Europe ! Europe ! (1)

– Passées les bornes, où seront vos limites ?
– Et pourquoi faudrait-il être borné ?

Au fil des débats et entretiens diffusés sur radios et télés dans le cadre de la campagne électorale précédant ces élections européennes, il m’est arrivé d’entendre ces derniers temps un grand nombre d’affirmations, argumentations, déclarations, objections, etc. autour de la question de l’Europe, de son identité, de ses racines, de ses frontières, voire de ses fronts d’hier ou de demain, sans parler de ses valeurs et de ses idéaux, etc. ce qui m’a amené à me poser certaines questions que je souhaiterais partager.

Quand j’entends demander : Qu’est-ce que l’Europe ? Est-ce une géographie, une histoire ou un projet ?, je me dis, sans y réfléchir longtemps, que l’Europe qui a d’abord été une géographie, puis une histoire pourrait bien être ou n’être plus qu’un projet ou un rejet.

Une géographie : l’Europe, terre occidentale des confus confins du continent eurasien où la lumière du crépuscule se noie dans le vaste Océan des infinis du monde…

Aboutissement global de toutes les migrations des populations, idées et sciences, poussées vers l’ouest par la rotation même de la terre, rotation ouest-est qui par réaction entraîne une poussée bio-atmosphérique d’est en ouest, comme d’ailleurs le fait le soleil lui-même, à en croire ce que voient ou croient voir depuis la nuit des temps les yeux des hommes…

Or, à suivre la course du soleil, on finit à l’occident, pour le voir se perdre dans la nuit océane et son inconnu au-delà. Là où le monde des vivants se perd dans celui des morts. Là où, si l’on ne veut pas se noyer dans le noir, il faut savoir s’éclairer de ses propres lumières, qu’elles soient de flammes ou d’esprit.

S’il est une borne à l’Europe, c’est donc d’abord et uniquement celle-ci : l’Europe (occidentale) est l’endroit au bout duquel ça s’arrête, où l’on tomberait dans l’eau si l’on voulait continuer, où il faut savoir s’éclairer d’autre chose que du soleil qui s’y couche.

Cependant, si l’Europe ‘occidentale’ est celle où ça s’arrête… c’est donc qu’il y aurait une Europe ‘orientale’, là où ça se lève, là où ça commence, là d’où ça vient. Là où le soleil se lève, où l’agriculture, puis l’écriture, puis le monothéisme s’inventent, là où la vie même naît avant de se lancer vers l’ouest, derrière le soleil et sa brillante mais mortelle course.

Mais cette Europe ‘orientale’ n’est-elle pas déjà l’Asie, cet immense espace qui s’étend au-delà des rives orientales de la mer du milieu, à juste titre dite méditerranéenne ?
Et parler d’Europe ‘occidentale’, ne serait-ce pas un pléonasme, dans la mesure où il n’y aurait d’Europe qu’occidentale ?

En tout cas, c’est autour de cette mer méditerranéenne devenue au fil des siècles la Mare Nostrum, que l’empire romain se sentit assez universellement chez lui, pour y accepter peu à peu aussi bien les dieux grecs, que le Dieu juif puis le Christ judéo-chrétien, et entre temps les nombreux avatars de lointains dieux moyen-orientaux. Naturellement, l’empire romain lui aussi s’étendit le plus loin possible vers l’ouest et le nord-ouest jusqu’aux infinis espaces océaniques.

A partir du 7e siècle, avec l’islam, une nouvelle vague humaine, née d’un judaïsme à la fois re-né et renié (comme le fut avant lui le christianisme), vague à la fois spirituelle et conquérante, gonfla et assez rapidement investit les rives sud de l’ancienne Mare Nostrum jusqu’à déborder sur ses rives nord où elle fut peu à peu arrêtée par ce qui y restait de gréco-romano-judéo-chrétienté préalable.

Et n’est-ce pas par la résistance des populations chrétiennes occidentales à la vague islamique puis ottomane que se constitua peu à peu ce que l’on peut finir par appeler la conscience européenne ?

