants de l’extrême gauche, voire de beaucoup de sympathisants des mouvances anarcho-libertaires.

Cela supposerait (quelques suggestions à titre d’exemple) de :

– Dénoncer la soumission (au moins tacite sinon revendiquée) d’une petite majorité du PS à l’hégémonie du néo-libéralisme. Certains, comme DSK ou Fabius, pour ne citer que les plus médiatisées des personnalités de ce courant, pourraient très bien voir leurs idées appliquées par l’UDF voire DL.

– Dénoncer un certain libéralisme libertaire des Verts (qui, pour ne donner qu’un tout petit exemple, promeuvent la légalisation et la consommation de drogue sans dénoncer les conditions socio-économiques et culturelles qui peuvent entraîner l’usage de drogues. Cela dit, les maffias induites par l’illégalité des circuits de distribution de la drogue seraient supprimées par la légalisation des drogues dites douces).

– Dénoncer, au PC notamment, mais pas que chez lui, l’illusion que la solution aux problèmes socio-économiques ne pourrait se trouver que dans la « Croissance »  : La notion de croissance du PIB, par exemple, tel qu’il est calculé actuellement n’a aucun sens si l’on veut prendre en compte les vraies dimensions de la poursuite de l’aventure humaine sur la planète Terre. Rappelons, pour en démontrer l’absurdité, que chaque accident routier entraîne une augmentation du PIB : production de nouvelles bagnoles, fourniture de services divers : garages, avocats, experts, etc. 

– Dénoncer chez l’extrême gauche (et plus largement dans le courant anarcho-libertaire) le mythe de la « lutte finale », du « front social révolutionnaire », de l’anti-fascisme de rue, etc. Cela suppose qu’on comprenne enfin qu’en démocratie la politique ne se décide pas dans les rues où quelque avant-garde (qui aurait « tout compris ») entraînerait le peuple ignare vers des lendemains qui chantent. L’histoire nous a appris où mènent de tels romantismes : jamais un mouvement mené derrière le drapeau rouge n’a entraîné un changement positif à moyen ou long terme pour les peuples rangés (par la force ou la propagande) derrière lui. Et si ce drapeau est rouge du sang des victimes de la contre-révolution, du fascisme, du nazisme ou du capitalisme, il l’est tout autant de tous ceux, héros ou victimes, tombés au cours des luttes mystifiantes, et souvent fratricides, menées sous sa hampe.

– Ne plus reconduire des « alternances » gauche-droite qui se limitent à une quasi soumission à l’hégémonie néo-libérale en cours. Le citoyen ne doit plus se voir proposer une alternance, mais une alternative (nous reviendrons sur cette notion). Ce sont bien de telles alternances poursuivant en gros la même politique qui ont découragé (abstention) ou enragé (extrémisme) des électeurs.

En démocratie, notamment dans la démocratie représentative dans laquelle nous fonctionnons pour le moment (à défaut de celle de l’Aréopage athénien d’il y a 25 siècles ou de l’imminente démocratie directe que rendrait possible le recours aux moyens actuels de la communication informatisée), les choix sont faits dans les urnes par un citoyen, si possible digne de ce nom, c’est-à-dire, réellement éduqué et informé des alternatives possibles et des conséquences découlant des choix qu’il est appelé à faire.

Il faudrait expliquer qu’en politique, comme ailleurs, la notion de choix effectif implique une seule alternative réelle et pas un nombre quasi infini d’options entre lesquelles certains ne pourraient qu’hésiter voire s’abstenir tant serait grande la prolifération des partis, candidats, etc. Pour prendre une image, disons qu’avant d’inviter les citoyens à se disperser pour remplir leurs caddies dans les divers rayons d’une espèce de supermarché de la gauche, il faudrait d’abord vérifier que ce marché existe, et si nécessaire, le construire préalablement, en alternative aux solutions prônées par la droite.

[Cela ne signifie d’ailleurs pas que toute solution prônée par la droite serait , parce que de droite, obligatoirement mauvaise ou à diaboliser. Sinon nous ne serions plus en politique mais en religion : la politique est justement l’art de permettre l’expression d’un désaccord ou d’un conflit mais aussi de le conclure (au moins provisoirement) par un vote démocratique. Ce n’est qu’en religion qu’on réfère à des vérités révélées ou préétablies par quelque Puissance extérieure au débat démocratique. ]

Si l’on veut faire venir ou revenir les citoyens à la politique, il faut qu’on leur propose une seule réelle alternative démocratique, en l’occurrence, gauche ou droite.

J’exclus volontairement, en démocratie, l’option révolutionnaire qui ferait dépendre le changement politique d’un rapport de forces physiques (éventuellement armé), option dont nous connaissons les échecs réitérés ou les avatars monstrueux. De même que j’exclus la contre-révolution prônant le retour mythique à une organisation sociale antérieure à la démocratie.

Autrement dit, avant de proposer aux électeurs de gauche, d’aller chercher qui au centre-gauche-droite, qui au centre-gauche, qui à gauche socialo-démocratique, qui à gauche démocrate-chrétienne, qui à gauche Verte, qui à gauche trotskiste, néo-trotskiste ou néo-maoïste, il faudrait d’abord qu’on en revienne au fondement même du Pacte républicain censé inscrire le destin individuel dans un destin collectif construit à partir d’une Volonté générale et d’une loi faite par tous et donc respectée par tous (puisque chacun aura contribué à l’établir).

Certes, je sais que ces notions, élémentaires, sont aussi idéales ; en effet, lorsqu’au lendemain de la Révolution se constituèrent des Montagne et des Marais, des Factions et des Comités de Salut Public, la Volonté générale (mais seulement provisoirement majoritaire) porteuse de la Loi, fut bien vite contestée comme telle par diverses minorités. Pour en sortir, il fallut bien convenir d’une espère de Loi supérieure aux lois provisoires. D’où les notions de lois constitutionnelles ou mieux encore de Droits inaliénables de l’être humain, face auxquels aucune loi ne pourrait faire loi…

De nos jours, lorsque une Chambre de telle couleur politique (de droite ou de gauche) vote des lois, et même après que tel Conseil Constitutionnel les aura déclarées conformes à la Constitution, ces dernières ne sont-elles pas parfois (à juste titre, à en croire les opposants) contestées, soit par les pouvoirs économiques ou syndicaux, soit encore par l’opinion publique ou la « rue » ?  Mais où serait alors le Droit si le Droit n’avait en sa faveur qu’une majorité parlementaire contestée et non les médias, l’opinion publique, le peuple ou la rue, voire le sens de l’histoire (tels que certains croient le savoir ou savent le faire croire) ? Dans un pays où la Représentation Nationale ne serait plus, à en croire certains,  que l’expression d’une classe, d’une caste, d’une bourgeoisie ou d’un prolétariat, au nom de quoi encore se ferait la loi ? Au nom du sens de l’Histoire ? De Dieu ? Du Marché ? Des plus Forts ? Des plus bruyants ?

Et qui fait l’opinion ? Qui informe le peuple ? Qui soulève la rue ?  Quel est la responsabilité des médias ? Et quelle loi ces derniers suivent-ils ? Celle du marché (cours de la Bourse, audimat, lobbies, etc.) ou celle d’un impératif moral ou civique ? Qui informe qui ? Et qui sait mieux qu’autrui ce qui est bon pour le bien commun de la Nation ou de l’Humanité ? Nuances que les « Lumières » du XVIIIe siècle n’avaient guère éclairées. Et que des idéologues du XIXe ou du XXe ont parfois hardiment négligées… Que cette question ne cesse de préoccuper sociologues et philosophes, voire citoyen lambda de mon genre, signifie au moins qu’elle ne peut plus être éludée. Un bon début pourrait être que chacun se dise qu’il n’a pas forcément raison de penser ce qu’il pense simplement parce qu’il le pense ! Vaste sujet, qu’en toute modestie je ne prétends pas circonscrire ici.

Toujours est-il que, comme en démocratie représentative il n’existe pas d’autre moyen de se donner une loi commune que de la faire voter par des représentants élus, tout mouvement qui refuserait de participer à ces élections se mettrait ipso facto en dehors du cadre démocratique. Mais également tout mouvement qui voudrait faire abolir par la rue une décision prise par des représentants démocratiquement élus. En effet, en démocratie, si le droit de manifestation est un des aspects du libre droit d’expression, le recours à la force physique (camionneurs bloquant les rues, grévistes bloquant l’accès à l’usine, manifestants empêchant la tenue d’un sommet international réunissant des représentants démocratiquement élus, etc.) n’est pas une pratique digne de démocrates.

[Lorsque nous en serons parvenus à la démocratie directe informatisée, qui je le répète pourrait être imminente, les choses changeront et chacun contribuera directement par son vote à  la décision prise à la majorité. Mais même cela n’empêcherait pas qu’une minorité veuille ensuite dénoncer les résultats du vote, mettant alors en cause la notion même de pacte démocratique] 

On sait qu’une minorité ne se permet de contester une décision prise par des représentants démocratiquement élus qu’en se réclamant de droits supérieurs à ceux de la démocratie parlementaire [droits de Dieu pour certains, droits de l’Homme pour d’autres, droits du Prolétariat, etc. ou encore droits ancestraux de l’hospitalité (comme cela fut fait, à juste titre me semble-t-il, lorsque les lois Pasqua-Debré créèrent quasiment ex nihilo des Sans-papiers)]. Mais le combat d’Antigone [agissant au nom de lois « supérieures », notamment religieuses] contre Créon [agissant au nom des lois de la Cité] n’est pas sans ambiguïté. Comme n’est pas sans ambiguïté le combat de tous ceux qui prétendent, contre la volonté de la majorité élue, agir au nom du Sens de l’Histoire, d’une classe, d’une race, d’une avant-garde ou d’une arrière-garde. Une démocratie fonctionnant à une majorité acquise à 50% des voix + une n’est sans doute pas la meilleure : des lois ou des majorités qui ne seraient proclamées qu’à partir de 75% des voix des participants seraient peut-être plus représentatives d’une Volonté générale.

En attendant, dans toute élection où ne peuvent in fine rester que deux candidats, c’est-à-dire une alternative, au lieu d’inviter les gens à se disperser (et parfois à s’abstenir tant ils sont désespérés de cette dispersion), il faut promouvoir un système politique où les deux candidats finalistes présentent effectivement une alternative claire aux citoyens. Et pour le moment, cette alternative se réduit, qu’on le veuille ou non, à l’opposition gauche – droite. A moins qu’elle ne se réduise bientôt, ce qui est à craindre si nous n’y changeons rien, à l’alternative droite – extrême droite…

Si l’actuelle extrême gauche prétendait être la seule à porter cette alternative de gauche, elle exclurait ipso facto les 8/10e  de l’électorat actuel de gauche… Dans cette perspective, on peut imaginer qu’avant que l’extrême gauche (qui ne serait plus alors « extrême » mais tout bonnement 100% de gauche) ne parvienne démocratiquement au pouvoir, il y aura encore de nombreux lendemains désenchantés…

Si une gauche clairement alternative au néo-libéralisme,

– soucieuse de préserver l’équilibre écologique sans lequel de toute façon rien ne sera longtemps possible,

– soucieuse de justice sociale et donc de répartition équitable des richesses collectives produites,

– soucieuse d’égalité (non seulement des chances, comme dans un casino, mais dans les faits) en même temps que de liberté individuelle (dans les limites où cette liberté individuelle ne serait pas antinomique aux potentialités même de l’égalité),

– inspiratrice d’une fraternité humaine transcendant les différences d’origine, de culture, de religion……

si une telle gauche est concevable, même par un citoyen lambda de ma nature, il n’y a aucune raison que nous continuions de nous la déchirer en multiples courants, partis, mouvements, ligues, luttes, etc. Ceux qui s’y obstineraient porteraient une responsabilité que les citoyens leur feraient tôt ou tard payer par leurs votes ou leur abstention.

Aucune raison, sinon le poids des traditions, de pseudo-analyses historiques, des attachements et intérêts partisans, des intérêts personnels de carrière, des certitudes bien ancrées, des psychorigidités individuelles, etc. sans parler sans doute de nombreuses autres encore…ne s’opposent à une telle refondation. Mais je suis bien conscient, que l’une dans l’autre, cela en fait tellement qu’on n’est certainement pas près d’y arriver ! [Et je suis donc bien conscient de la vanité de ma démarche, n’en doutez pas ! D’ailleurs, rassurez-vous, je ne m’y obstinerai pas … du moins pas tout seul !]

Une telle Refondation A Gauche Ensemble (RAGE) supposerait bien sûr :

– De promouvoir clairement la nécessaire prise en compte mondiale (donc la mondialisation ou l’internationalisation) des problèmes humains, culturels, économiques et écologiques créés par la folle mondialisation financière en cours. Evidemment cette volonté d’action au niveau mondial n’empêche nullement qu’elle s’inscrive simultanément voire prioritairement (penser global, agir local, subsidiarité, etc.) dans des cercles allant du plus proche au plus lointain : Arrondissement, Région, Etat, Europe, Monde.

– De répondre aux défis politiques, culturels, économiques, sociaux, humains et écologiques que pose cette mondialisation de fait (échanges, services, commerce, concurrences, information, migrations, etc.),  mondialisation à ne pas confondre avec la mondialisation financière que domine le fric, et que seule pourrait vaincre une organisation mondiale au niveau des Nations Unies (dont il faudrait revoir la représentation démocratique des peuples et nations), et, à défaut, au niveau de l’Union européenne, pour commencer.

Je ne pense plus qu’un mouvement comme ATTAC (quelles que soient les prises de conscience qu’il a permises) puisse constituer une réponse suffisante (mais l’a-t-il jamais prétendu ?) à une telle mobilisation contre la mondialisation financière. En effet, saisi d’une névrose d’urgence, ce mouvement est en train de s’éclater dans toutes les directions, notamment dans une course stérile aux manifestations systématiques prétendant paralyser la tenue de sommets internationaux, sommets internationaux qu’il faudrait non vouloir interdire par la mobilisation de « rue » mais, au contraire, rendre de plus en plus démocratiques dans leur organisation même. La pratique de contre-sommets (comme celui de Porto Alegre) me semblerait bien plus pertinente pour faire avancer l’information et la réflexion citoyenne du monde.

30 mai 2002
C.S.

P.S. j’ai choisi de ne pas préciser entre parenthèses, comme on le fait parfois, que tous les mots comme citoyen, électeur, ouvrier, etc. sont à la fois masculin et féminin. Je les laisse au neutre (ce qui dans le français actuel s’exprime par du masculin).  De toute façon, préciser du féminin par un appendice entre parenthèses me semble réducteur aussi…

P.P.S [ Pour ceux qui souhaiteraient savoir d’où je parle, pour pouvoir situer mon discours :  Enseignant depuis plus de 30 ans, je suis syndiqué (SGEN puis SNES), je suis abonné au Monde Diplomatique, à Charlie Hebdo, à Alternative Libertaire, à A Contre Courant, à La Grande Relève (mensuel prônant une économie distributive), je milite activement au MRAP depuis 1997, j’ai adhéré à ATTAC dès 1998. Et, quoique adhérent aux Verts depuis 1999, j’ai voté pour Besancenot (LCR) au 1er tour des présidentielles de 2002,  notamment à cause de l’irrévocable candidature de Mamère après son tout aussi irrévocable refus de la veille. Mais depuis que j’ai été condamné à voter Chirac à cause de l’élimination dès le 1er tour d’un candidat beaucoup plus intègre que lui, je me suis juré de ne plus voter à l’extrême gauche avant d’être assuré d’avoir fixé dans le pays ou la région un pôle cohérent de gauche, pour ne plus jamais avoir à choisir entre la droite et l’extrême droite. C’est pour moi une des leçons essentielles que j’ai tirées de ces élections.]

Documents anciens : Lettre à José Bové, incarcéré en 2003

Cette période de confinement m’a permis d’effectuer diverses toilettes de mon disque dur et donc d’exhumer certaines archives, devenues historiques (en tout cas pour ma propre histoire) mais traitant néanmoins de problèmes politiques toujours d’actualité. C’est pourquoi je les remets ici en lumière, afin qu’un éventuel lecteur puisse en éclairer sa propre réflexion.

Neuwiller-les-Saverne, 21 juin 2003

Monsieur Bové,
José,

L’été dernier, passant dans le causse du Larzac, j’ai pensé à toi (à vous tous qui avez dans les années 70 su résister au projet d’agrandissement du camp militaire du coin et avez, depuis, mené bien d’autres combats) ; j’ai compris, en voyant le pays (si peu sage ou si sauvage) dans lequel vous viviez, ce que vous pouviez aussi être. J’ai compris la force, l’énergie qui pouvait irradier de ces lieux, le sentiment « d’en être » pour ceux qui en étaient ; et j’imagine bien que vous avez dû (ou pu) développer en vous le sentiment « qu’il y a des choses qui ne se font pas » et que même si les autres ne comprenaient pas tout ce que vous aviez compris, ce n’était pas la peine de vouloir trop leur expliquer (non que vous n’ayez pas tenté d’expliquer, mais qu’à la longue, entendu ou non, il fallait se bouger), parce qu’il y a des choses qui se vivent, et d’autres qui se refusent. Un point, c’est tout.