Du coup, depuis longtemps, nous ne sommes plus seulement dans la géographie mais déjà dans l’histoire, puisque l’Europe serait d’abord l’ensemble des terres chrétiennes qui résistèrent à l’invasion musulmane et peu à peu, à force de Reconquista, de Croisades, suivies au 19e siècle de diverses guerres d’indépendance (Grèce) et de colonisations (rives sud de la Méditerranée), en repoussèrent les marges, avant d’en reperdre de nouveau certaines, au fil des décolonisations du 20e.

Entre temps, les terres jadis séculairement chrétiennes de la Propontide byzantine (autour de la mer de Marmara et l’actuelle Istanbul), de l’Anatolie et des rives orientales de cette Méditerranée furent abandonnées à la conquête arabe et ottomane.

L’empire ottoman effondré au début du 20e permit la naissance de la Turquie actuelle où le Père des Turcs (Kemal Atatürk) instaura de façon aussi révolutionnaire que déterminée un régime laïque qui pendant des décennies sut renvoyer l’islam dans ses mosquées pendant qu’une modernité à l’occidentale s’y développait, au point que nombreux furent les Turcs et les citoyens de l’UE à envisager d’intégrer la Turquie dans l’Union Européenne.

On sait aussi que, depuis, une vague islamiste, gonflée entre autres par les pétrodollars arabes et la Révolution islamiste qui prit le pouvoir en Iran en 1979, a fini par gagner aussi cette Turquie. Via la politique et les pratiques peu démocratiques d’un Erdoğan, elle est en passe de redevenir de nouveau plus ottomane qu’occidentale, au point de ne plus guère avoir sa place dans un espace européen occidental dont la démocratie serait un fondement. Surtout lorsqu’on sait à quel point certains pays, actuellement membres de cette UE, ont eux-mêmes du mal à mettre en pratique une démocratie digne de ce nom.

Mais suffirait-il d’être une démocratie des bords de la Méditerranée pour faire partie de l’Europe ? Assurément non, puisque l’Angleterre, l’Allemagne, et d’autres pays nordiques en font partie.

Pour l’essentiel l’UE actuelle s’étend sur des terres occidentales de l’Eurasie, anciennement chrétiennes avant l’invasion arabe ou qui s’en libérèrent ensuite (Sud de l’Espagne, Balkans, Grèce, par exemple).

Deux repères donc, l’un géographique l’autre historico-culturel pour circonscrire cette UE.

Repères auxquels il faut maintenant ajouter les ressorts essentiels : la démocratie et le libéralisme tant politique qu’économique. Enfin, et non des moindres, la laïcité, garante de la libre pensée individuelle et de la libre expression, tant individuelle que collective, de toutes les convictions ou confessions (sauf celles qui seraient interdites par la loi, comme l’incitation à la haine raciste ou au suicide, par exemple).

Libéralisme politique : Nul pays (que son régime soit monarchique ou républicain) où la démocratie n’aurait pas cours ne pourrait ni intégrer ni se maintenir dans cette UE. Et l’on sait combien l’illibéralisme actuel de certains régimes (où la liberté de la presse ou les droits de l’opposition ne sont guère respectés) pose problème au sein même de cette UE.

Libéralisme économique : l’économie de l’UE est une économie libérale (permettant l’entreprise et les investissements privés à côté d’établissements d’intérêt public) autorisant la libre concurrence (dans la mesure où celle-ci ne serait pas faussée par l’existence de monopoles ou de trusts mais publiquement et démocratiquement réglementée et régulée dans l’intérêt de tous par des lois communes) tout en organisant et en favorisant mutuellement et dans un maximum de domaines la coopération entre pays européens… Mais l’on sait combien les différences socio-économiques non encore résorbées entre pays de l’UE et donc les tricheries (dumping) fiscales ou sociales par lesquelles certains pays tentent de rester concurrentiels et compétitifs mettent encore à mal cette coopération et cette mutualisation.

Laïcité : Après les invasions ou intrusions voire parfois vastes mouvement migratoires dits “barbares” (3e – 6e) venus de l’est, vikings (8e – 9e) venues du nord, arabes (7e-9e) venues du sud, l’Europe connut, à partir du 10e, presque un millénaire de développement et de civilisation autochtone appuyée pour l’essentiel sur le christianisme (et ses réformes religieuses qui parfois tournèrent aux guerres civiles ou internationales) puis, à partir du 18e et l’esprit des Lumières, sur une progressive sortie de la théocratie, permettant peu à peu la liberté individuelle de pensée, de confession ou de conviction.

Libéralisme politique, économique et philosophique, voilà donc les principaux ressorts de ce qui constituerait à la fois l’actuelle identité et dynamique européenne…

Même si on ne peut plus ignorer les conflits de souverainetés qui menacent encore de la déchirer : comment combiner sans les opposer la souveraineté nationale telle qu’elle peut s’exprimer dans une assemblée nationale et la souveraineté européenne telle qu’elle est censée s’exprimer au sein du Parlement européen par ses directives ?

Conflits de souveraineté(s) qui d’ailleurs posent la question de la réversibilité des choix, condition sine qua non de toute démocratie : si l’UE par ses traités ne permet qu’une progressive consolidation de la mutuelle emprise européenne des pays européens les uns sur les autres et que nulle modification du fonctionnement de cette UE n’est possible sinon à l’unanimité, comment pouvoir y garantir les droits d’une opposition ou d’une minorité qui s’inquiéterait de cette irréversibilité vers toujours plus d’intégration européenne ?

D’ailleurs pour confirmation symbolique que cette construction de l’UE relève encore plus d’une utopie ou d’une abstraction idéaliste que d’une réalité vivante dans sa complexion et complexité humaniste, il suffit de voir que nul être humain n’apparaît sur ses billets de banque et que l’hymne européen ne propose toujours pas de paroles qui puissent être chantées en chœur par les peuples européens.

Publicités

Du réchauffement climatique et du refroidissement politique

De la difficulté d’échanges politiques entre concitoyens, camarades, et même frères.

Je souhaiterais proposer ci-dessous un petit échange entre deux frères, échange qui, dans sa vigueur et mutuel respect, me paraît assez intéressant et argumenté de part et d’autre pour illustrer ce que pourrait être un échange entre frères citoyens d’une même nation.

Je dirai ensuite ce que cet échange fraternel aussi vigoureux qu’argumenté m’aura inspiré sur le plan concitoyen.

1 Petite blague proposée par Jacques à quelques-uns de ses correspondants, dont Paul., son frère :

Dieu a créé la Terre en six jours, le septième il s’est reposé car il était crevé.
Jésus promettait de reconstruire le temple en trois jours,

mais il n’en a pas eu l’occasion.
Macron promet de reconstruire Notre-Dame de Paris en cinq ans.

Je trouve ça vachement long pour Jupiter.

2 Réponse un peu agacée de Paul :

Jacques, tu nous fatigues avec ton macron-bashing ! Alors qu’on a besoin plus que jamais de le soutenir, lui, son Gouvernement et sa majorité parlementaire. En-dehors d’eux, c’est le chaos. Et autour de nous en Europe la montée irrésistible des extrêmes, des populistes, des égoïsmes et des nationalismes. Et autour de l’Europe trois puissants, Américains, Chinois et Russes qui se foutent de nous.

Moi, je m’en fous, j’ai 80 ans passés. Mais vous les jeunes, je vous plains. Alors réfléchissez. Et ne vous laissez pas submerger par l’émotionnel.

Quant à la restauration de Notre-Dame, je pense que 5 ans, c’est possible. On ne peut se permettre un chantier qui dure une quinzaine d’années en plein centre de Paris. Et sur un site d’une telle importance touristique. On ne va pas reconstruire Notre-Dame. Le plus long et le plus incertain, c’est la vérification des pierres, de leur remplacement éventuel, et la réparation des trous faits dans la voûte. Le toit, ce n’est rien. On ne va pas reproduire la construction très compliquée de la charpente en chêne à l’ancienne. Si on la refait en chêne avec les techniques modernes, elle sera plus simple. Et si on la refait en acier, ce qui me paraîtrait le plus logique (plus léger, plus rapide, résistante au feu et pas visible des visiteurs), c’est une question de 6 mois. Quant à la flèche de Viollet-Le-Duc, faite à la fin du XIXème siècle par ce mégalomane qui s’est représenté dans les statues et que Prosper Mérimée a laissé faire, je ne sais pourquoi, elle ne mérite, à mes yeux, aucun respect particulier ! Laissons faire l’imagination des architectes.