Je savais déjà, alors, quel avait été ton engagement, ta participation parmi d’autres à diverses actions destinées à protester, dénoncer, informer, empêcher l’inadmissible. Je savais aussi quelle avait été la médiatisation forcenée (assumée, supportée ou recherchée) qui fut la tienne ou dont on te chargea.

J’ai vu des images (à la télé) du démontage du Mc Do, du fauchage de tel champ de colza, j’ai vu ta fougue, ta « présence », d’autant que les images diffusées ne semblaient (parfois) voir/montrer que toi. Or je sais que tu ne fus pas seul. Je sais que c’est au nom d’un combat collectif, porté au nom du bien collectif (estimé tel par vous) que tu/vous avez agi. Tout le monde devrait le savoir, même les journalistes qui posèrent ton image en avant de celle d’autres, même les juges qui t’ont condamné, même les copains militants qui personnalisent leur/notre combat en te mettant en avant, et qui aujourd’hui crient ton nom, appellent à ta libération, parce que c’est toi qui es en prison, parce que les martyrs, c’est « bon pour le moral » ou utile pour le combat.

Comment peut-on vivre ce vertige d’être devenu une icône ? A quel point sais-tu combien tout cela est à la fois vrai et faux, juste et pervers ?

Est-ce ta/notre faute si les médias ne peuvent vivre, vendre qu’en mettant en image des coups, des scoops, qu’en mettant en relief des icônes, des meneurs, des responsables (qui, au sens propre, auront à répondre ensuitede l’image qu’on aura fabriquée d’eux) ?

Il y a, à ce sujet, beaucoup de questions que je me pose et que tu t’es sans doute déjà posées (même si ni toi ni moi n’y avons forcément réponse… encore que l’on puisse être amené -de fait- à répondre… sans avoir forcément ni vraiment réponse).

[Mais je ne veux pas oublier que tu risques –si tu n’as pas été gracié avant- de découvrir ce courrier parmi des milliers d’autres dans une cellule du bloc A de ce bâtiment qui, si je ne me trompe, navigue dans les horizons fumeux de la Camargue marécageuse et poudreuse, et où, désert intime et centre d’un vaste mouvement social, je ne sais même pas si tu peux fumer ta fameuse pipe.]

La légalité. L’héroïne de Sophocle, Antigone, avant toi et beaucoup d’autres, estima que face à la légalité inhumaine du dictateur Créon, elle devait poser sa légitimité et celle de ses actes, fussent-ils condamnables aux yeux de la « légalité » du tyran.

Elle s’opposait à une tyrannie. Toi/nous nous mobilisons au sein d’une démocratie (fût-elle formelle seulement ou bien imparfaite) et dans le cadre de lois que, par nos représentants, nous avons contribué à faire voter. Y avons-nous le droit d’agir (au nom d’un principe de précaution, d’un jeu complexe d’une manipulation manipulée/manipulatrice des médias ou d’une personnalisation icônique d’un combat) contre nos lois (quelle que soit par ailleurs leur imperfection)  ?

Je sais bien que nous avons raison, du moins pensons avoir raison. Mais avons-nous pour autant le droit de prendre le droit d’aller contre la loi, contre la légalité sans laquelle nous serions encore plus mal en point ensemble ? Je sais bien qu’une loi n’est qu’une étape sur le long chemin de l’humanité à laquelle nous aspirons, et que, souvent, seules des actions déterminées et des prises de risques peuvent modifier des rapports de force, permettre des prises de conscience et donc des modifications de la loi.

Pour autant, José, sais-tu bien, dans ce combat, quelle est la part que tu assumes et celle qu’on te fait porter ? Es-tu intimement persuadé qu’il n’y avait pas d’autre manière (collective) d’interpeller, d’agir ? Faut-il que dans tout combat il y ait fatalement des personnalités émergeantes, « pointées »,  des meneurs (qu’on pourra ensuite, ici, héliporter à grand renfort de gendarmes et de moyens ; là, en d’autres temps heureusement, fusiller) ?

Cette notion de meneur, te semble-t-elle fatale à tout mouvement collectif ? As-tu le sentiment que tu as cherché ce rôle ou cette fonction, qu’elle t’a été imposée (et que tu l’auras seulement acceptée) par les uns (médias) ou les autres (copains militants) ? T’es-tu dit que puisqu’il en faut, des têtes à montrer (et ensuite symboliquement à couper ou à mettre à l’ombre), il fallait que tu y mettes la tienne ?

As-tu le sentiment de t’être, volontairement/consciemment, sacrifié à une cause, ou d’avoir été (malgré toi) happé dans les leurres médiatiques qui ont besoin de leurs papillons à brûler ou dans les stratégies militantes qui ont besoin de martyrs à brandir pour d’autant mieux mobiliser ?

Je m’adresse ici à l’homme, assis dans sa cellule du bloc A 07, dont la pipe peut-être est éteinte ou confisquée, auquel manquent le causse, ses arômes et ses lumières. A l’homme qui pense qu’il ne donne tout son sens à sa vie qu’en l’offrant à ce combat qui le dépasse, qui sait qu’il faut des figures de proue à toute hardie navigation. A  l’homme qui peut se demander : pourquoi moi ? Est-ce ma pipe ou mes moustaches, est-ce ma fonction syndicale qui m’ont mené là ? Pourquoi ai-je (a-t-on) estimé qu’il fallait que j’en passe par là ?

Dans quelle histoire transcendante inscris-tu ton singulier (et notre collectif) combat ?

Pourquoi l’histoire ne pourrait-elle avancer que par celles et ceux qui braveraient les lois collectives ? Pourquoi, dans notre démocratie (si formelle ou bourgeoise, c’est-à-dire soumise au fric, soit-elle. Mais y a-t-il sur terre un seul pays qui ne le soit pas ?), ne trouverions-nous pas d’autres manières d’agir, d’informer, de convaincre que celles qui conviennent aux médias et à l’image qu’ils peuvent/veulent en donner, médias qui recherchent l’esclandre, le scoop, le train qui déraille ou qui ne vient pas à l’heure, le militant qui se met en avant ou qui, pour se mettre en avant et mettre son combat en lumière, a besoin, au sens propre, de dépasser les bornes (comme je t’ai vu faire aussi à la télé, quand tu franchis, à Paris, je ne sais plus quelles barricades) ?

Pourquoi sommes-nous si nombreux (mais néanmoins minoritaires) à estimer, presque naturellement (mais je pense plutôt culturellement) qu’une action n’a de portée réelle que si elle échauffe les objectifs (des caméras) ou bouscule les moutonnements informes des tièdes ?

Pourquoi ne savons-nous pas trouver d’autres formes d’action, de mobilisation, d’information que celles qui nous tombent presque naturellement/culturellement sous la main, le mégaphone, la manif, etc. ? Pourquoi ne savons-nous pas inventer autre chose que ce que les médias attendent que nous leur produisions ?  Pourquoi nous contentons-nous, presque rituellement, des formes anciennes de mobilisation ou actions auxquelles les médias sont maintenant habitués au point de les attendre, voire de les fabriquer ? Pourquoi ne savons-nous échapper au piège de l’image ou de la fameuse focalisation journalistique (le détail qui révèle en même temps qu’il réduit) ? Comment médiatiser des combats sans tomber dans les réductions (personnalisation, image-choc, etc.) sans lesquelles les médias ne sauraient plus communiquer, ou prétendent ne plus savoir communiquer ?

 Je sais que des Bourdieu et d’autres ont analysé cette perversion, sans que les collectifs et syndicats aient encore trouvé de réponse.

Puisque te voilà condamné à lire, penser et vivre, pour l’essentiel assis dans ta cellule, pourrais-tu tenter d’en profiter pour me/nous aider à sortir de ce dilemme : comment ensemble mobiliser, informer, mener un combat politique minoritaire sans donner prise aux « forces de l’ordre », juges, et autres pouvoirs ? Sans, surtout leur faire peur, parce que qui a peur ne réfléchit plus…

[Je sais bien qu’il est possible, et tu le sais mieux que moi, de prendre ces pouvoirs à leur propre piège, de les ridiculiser, et donc d’autant mieux médiatiser et populariser un combat, ce que tu as bien réussi en te faisant enlever par hélicoptère après effraction de ton domicile, toutes choses que tu auras néanmoins forcément autant subies qu’éventuellement envisagées. Même si piégeant/ridiculisant ainsi le pouvoir, on ne le rend que plus réactif/agressif aussi]

Ce que je t’écris là s’inscrit dans ce qui se passe en France (mais aussi ailleurs) depuis quelques années, et surtout depuis un peu plus d’un an (en France, depuis le 21 avril 2002). Le sentiment (de plus en plus exprimé) de plus en plus de gens qu’il y a trop de choses qui « ne vont plus ». Et qu’il faut que cela se sache et change. [Même si je sais que ton/notre combat a commencé bien avant].