Quant aux soi-disant experts, comme ce super-expert, architecte en chef qui a été à l’origine des travaux de restauration sans penser à instaurer une véritable sécurité anti-feu, qu’ils aillent se faire voir.

Chez nous aussi, il y a quelques années, alors qu’on attendait la visite du Pape après Pâques, les ouvriers ont foutu le feu à l’une des flèches de notre cathédrale à nous ici. Bizarrement, on en a moins parlé que pour Notre-Dame. Mais bon, notre cathédrale n’était pas capitale.

3 Longue réponse de Jacques à Paul :

Cher Paul,

De temps en temps mon humour te plait et quelques fois nettement moins. Plus sérieusement, je ne fais pas du Macron-bashing et je ne le critique pas par plaisir, mais parce qu’il me fait peur car à la prochaine échéance présidentielle Marine Le Pen pourrait bien le coiffer au poteau et ceci parce qu’il l’aura bien cherché avec son arrogance et ses petites phrases assassines à l’égard du petit peuple. Sa dangereuse chute de popularité a une double origine. Comme les précédents présidents, sa cote baisse mécaniquement dès lors qu’il exerce le pouvoir, ce qui l’oblige à arbitrer, faire des compromis et donc, pour la masse des gens, trahir peu ou prou certaines promesses de campagne. Il est clair que l’on ne peut pas le charger de tous les maux qui lui explosent à la figure, avec cette méchante histoire de gilets jaunes qui n’en finit pas car le malaise des petites et moyennes classes ne date pas d’hier et le rejet des élites est tout aussi ancien.

Mais ce n’est pas la peine de précipiter la chute en jouant au pyromane, en admonestant les petits et en louant les premiers de cordées qui seraient censés entrainer ces derniers vers les sommets d’une France start-up, alors qu’ils s’en fichent des suivants comme de l’an quarante. Je sais bien que pour certains d’entre vous, l’affaire Benalla n’en est pas une et pourtant elle lui a causé un tort énorme dans la mesure où, indéniablement, il a soutenu ce petit malfrat qui se prenait pour le vice-roi, terrorisant et manipulant les agents œuvrant à la sécurité du président, y compris les plus hauts placés. Je sais bien que le Sénat, puisqu’il est dans l’opposition, s’est emparé avec un plaisir non dissimulé de cette affaire, mais il a néanmoins mis en lumière des dysfonctionnements au niveau du palais qui se sont prolongés quatre mois après son licenciement et six mois après les événements de la Contrescarpe.

Cette affaire, ses petites phrases à l’emporte-pièce, le mépris des corps intermédiaires comme les syndicats, l’incroyable maladresse de la concomitance entre la diminution de 5 € de l’allocation logement et la suppression partielle de l’ISF, l’ont fragilisé de telle sorte que la jacquerie des gilets jaunes a trouvé un boulevard devant elle. Je rajouterai que certains conseillers les plus proches ont fui, soit parce qu’ils ne le supportent plus, soit parce qu’ils se sont épuisés à travailler de seize à dix-huit heures par jour pour un  boss insomniaque. Et avec quelle efficacité pour le pays ? Pour eux, plus de vie de famille, divorces à la clé : source le Monde et non pas Gala comme tu m’en accuses. Les départs successifs de Colomb (hubris) et de Hulot (glyphosate) n’ont rien arrangé non plus.

Alors tu l’as trouvé brillant durant le grand débat. Certes, oui, il sait parler, il connait bien ses dossiers, néanmoins les maires lui ont fait des ovations alors qu’il est en train de leur couper les vivres en supprimant la taxe d’habitation. Va comprendre. J’étais en voiture lors de sa conférence de presse, je l’écoutais sur France Info, quelle logorrhée ! Au bout de ¾ d’heure j’ai coupé, je n’en pouvais plus.

Et pendant tout ce temps Marine Le Pen se repose et encaisse tranquillement les dividendes. Nous verrons le résultat aux européennes.

Quant à la cathédrale, il est devant l’incendie depuis dix minutes et il promet de la « reconstruire » (c’est son terme) en cinq ans, objectif JO. Loi d’exception pour s’affranchir de tous ces imbéciles d’experts du monde entier qui lui demandent de réfléchir cinq minutes avant de l’ouvrir, car il ne sait rien, et pour cause, de la nature des dégâts, convoque même un concours architectural pour moderniser le look de la vieille dame. Une attitude de matamore, comme celle où il décide de supprimer l’ENA, certes critiquable mais de haut niveau quand même, et qui nécessite une simple réforme allant dans le sens d’un rapprochement des étudiants auprès de réalités concrètes du terrain : stages en mairie, en sous-préfecture par exemple.

Maintenant que le coût de la jacquerie s’élève à plus de 20 milliards d’euros, dont nous n’avons pas le moindre fifrelin, Le Maire veut encore baisser la pression fiscale alors que nos caisses sont désespérément vides et notre dette abyssale. C’est absurde, suicidaire, mais tellement démagogique.

Macron me semble si fragilisé que la grande réforme à venir, celle de la fusion des régimes de retraites, me parait très compromise. Autre maladresse à ce sujet : Delevoye qui bosse depuis des mois avec les syndicats en excluant tout prolongement de l’âge de la retraite, vient d’être contredit par Macron et menace de démissionner. Antérieurement, il charge Borloo de réfléchir à une politique de la Ville et balaye son rapport d’un revers de main.

Quelles similitudes avec l’omni-président Sarkozy !

L’Europe est un sujet sur lequel je lui rends grâce. Son discours à la Sorbonne était excellent mais comment l’utopie d’une Europe puissante, unie, disposant d’une armée pouvant se passer de l’OTAN et donc des Américains, pourrait-elle se réaliser avec une Allemagne qui tremble devant Trump (à juste titre pour ses exportations), avec une Merkel fragilisée en fin de parcours et une Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) qui va lui succéder et qui va clamer Deutschland zu erst en écho à America first ? Sans compter qu’en raison de ce qui se passe en France, il a aussi perdu de la crédibilité à l’étranger. Alors les trois ogres que tu évoques, l’Amérique, le Chine et la Russie, vont se faire grand plaisir de nous marginaliser et de nous bouffer.

Et le bouquet est à venir : la réduction du nombre des parlementaires de 30% et l’introduction de la proportionnelle à hauteur de 20%. La première mesure est démagogique, en phase avec les desiderata de la population mais en totale contradiction de la même qui veut être mieux représentée. Les circonscriptions vont mécaniquement s’agrandir et la qualité de la représentation diminuer. J’espère qu’il n’aura pas la majorité des deux tiers au Congrès.

Le pire est l’introduction de la proportionnelle à hauteur de 20% ou comment tendre aux Français les verges pour se faire flageller. C’est forcément l’ouverture aux extrémistes et surtout la mise en cause de la stabilité gouvernementale acquise depuis 57 ans avec le scrutin majoritaire à deux tours, qualité première et essentielle de la Vème République.

Alors tu me dis à juste titre qu’il faut soutenir Macron car il en a bien besoin. Ben oui, puisqu’il s’est grillé lui-même. D’abord que je le soutienne ou que je le critique en famille ne changera strictement rien, ça reste entre nous et j’ai encore le droit d’avoir une opinion divergente sans qu’on me tombe dessus. Et en 2022, lors du prochain match entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, pour qui crois-tu que je vais voter ? Pour la Marine ou pour l’Emmanuel ? Je te laisse deviner.

Pour conclure, j’ai bien conscience que gouverner notre pays est une tâche très ingrate, d’une très grande complexité, perte de solidarité, égoïsmes, bêtise crasse de beaucoup de nos concitoyens. Ils veulent payer moins d’impôts mais avoir une gare, une maternité et un service d’urgence au village. Ils veulent être mieux représentés mais ils veulent virer les députés. Ils veulent bien d’une transition écologique à condition que l’éolienne soit dans le jardin du voisin et que la taxe carbone soit payée par les mêmes.