Mais ce qui a changé, ce qui a changé en moi, dans ma réflexion de citoyen et de militant anonyme, c’est que nous ne pouvons plus nous contenter, à quelques-uns (évidemment les plus « conscientisés » dirons-nous) de mener des combats de dénonciation des « méchants autres » (pouvoirs, institutions, multinationales, etc.). Nous ne pouvons plus nous satisfaire au nom de ce que nous savons (et que les autres ne sauraient pas) d’agir, d’aller de l’avant, de démonter ceci, faucher cela, de braver telles lois, sans d’abord avoir tout fait pour informer et populariser/démocratiser (et donc ouvrir au débat démocratique) nos propositions.

Il me semble qu’un autre recours/efficacité pourrait être l’action/information dans le cadre de la loi républicaine telle qu’elle est (fût-elle souvent républi-vaine).

Nous n’avons sans doute pas exploré toutes les possibilités d’actions légales possibles. Nous devrions pouvoir imaginer, plus que nous ne l’avons fait jusqu’à présent, d’autres actions collectives, symboliques, efficaces, et démocratiques/légales.

Les belles (et historiques) images de manifestants, drapeau au vent, bravant la loi légale (et la prison et, ailleurs ou en d’autres temps, la mort) doivent-elles être notre seul imaginaire de citoyens ou de militants ? Notre combat ne peut-il devenir plus politique, plus intellectuel, plus majoritaire ? Faut-il que nous cédions toujours à cet éternel sentiment d’urgence (ou de « y en a marre ») qui nous fait agir ou nous agiter, convaincus mais minoritaires (même nombreux), sans toujours consulter d’abord autour de nous afin de populariser notre savoir et notre combat et de le promouvoir par d’autres moyens ou symboles que ceux qu’exige l’urgence (et dont raffolent les médias) ?

Entre l’icône (que je vois à la télé, autant fabriquée par la télé que se fabriquant pour la télé) et l’homme (que je sais/sens en prison), je veux imaginer une autre dimension, un autre (futur) humain de José qui demain participera à  (sans les « mener » conformément aux demandes/clichés des uns ou des autres), reprendra les mêmes ou d’autres combats, non pas en notre nom, mais avec nous, avec eux (qui n’en sont pas encore mais pourraient en être), dans le respect d’une légalité qui n’empêche ni la mobilisation ni le « combat » (même si je préfère « débat » ou information).

Il se trouve, José, que ta situation n’est pas définitive (car en d’autres temps ou pays ta fougue médiatisée t’aurait, hélas, été mortelle). Tu survivras à cette condamnation/emprisonnement.

Il y aura un « après » cette cellule où tu es actuellement condamné (en notre nom, même si je ne connais pas tous les vastes contours de ce « notre »). Tu pourrais, mieux que d’autres (vu ton engagement et ton expérience), nuancer/modifier nos manières/habitudes/traditions d’agir, de combattre, etc. Tu pourrais, avec plus de crédibilité que d’autres, dire « Stop, les gars, il y a manière et manière de faire, agir, informer, mobiliser« . Nous avons d’autres possibilités que les images (de personnalités, stars, icônes, etc.) livrées aux télés pour qu’elles en fassent leur gras. Il y a d’autres possibilités d’informer, toucher, mobiliser les gens que les « actions » d’autant plus médiatisables qu’elles sont « personnalisées » ou illégales (au regard de nos lois).

Nous avons, citoyens d’un pays (tant soit peu mais non des moindres) démocratique, d’autre moyens d’agir pour que les choses changent. Nous avons le droit de nous organiser en partis politiques pour proposer d’autres choix que ceux qu’on nous impose, nous avons le droit de participer à des élections, à des campagnes électorales (même si cela nous est moins aisé, financièrement, qu’à certains autres), nous avons le droit de nous unir entre différents partis sur un/des programmes politiques réellement alternatifs et, une fois élus, de les mettre en œuvre conformément à nos engagements clairement définis.

Si nous renonçons à cette perspective, nous nous condamnons à des actions marginales (fussent-elles d’éclat voire momentanément populaires) et non démocratiques (même si nous avions raison de les mener). Nous désespérerions de faire de notre combat une mobilisation majoritaire, parce que, nous diraient certains, nous aspirerions avant tout à exister, briller, être à la pointe, etc. [ce que certains ont bien su te reprocher].

Face à une droite (française et européenne) qui se durcit (car elle sait pouvoir compter sur les divisions de la gauche déchirée entre ses gauches), nous faisons, par nos divisions, courir les plus grands risques non seulement à la démocratie (celle qui s’exprime, faute de mieux, dans des urnes) mais à l’humanité tout entière (puisque nous avons en Europe, historiquement, quelques responsabilités planétaires).

Si nous ne proposons pas des alternatives électorales crédibles (c’est-à-dire de partis affirmant leur ambition à gouverner),  nous nous condamnons (et condamnons autrui) à des actions minoritaires, si médiatisées ou populaires soient-elles, à d’autres emprisonnements, à d’autres cassages de syndicalistes. Après quoi nous pourrons toujours pleurer sur  les injustices subies, manifester, crier, faire du bruit, etc.

Les choses étant ce qu’elles sont, nous ne pouvons plus espérer (ou redouter) quelque révolution menée par quelque parti d’avant-garde (dont nous avons connu les redoutables échecs historiques et les divisions contemporaines). Nous ne pouvons gagner que sur le terrain où nous sommes, celui du peuple, celui du peuple qu’on se prend le temps d’informer, celui de la majorité de nos concitoyens (et non de la foule militante ou « émue », si sympathique ou provisoirement médiatisée soit-elle).

Je ne sais pas très bien, José, où je vais, ni où je/nous pourrions ainsi en venir. Je trouve juste profondément injuste que tu en sois où tu en es (et nous avec toi).

Mais je sais aussi que d’autres, beaucoup d’autres trouvent normal que tu en sois là, puisque tu auras bravé la loi (même si, naguère, d’autres purent dévaster le bureau d’un ministre de l’environnement sans être autrement inquiétés) et été puni conformément à elle. Je pense que, malgré toutes les imperfections de notre légalité républicaine, c’est dans ce champ-là seulement que nous pouvons travailler et mobiliser. Nous n’avons pas, face à nous des fascistes mais seulement des humains mal instruits ou désinformés (ou autrement informés que nous), nous avons donc la possibilité de débattre (plutôt que seulement nous battre) et d’informer avec des mots, des phrases, des actes (légaux), des symboles. Nous ne sommes pas condamnés à l’illégalité (dont on voit parfois les débuts glorieux mais pas toujours les dérives abominables), même si, à juste titre, nous avons parfois le sentiment que la justice n’est pas (aussi) juste (que nous le souhaiterions).

Menant, même légitimement, un combat illégal nous nous condamnerions à être des Antigone (celle qui, un peu à ton image, fut emmurée vivante pour avoir bravé la loi de son oncle Créon, qui estimait lui ne jamais que sauver la cité, comme sans doute bien de nos députés de droite ou concitoyens qui les ont, en désespoir de cause ou par conviction, élus).

Ne devons-nous pas renoncer au romantisme de l’insurrection, qui (le plus souvent) n’arrange jamais que les tyrans (qui savent faire peur au peuple moyennant un peu de foule manipulée ou d’images focalisées) ? Renoncer à José des Causses pour retrouver un José citoyen lambda agissant au sein d’organisations politiques oeuvrant au sein de l’espace démocratique ?

Je sais que cela est difficile, et qu’on peut (parfois) désespérer de pouvoir changer le monde en se mobilisant au sein de partis politiques (je viens de démissionner des Verts dont je désespère). Mais je suis convaincu que c’est la seule alternative (parce que démocratique, même si la démocratie n’est encore, sur bien des points, qu’une utopie… et donc un combat). Cela suppose que nous ne nous permettions plus de dire des autres qu’ils « n’ont rien compris » mais que nous nous obstinions, avec le temps, la patience et la nécessaire fourniture d’information, à leur faire comprendre ce que nous estimerions avoir, nous, mieux compris. Et aussi acceptions de ne peut-être pas avoir (tout à fait) raison ; acceptions que ce que nous estimons vrai peut-être nuancé ou ne devient vrai que si nous parvenons à le partager. [Et qu’est-ce qu’une Vérité que nous n’arriverions pas à faire partager, sinon une opinion, peut-être fausse ?]

Bon, j’arrête avec ce qui pourrait te sembler un galimatias. Et peut-être verras-tu plus clair que moi-même dans ce que je t’écris. J’espère que le plus tôt possible justice te soit rendue.

Mais ma pensée est suffisamment confuse (ou intuitive) pour sentir (au moins mentalement) à tes côtés combien nous sommes tous pris dans un vaste mouvement, à la confluence de tant de vérités et d’erreurs collectives, de manipulations odieuses ou lamentables, de sommes colossales en jeu (OMC, OGM, FMI, etc.), de fossilisations intellectuelles graves (notamment celles qui nous font encore nous appuyer parfois sur tel PIB complètement absurde), etc.

Je pense à ta femme (que j’ai vue aussi à la télé l’autre jour, sans en voir rien d’autre qu’une image, et dont je ne sais rien, sinon qu’elle est actuellement séparée de toi, et toi d’elle, et que ce n’est pas juste).

Je pense à ces députés qui nous déclarent qu’ils vont venir te rendre visite, alors que du temps qu’ils étaient au pouvoir (c’est pas rien quand même !) ils auront peu bougé pour modifier telle loi sur les OGM ou telle plantation OGM, et qu’ils t’auront laissé, toi et quelques autres, la faux ou la masse à la main ( à défaut de faucille et de marteau 🙂 t’aventurer, t’exposer, te sur-exposer, te brûler, et donc te faire conduire à l’ombre.

Ils te diront (non, ils ne te le diront pas !) que tu aurais pu être plus prudent, plus politique/ticien, etc.

Mais tu as été toi. Tu as fait ce que tu croyais devoir faire, en étant ce que tu crois/croyais être, toi.

Maintenant, je suis assis à tes côtés, dans ta cellule du bloc A [bloc ! quel affreux mot et quelle affreuse réalité],  je fume ma cigarette (saloperie de cow-boy américain !), devant le petit tabernacle de l’écran de mon ordinateur, assis, seul aussi, dans ma pièce.

Je pense aux horizons de Maguelone, aux ermites qui s’aventurèrent/s’abritèrent et moururent dans ces marécages. Eux aussi avaient leur foi (dont nous pouvons penser maintenant l’immense mystification).

Je te vois revenu parmi nous, échappé/échappant aux caméras, reprenant le combat avec nous, avec tes proches et surtout tes lointains et néanmoins concitoyens (dont je suis), reprenant ta vie, qui ne se réduit pas à ton/notre combat. Je te revois dans le causse, humant les horizons en même temps que ta pipe. Je te vois sans ta pipe, sans ta moustache, je te sens, te vois, humain parmi les humains, déambulant sur la croûte de notre solitaire planète, si fragile, si belle, si menacée.

Je te salue, José.
Je vous salue, Monsieur Bové.
Je te salue, frère humain.

Après une Étrange Défaite… vers une Résistible Ascension ?

Ci-dessous, le commentaire que j’ai proposé suite à l’article de Michel Wieviorka publié sur le site The Conversation (site français) :

https://theconversation.com/apres-la-reforme-des-retraites-un-horizon-politique-qui-profite-a-lextreme-droite-pour-2022-128913

Le pire est, en effet, à craindre et (sans vouloir me vanter) je peux en témoigner :

Militant de gauche (d’abord aux Verts puis au PS), syndicaliste (FSU), citoyen engagé pendant des années dans un mouvement antiraciste, adhérent au mouvement ATTAC dès le début (jusqu’à ses divisions ultérieures), mobilisé avec la gauche noniste en faveur du Non au TCE en 2005, j’ai appelé en 2002 à voter Chirac au second tour contre Le Pen père, et en 2017 à voter Macron face à Le Pen fille, et je me suis indigné que certains de mes camarades de gauche aient à cette occasion choisi de s’abstenir derrière le slogan « ni patrie ni patron,
ni Le Pen ni Macron ! ».

Mais après un peu plus de deux ans du régime Macron et de réformes qui me semblent toutes plus des régressions sociales que des réformes de justice, après en outre le grand nombre d’incompétences avérées (tant dans le choix des personnes – déconsidérées ou mises en examen peu après leur nomination-  que des mots employés pour humilier des citoyens rencontrés au cours de bains de foule), je finis par me persuader que Macron est bien, ce que je craignais, moins une singularité qu’une entité émergée dans notre vie politique avec l’appui souterrain de puissants courants réactionnaires (banques, lobbys conservateurs, catho ou patronaux, entre soi de happy few d’une upper class) qui n’a d’autre idéologie que la prioritaire réussite des puissants et l’application aveugle d’un ordo-libéralisme plus favorable à l’argent qu’aux gens, et qui à cette fin n’hésite pas à mentir (voir ce qu’il a promis avant-hier sur l’âge pivot de départ à la retraite et comment il y renonce aujourd’hui) ou à promener tout le pays dans quelque « Grand Débat » dont il ne sortira rien, ni synthèse ni consultation populaire, et qu’on passera ainsi à la trappe.

Entre temps, la gauche s’est suicidée à force de tout à l’ego et, atomisée, n’est toujours pas capable de proposer la moindre alternance électorale (sans même parler d’alternative politique).

Et donc, pour ne pas me laisser piéger une fois de plus dans le dilemme condamnant à choisir entre une droite internationale-libérale figée dans son ordo-libéralisme de régression sociale et une droite nationale-sociale en pleine évolution idéologique, j’en suis à me dire que la prochaine fois je ne prendrai pas part à ce jeu de dupes, ce qui, pour la première fois de ma vie, me conduirait, lors d’une élection à enjeu national, à m’abstenir et donc, j’en suis conscient, à entériner la possibilité du pire, un peu comme l’âne qui un jour, rechigné de honte et d’humiliation, préférerait mourir de faim plutôt que de courir tout le temps après la carotte avec laquelle on le fait marcher depuis trop longtemps.

VAE VICTIS

Si on admet que le terme « d’islamophobie » a été massivement utilisé par les islamistes pour piéger quiconque oserait une critique idéologique de l’idéologie islamiste, convenons que quiconque recourrait à ce terme pour interdire toute éventuelle critique de l’islamisme mériterait d’être dénoncé pour l’imposture intellectuelle qui consiste à traiter de « malade » ou de raciste un adversaire politique, de même que quiconque revendiquerait le « droit d’être islamophobe » serait, de fait, déjà tombé dans le piège des islamistes.

On doit pouvoir revendiquer le droit du libre examen critique de tout prosélytisme idéologique ou religieux sans se sentir malade de quelque phobie ou être accusé de l’être. Se reconnaître phobique dans un débat politique ou rationnel revient à tendre un bâton pour prendre des coups.

Sur ce plan lexical, il aurait d’ailleurs été plus pertinent (si l’on voulait être pertinent et non juste aveuglément militant) de recourir au préfixe « miso » (qui hait) et parler de « misislamie » pour nommer quelque haine qu’inspirerait l’islam… Mais bon, cette distinction entre 1 légitime peur que peut inspirer l’idéologie islamiste et ses dérives djihadistes et 2 haine d’une religion et de ses pratiquants (ou supposés tels) nous sera à jamais interdite. Comme on nous interdira de distinguer 1 une religion ou une idéologie (dont on peut critiquer l’irrationalisme ou le rationalisme mortifère) et 2 le croyant ou le militant qu’on respectera aussi longtemps qu’il vous respectera.

Les islamistes (et leurs alliés d’une gauche qui siège maintenant à la droite de Dieu) ont gagné cette première bataille lexicale et médiatique. Ils n’ont pas fini d’en gagner d’autres.

Comme ils ont déjà gagné la bataille permettant de réduire le sionisme à un racisme colonialiste et donc l’antisionisme à un légitime antiracisme justifiant l’antisémitisme.

Ne remuons donc plus le fumier médiatique et « nauséabond » dont on nous a arrosés et laissons le renard d’une nouvelle internationale idéologique totalitaire s’ébrouer dans le poulailler libéral de nos fragiles démocraties.

De toute façon, comme cela a encore été répété au cours de la manif parisienne du 10 novembre : « Dieu est le plus grand ! »

Et il est vrai qu’entre effondrement biologique et énergétique, fin du monde et fin du mois, nous avons d’autres tombereaux de soucis et problèmes à disperser pour en engraisser notre actualité.

Alors, pour ma part, je me résigne dorénavant à être de ceux qui ont perdu la bataille à la fois sémantique et idéologique face à la conquête islamiste en cours. Croisade ou razzia dont sont déjà et seront une fois de plus les premières et plus nombreuses victimes les musulmans modérés ou les ‘arabes’ et maghrébins assimilés musulmans, puisque la religion serait désormais (re)devenue une ‘race’ à laquelle on pourra être assigné, même si l’on était en fait apostat, agnostique ou athée. VAE VICTIS !

Et vive la fraternité laïque et humaine, seule énergie et puissance sur laquelle nous ne pouvons pourtant jamais que compter pour nous assister face à ce que peuvent nous imposer les réalités naturelles d’un monde indifférent à nos soucis.

SIT HOMO HOMINI DEUS !

AMEN !

Services publics… financés par des sévices privés ?

Ou l’art de se nourrir sur la bête… qui vous dévore ?

L’autre soir, au cours d’une réunion publique organisée par un groupe local d’ATTAC,
il a été traité des services publics et de la manière dont ils sont, fatalement (?), maltraités dans un pays libéral et capitaliste comme le nôtre.

Au fil de l’exposé, puis de la discussion qui s’en suivit, se trouva évoqué le dilemme voire le paradoxe que constitue l’existence de services publics et gratuits au sein d’une société capitaliste soumise aux lois du profit et offrant à des investisseurs privés la possibilité de spéculer sur la manière de gagner de l’argent privé en rendant ces services d’intérêt public (cliniques privées, EHPAD privés, écoles privées, mutuelles et complémentaires privées, etc.).

Bien vite, on se demande comment un pays peut permettre la coexistence d’établissements publics à buts non lucratifs (financés par la nation) et des entreprises privées censées assurer les mêmes services tout en générant prioritairement des bénéfices que se partageront les investisseurs.

Comment imaginer que ces entreprises privées puissent rendre, avec la même qualité, les mêmes services qu’un établissement public n’ayant pas cette même obligation de bénéfices ? Sinon, nécessairement, en coûtant plus cher à leurs bénéficiaires-clients que ces établissements publics ou en payant moins cher ses employés ou sous-traitants que l’Etat ne paye ses fonctionnaires ?

De l’autre côté, comment parler de « gratuité » pour des services publics assurés par la nation à ses membres (voire à ses hôtes ou résidents étrangers) lorsqu’on sait combien cela coûte à la nation en cotisations sociales, taxes et impôts ? Si gratuité il y a, il ne s’agit bien sûr que de la gratuité d’accès à ces services offerts au public (malades, écoliers, etc.), « gratuité » accordée aux usagers, mais payée par les contributions de tous (usagers et non usagers, travailleurs pauvres ou riches capitalistes) au budget de la nation, de la région, du département, etc.

Étendre, comme l’évoquent certains, la « gratuité » de tels services publics aux usagers des transports communs, à la fourniture d’énergie ou d’eau potable, à l’accès à la culture (musées, théâtres, cinémas, etc.), etc. impliquerait soit une augmentation conséquente des cotisations et contributions de tous au budget général assurant de tels services « gratuits » soit un endettement supplémentaire de la nation qui financerait de tels services à crédit.

Mais on pourrait aussi expliquer qu’une telle générosité sociale serait d’autant plus aisément concevable qu’on serait convaincu que « l’argent existe et qu’il n’y a qu’à le prendre là où il est« . Et l’on évoquera alors les sommes exorbitantes versées en dividendes, salaires et autres revenus aux actionnaires, dirigeants ou patrons de ces grandes entreprises capitalistes qui, depuis des décennies, se font de plus en plus d’argent sur le dos de peuples de plus en plus exploités, volés et appauvris.

Sauf que si l’on veut pouvoir financer la gratuité de services publics ainsi socialisés par l’argent que l’on prendrait aux bénéficiaires du système capitaliste, cela impliquerait
que le système capitaliste existe et produise toujours assez de bénéfices exorbitants pour qu’on puisse y puiser de quoi assurer ces services publics gratuits. Comme s’il s’agissait d’engraisser Moloch ou Léviathan, pour lui faire rendre gorge ensuite… Paradoxal, non ?

Entre le « ni droite – ni gauche », un rien de « et en même temps », faut-il finir amputé ?

Ou, au contraire, se revendiquer de gauche
d’autant plus qu’on ne serait plus à gauche… ? (1)

On doit pouvoir se sentir « de gauche » et défendre (ou au moins adhérer à) des propositions ou valeurs telles que (pour donner quelques exemples) :

  • Encouragement à la mutualisation coopérative (et de proximité) des moyens de production,
  • partage le plus (tendanciellement) équitable des richesses collectivement produites (dans un souci de justice sociale, sans que le talent, efforts, compétences ou génie de l’individu soient oubliés),
  • fraternité nationale et internationale (sans empêcher la mobilisation d’une volonté  nationale, régionale ou locale de prise en main d’un destin commun),
  • socialisation républicaine des moyens d’éducation enseignant le bien commun et l’épanouissement personnel en même temps qu’un rationalisme élémentaire,
  • respect de l’environnement et des biotopes proches ou lointains,
  • défense de la libre pensée, de l’autonomie intellectuelle et morale de l’individu,
    (interdisant toute assignation identitaire collective à une « race », une nation de naissance ou à une religion)

Et cependant estimer que toute une gauche (trop « réaliste » ou résignée aux rapports de force ayant permis, depuis les années 80 du siècle dernier, l’hégémonie de l’argent et de la spéculation à courte vue) aurait renoncé à ces valeurs et à ces idéaux au point de ne plus avoir envie d’en être ou d’être identifié avec elle ?

Est-il si compliqué de se sentir d’une gauche assez rationaliste et libertaire pour se mobiliser contre toute forme d’assignation identitaire (qui prétend par exemple que tout arabe est musulman, que les Européens sont des chrétiens, qu’une religion est une identité, que critiquer une croyance revient à critiquer une identité, au point de confondre « race », religion et idéologie, etc.) sans accepter d’être traité de raciste par les promoteurs du prosélytisme théocratique ?

Quand on estime qu’être de gauche implique la défense d’une laïcité garante de la libre pensée et donc prête à combattre les assignations confessionnelles, l’obscurantisme religieux ou superstitieux, voire à devenir radicalement anticléricale face à un cléricalisme théocratique radicalisé, est-il si étonnant qu’on puisse encore se réclamer de gauche même si à gauche nombreux sont ceux qui auraient renoncé à ce combat ?

On peut avoir d’autant plus de raisons de vouloir se sentir de gauche qu’on aura constaté que, depuis 1983 et sa soumission (« réaliste » ou « traîtresse » ?) à l’hégémonie néolibérale du capitalisme mondialisé, la « gauche de gouvernement » a non seulement renoncé à une politique économique de gauche (priorité à la protection du travailleur et de l’emploi, justice fiscale réduisant drastiquement les inégalités sociales, etc.) mais également à ce qu’étaient les idéaux de la gauche républicaine et sociale promouvant (au lieu d’abandonner les esprits aux télés privées, à la dictature de l’audimat, de la pub et d’un illusionniste hédonisme consumériste) une éducation populaire tous azimuts, une laïcité garantissant la libre pensée, le rationalisme et l’autonomisation de l’individu par rapport aux hasards de sa naissance (confession, communauté, nationalité, etc.).

Entre une gauche libérale (qui se veut « réaliste et de gouvernement », au point de s’aveugler sur l’irréalisme fondamental que suppose la croyance en un développement productif et consumériste indéfini sur une planète aux ressources finies et au climat fragilisé par l’anthropocène) et une gauche antilibérale (qui se veut morale et généreuse au point de distribuer des richesses et des assistances qu’elle n’a pas encore mobilisées, et se veut garante des « libertés de tou.te.s » en s’aveuglant sur l’identitarisme communautaire auquel le cléricalisme prétend assigner ses ouailles), sans doute est-il plus urgent que jamais de se dire de gauche au moment même où on aurait le sentiment qu’à gauche tout fout le camp et s’atomise…

(1) https://www.philippebilger.com/blog/2019/10/alain-finkielkraut-est-il-de-droite-.html

Un nouveau travail d’Hercule : Dévoiler « l’hydre islamiste » (work in progress ?)

« Terrorisme islamiste« , une fois de plus, une fois de trop, avant la prochaine… Cette fois au coeur de la Préfecture de Police de la capitale, des compatriotes ont été assassinés par un collègue (!) dont le geste a été analysé comme relevant d’un terrorisme inspiré par ce que le Président de la République lui-même a nommé “l’hydre islamiste”.

Le recours, par le Président de la R.F. à la notion « d’hydre » (monstre mythologique qu’il fallut être Hercule pour le vaincre) permet de penser qu’au plus haut sommet de l’Etat on appréhende la dimension monstrueuse de la guerre en cours, l’irréductibilité de l’ennemi qui nous menace et nous agresse, ennemi dont les têtes et les discours ne cesseront de repousser à mesure qu’on en coupera ici ou là. 

Combattre efficacement cette hydre internationale implique nécessairement une guerre idéologique et politique totale et internationale. Mais comment prévenir (au sens d’anticiper pour éviter) les assauts que l’ennemi pourra mener contre nous, sans tomber dans l’ère du soupçon généralisé à l’encontre de plusieurs millions de nos compatriotes musulmans tout en maintenant la vigilance nécessaire à la prévention du mal ou du malheur ?

Qu’on relise dans un dictionnaire les divers sens du mot « prévention« , pour vérifier que là où certains proposeraient une légitime prévention (« mesure préventive contre certains risques ») de la radicalisation islamiste, d’autres y verraient préventions (au sens de préjugés) « islamophobes » de méchants racistes contre de pauvres musulmans….


On se réjouit que des responsables politiques se soucient de chercher comment la République pourrait “rassurer la communauté musulmane« , mais on pourrait réciproquement (“et en même temps” ?) se demander comment cette même « communauté musulmane » pourrait, outre sa cultu(r)elle participation à l’oumma musulmane internationale, rassurer la République sur son envie politique de faire nation et respecter la légalité républicaine, alors que tel récent sondage signale que, pour le quart de cette communauté, les lois dites sacrées devraient l’emporter sur la loi républicaine commune.

Face à la “radicalisation religieuse” aussi insidieuse que diffuse et difficile à cerner, face à la difficulté de prévenir des passages à l’acte « terroriste » relevant souvent autant de la pathologie mentale que du malaise social ou culturel ou de la manipulation idéologique, ne conviendrait-il pas d’en revenir à une politique culturelle radicale prônant l’humanisme rationaliste de nos Lumières ainsi que le doute radical cartésien ayant permis la libre-pensée philosophique anticléricale et libératrice à la fois de la soumission tant à nos superstitions qu’à l’absolutisme politique ?

A laisser se prêcher les pires sottises, on finit fatalement par abêtir toute une population. Nous l’avons assez vécu pendant des siècles durant lesquels on laissa la théocratie oeuvrer en notre pauvre pays, avec pour conséquences les atroces guerres civiles et religieuses que cela lui valut.

Toute religion prétendant faire le salut de l’homme, de sa tribu, de sa communauté, voire de toute l’humanité ou de l’oummanité ne peut que s’impliquer dans le politique, censé lui aussi s’occuper du salut de chacun et de tous. Or, quelle autonomie politique serait possible sans que la politique ne s’autonomise d’abord par rapport au religieux ? Toute l’histoire séculaire de l’Occident depuis huit siècles ne raconte-t-elle pas la lutte que le Pouvoir temporel (politique) dut mener contre les prétentions à ce même pouvoir de la part du pouvoir religieux dit spirituel ?

Si, comme parent, je participais, à une sortie scolaire en portant un T-shirt affirmant, par exemple, « HOMO HOMINI DEUS » ou « Il n’y a pour l’Homme de Dieu que l’Homme », accompagnerais-je seulement une sortie scolaire ou n’en profiterais pas déjà pour me conduire davantage en militant humaniste qu’en citoyen lambda, et ne devrais-je pas accepter d’être interpellé par un compatriote qui m’expliquerait qu’il n’y a de Dieu que Dieu et qu’Untel est son prophète ? Citoyen d’une démocratie laïque et adulte, si je veux pouvoir afficher publiquement mes convictions ou ma confession, ne dois-je pas assumer en retour que, publiquement affichées, elles puissent être publiquement interpellées ou critiquées ? 

C’est sans doute le pays tout entier, autant que la « macronie » (comme l’écrivent certains journaux) qui se sent questionné sinon indisposé par la manière dont certain(e)s compatriotes tiennent à afficher les convictions religieuses propres à leur communauté avant d’afficher ou de valoriser les valeurs propres à la communauté nationale tout entière. Même (et surtout) si ces valeurs propres à la nation tout entière impliquent le respect des libertés de conscience ou de convictions des particuliers, il importe à chacun de valoriser celles-là s’il veut profiter de celles-ci.

En appelant « la nation tout entière » à se mobiliser contre l’islamisme, espérons que le Président de la R.F. n’oublie pas les millions de nos compatriotes musulmans appelés à cette même et commune mobilisation.

En effet, pour éviter toute stigmatisation de l’islam ou des musulmans, qui mieux que nos compatriotes musulmans pourrait se mobiliser contre l’idéologisation ou la politisation de leur religion par les islamistes ? Y a-t-il, en effet, plus légitime qu’un membre de telle nation, religion ou communauté pour faire la critique (pourquoi ne serait-elle pas constructive ?) de sa nation, religion ou communauté ? Ce sont bien des Français chrétiens qui ont imposé à L’Eglise chrétienne française la loi de séparation de 1905, ceci afin de permettre l’épanouissement de la liberté de penser de chacun et d’assurer l’autonomie du politique par rapport au religieux. Aujourd’hui, ce sont assurément les musulmans qui sont les mieux à même de décider de l’aggiornamento ou des Lumières dont il convient d’éclairer le Coran afin que nul ne puisse plus en abuser pour se la jouer dictateur, théocrate ou terroriste. Toute suspicion “islamophobe” sera d’autant moins jetable sur nos compatriotes musulmans lambda que ceux-ci ne seront pas les derniers à se mobiliser contre une idéologie mortifère qui tire le pire et non le meilleur de leur Saint Livre.

Je n’ignore pas que la religion est présentée par certains et devenue pour beaucoup moins une confession qu’une identification. Et que nul ne renonce volontiers à ce qu’il estime une référence identitaire, d’autant moins qu’on voudrait vous en faire honte ou vous en stigmatiser (cf. « Résiste ! Prouve que tu existes ! »). Mais faut-il confondre affiliation à une religion, le plus souvent due au hasard de la naissance, et adhésion à une idéologie mortifère qu’on peut se faire un devoir de combattre, même si certains prétendent (par mauvaise foi, devrait-on dire) l’identifier à votre religion ?

On me rappelle aussi que Le coran, ayant été écrit sous la dictée de Dieu, pas une virgule ne doit en être changée. C’est un système totalitaire par essence, me dit-on, qui n’a rien à voir avec le christianisme (religion qui, elle, a permis la sortie du religieux). On connaît la formule : « Vous ne voulez pas vous occuper de l’islam, mais soyez certain que lui a bien l’intention de s’occuper de vous ». Je n’ignore pas le prosélytisme islamiste en cours depuis des décennies ni les difficultés qu’implique tout aggiornamento d’un texte dit sacré. Mais je sais aussi que si nos compatriotes musulmans ne se mobilisent pas avec le reste de la nation contre le retour d’un obscurantisme religieux exogène, ils seront les premières victimes et des islamistes et des islamophobes. 


Si le Président de la R.F. estime lui-même que « Le communautarisme… c’est la volonté de faire sécession dans la République, au nom d’une religion », il pointe la gravité de la situation où une nation peut être conduite, du moins si on se souvient où une « sécession » entraîna la jeune démocratie des USA au 19e ou la Yougoslavie au 20e.

En évoquant tantôt “l’hydre islamiste”, tantôt la “sécession communautaire” qui semble tenter certains de nos compatriotes musulmans, le Président de la R.F. montre qu’il a bien compris que ce qui,une fois de plus, agite la France ces jours-ci et menace son avenir, ce n’est pas juste le port d’un bout de tissu ni seulement une excitation médiatique ou politicienne.

Europe ! Europe ! (1)

– Passées les bornes, où seront vos limites ?
– Et pourquoi faudrait-il être borné ?

Au fil des débats et entretiens diffusés sur radios et télés dans le cadre de la campagne électorale précédant ces élections européennes, il m’est arrivé d’entendre ces derniers temps un grand nombre d’affirmations, argumentations, déclarations, objections, etc. autour de la question de l’Europe, de son identité, de ses racines, de ses frontières, voire de ses fronts d’hier ou de demain, sans parler de ses valeurs et de ses idéaux, etc. ce qui m’a amené à me poser certaines questions que je souhaiterais partager.

Quand j’entends demander : Qu’est-ce que l’Europe ? Est-ce une géographie, une histoire ou un projet ?, je me dis, sans y réfléchir longtemps, que l’Europe qui a d’abord été une géographie, puis une histoire pourrait bien être ou n’être plus qu’un projet ou un rejet.

Une géographie : l’Europe, terre occidentale des confus confins du continent eurasien où la lumière du crépuscule se noie dans le vaste Océan des infinis du monde…

Aboutissement global de toutes les migrations des populations, idées et sciences, poussées vers l’ouest par la rotation même de la terre, rotation ouest-est qui par réaction entraîne une poussée bio-atmosphérique d’est en ouest, comme d’ailleurs le fait le soleil lui-même, à en croire ce que voient ou croient voir depuis la nuit des temps les yeux des hommes…

Or, à suivre la course du soleil, on finit à l’occident, pour le voir se perdre dans la nuit océane et son inconnu au-delà. Là où le monde des vivants se perd dans celui des morts. Là où, si l’on ne veut pas se noyer dans le noir, il faut savoir s’éclairer de ses propres lumières, qu’elles soient de flammes ou d’esprit.

S’il est une borne à l’Europe, c’est donc d’abord et uniquement celle-ci : l’Europe (occidentale) est l’endroit au bout duquel ça s’arrête, où l’on tomberait dans l’eau si l’on voulait continuer, où il faut savoir s’éclairer d’autre chose que du soleil qui s’y couche.

Cependant, si l’Europe ‘occidentale’ est celle où ça s’arrête… c’est donc qu’il y aurait une Europe ‘orientale’, là où ça se lève, là où ça commence, là d’où ça vient. Là où le soleil se lève, où l’agriculture, puis l’écriture, puis le monothéisme s’inventent, là où la vie même naît avant de se lancer vers l’ouest, derrière le soleil et sa brillante mais mortelle course.

Mais cette Europe ‘orientale’ n’est-elle pas déjà l’Asie, cet immense espace qui s’étend au-delà des rives orientales de la mer du milieu, à juste titre dite méditerranéenne ?
Et parler d’Europe ‘occidentale’, ne serait-ce pas un pléonasme, dans la mesure où il n’y aurait d’Europe qu’occidentale ?

En tout cas, c’est autour de cette mer méditerranéenne devenue au fil des siècles la Mare Nostrum, que l’empire romain se sentit assez universellement chez lui, pour y accepter peu à peu aussi bien les dieux grecs, que le Dieu juif puis le Christ judéo-chrétien, et entre temps les nombreux avatars de lointains dieux moyen-orientaux. Naturellement, l’empire romain lui aussi s’étendit le plus loin possible vers l’ouest et le nord-ouest jusqu’aux infinis espaces océaniques.

A partir du 7e siècle, avec l’islam, une nouvelle vague humaine, née d’un judaïsme à la fois re-né et renié (comme le fut avant lui le christianisme), vague à la fois spirituelle et conquérante, gonfla et assez rapidement investit les rives sud de l’ancienne Mare Nostrum jusqu’à déborder sur ses rives nord où elle fut peu à peu arrêtée par ce qui y restait de gréco-romano-judéo-chrétienté préalable.

Et n’est-ce pas par la résistance des populations chrétiennes occidentales à la vague islamique puis ottomane que se constitua peu à peu ce que l’on peut finir par appeler la conscience européenne ?

Du coup, depuis longtemps, nous ne sommes plus seulement dans la géographie mais déjà dans l’histoire, puisque l’Europe serait d’abord l’ensemble des terres chrétiennes qui résistèrent à l’invasion musulmane et peu à peu, à force de Reconquista, de Croisades, suivies au 19e siècle de diverses guerres d’indépendance (Grèce) et de colonisations (rives sud de la Méditerranée), en repoussèrent les marges, avant d’en reperdre de nouveau certaines, au fil des décolonisations du 20e.

Entre temps, les terres jadis séculairement chrétiennes de la Propontide byzantine (autour de la mer de Marmara et l’actuelle Istanbul), de l’Anatolie et des rives orientales de cette Méditerranée furent abandonnées à la conquête arabe et ottomane.

L’empire ottoman effondré au début du 20e permit la naissance de la Turquie actuelle où le Père des Turcs (Kemal Atatürk) instaura de façon aussi révolutionnaire que déterminée un régime laïque qui pendant des décennies sut renvoyer l’islam dans ses mosquées pendant qu’une modernité à l’occidentale s’y développait, au point que nombreux furent les Turcs et les citoyens de l’UE à envisager d’intégrer la Turquie dans l’Union Européenne.

On sait aussi que, depuis, une vague islamiste, gonflée entre autres par les pétrodollars arabes et la Révolution islamiste qui prit le pouvoir en Iran en 1979, a fini par gagner aussi cette Turquie. Via la politique et les pratiques peu démocratiques d’un Erdoğan, elle est en passe de redevenir de nouveau plus ottomane qu’occidentale, au point de ne plus guère avoir sa place dans un espace européen occidental dont la démocratie serait un fondement. Surtout lorsqu’on sait à quel point certains pays, actuellement membres de cette UE, ont eux-mêmes du mal à mettre en pratique une démocratie digne de ce nom.

Mais suffirait-il d’être une démocratie des bords de la Méditerranée pour faire partie de l’Europe ? Assurément non, puisque l’Angleterre, l’Allemagne, et d’autres pays nordiques en font partie.

Pour l’essentiel l’UE actuelle s’étend sur des terres occidentales de l’Eurasie, anciennement chrétiennes avant l’invasion arabe ou qui s’en libérèrent ensuite (Sud de l’Espagne, Balkans, Grèce, par exemple).

Deux repères donc, l’un géographique l’autre historico-culturel pour circonscrire cette UE.

Repères auxquels il faut maintenant ajouter les ressorts essentiels : la démocratie et le libéralisme tant politique qu’économique. Enfin, et non des moindres, la laïcité, garante de la libre pensée individuelle et de la libre expression, tant individuelle que collective, de toutes les convictions ou confessions (sauf celles qui seraient interdites par la loi, comme l’incitation à la haine raciste ou au suicide, par exemple).

Libéralisme politique : Nul pays (que son régime soit monarchique ou républicain) où la démocratie n’aurait pas cours ne pourrait ni intégrer ni se maintenir dans cette UE. Et l’on sait combien l’illibéralisme actuel de certains régimes (où la liberté de la presse ou les droits de l’opposition ne sont guère respectés) pose problème au sein même de cette UE.

Libéralisme économique : l’économie de l’UE est une économie libérale (permettant l’entreprise et les investissements privés à côté d’établissements d’intérêt public) autorisant la libre concurrence (dans la mesure où celle-ci ne serait pas faussée par l’existence de monopoles ou de trusts mais publiquement et démocratiquement réglementée et régulée dans l’intérêt de tous par des lois communes) tout en organisant et en favorisant mutuellement et dans un maximum de domaines la coopération entre pays européens… Mais l’on sait combien les différences socio-économiques non encore résorbées entre pays de l’UE et donc les tricheries (dumping) fiscales ou sociales par lesquelles certains pays tentent de rester concurrentiels et compétitifs mettent encore à mal cette coopération et cette mutualisation.

Laïcité : Après les invasions ou intrusions voire parfois vastes mouvement migratoires dits “barbares” (3e – 6e) venus de l’est, vikings (8e – 9e) venues du nord, arabes (7e-9e) venues du sud, l’Europe connut, à partir du 10e, presque un millénaire de développement et de civilisation autochtone appuyée pour l’essentiel sur le christianisme (et ses réformes religieuses qui parfois tournèrent aux guerres civiles ou internationales) puis, à partir du 18e et l’esprit des Lumières, sur une progressive sortie de la théocratie, permettant peu à peu la liberté individuelle de pensée, de confession ou de conviction.

Libéralisme politique, économique et philosophique, voilà donc les principaux ressorts de ce qui constituerait à la fois l’actuelle identité et dynamique européenne…

Même si on ne peut plus ignorer les conflits de souverainetés qui menacent encore de la déchirer : comment combiner sans les opposer la souveraineté nationale telle qu’elle peut s’exprimer dans une assemblée nationale et la souveraineté européenne telle qu’elle est censée s’exprimer au sein du Parlement européen par ses directives ?

Conflits de souveraineté(s) qui d’ailleurs posent la question de la réversibilité des choix, condition sine qua non de toute démocratie : si l’UE par ses traités ne permet qu’une progressive consolidation de la mutuelle emprise européenne des pays européens les uns sur les autres et que nulle modification du fonctionnement de cette UE n’est possible sinon à l’unanimité, comment pouvoir y garantir les droits d’une opposition ou d’une minorité qui s’inquiéterait de cette irréversibilité vers toujours plus d’intégration européenne ?

D’ailleurs pour confirmation symbolique que cette construction de l’UE relève encore plus d’une utopie ou d’une abstraction idéaliste que d’une réalité vivante dans sa complexion et complexité humaniste, il suffit de voir que nul être humain n’apparaît sur ses billets de banque et que l’hymne européen ne propose toujours pas de paroles qui puissent être chantées en chœur par les peuples européens.