Aussi, même si je critique le chef de l’État, je ne voudrais pas être à sa place. J’ai eu l’incroyable chance de ne pas avoir été élu président de la République. C’est vrai que n’étant que modérément cinglé, autoritaire et narcissique, mes chances étaient assez réduites.

Ouf !

Jacques

_________________

Et si cet échange me parle ou m’interpelle (pour parler comme jadis), c’est qu’à travers l’agacement qui s’exprime dans cet échange entre frères qui se respectent et s’estiment je vois une illustration de l’agacement ou du découragement à échanger qui peut, ces derniers temps, dominer sinon tarir nos relations ou échanges entre amis ou plus largement entre citoyens.

Depuis la naissance du mouvement des GJ, qui dès le début ont opté pour des manifestations illégales (occupation de l’espace public lors de manifs non déclarées ni sécurisées, blocage de voies publiques, destruction d’appareils de mesure permettant d’amender certains chauffards en excès de vitesse, etc.) et le refus de prendre en compte certains urgentissimes problèmes tant sociaux qu’écolo-énergétiques (réchauffement climatique, nécessité de réduire la consommation d’énergies carbonées, ce qui ne peut passer que par la modification de comportement tant collectifs qu’individuels et une restructuration totale de nos moyens de déplacements et d’échanges commerciaux), depuis la naissance de ce mouvement GJ et la médiatisation via réseaux sociaux et médias d’information continue de slogans aussi aciviques que factieux (du genre Macron démission ! ou Démocratie directe et immédiate par RIC, sans représentation ni délégation, etc.), j’ai, pour ma part, rapidement été amené à quasiment rompre avec un vieil ami, militant politique et syndical, à qui j’ai dû me résigner à dire que si plus de quarante ans de mobilisation citoyenne, politique et syndicale l’avaient conduit à résumer sa pensée par des slogans aussi réducteurs, imbéciles et dangereusement anarcho-populistes que celui de Macron démission !, ce n’est pas chez moi qu’il trouverait la moindre complaisance dans cette dérive ni un partenaire de débats oiseux.

Depuis, j’ai refusé de participer à ces repas où nous nous retrouvions parfois entre « potes » de la ville ou de la campagne, sachant que même la meilleure choucroute ne me mettrait plus guère en appétit si je devais l’avaler en même temps que les certitudes, imprécations, dénonciations et autres slogans aussi fossiles ou marteaux que menteurs.

Alors que depuis quelques années, j’avais déjà plus ou moins renoncé à participer à des « débats » politiques (ou plutôt rites aussi figés qu’un peu funèbres d’oraisons, péroraisons et répons entre fidèles d’une même secte) entre vieux militants de tel cercle de réflexion politique (pour ne pas dire think tank) où l’on se retrouve de temps en temps entre anciens, pour tourner un peu en rond à ressasser une énième fois la même rengaine critique du Système, du néo- ou de l’ultralibéral capitalisme mondialisé, etc.

Je n’ai, pas plus que d’autres, oublié que, pour la plupart d’entre nous, nous n’avons permis l’élection de Macron que par défaut (au second tour) et parfois déjà dès le premier tour, par désespoir de voir la gauche s’être ainsi autodétruite sous nos yeux et parfois même sous nos petites mains de militants opposés entre eux sur la notion de gauche, de « vraie gauche », de gauche social-démocrate, de gauche social-libérale et traîtreusement complice du Système, etc. J’avais été épouvanté, entre les deux tours, de voir des « camarades » de la « vraie gauche » ou de la France Insoumise oser lancer, lors de certaines de ces réunions ou agapes aussi militantes que censément amicales, des slogans du genre « Ni patrie ni patron, ni Le Pen ni Macron ». Il faut dire que c’étaient souvent les mêmes qui, précédemment, estimaient la gauche laïque (on la disait laïcarde) d’un Valls plus raciste ou xénophobe que l’extrême-droite d’un Le Pen…

Et depuis, au vu de la politique visiblement plus droitière que de gauche menée par le gouvernement Macron depuis deux ans, toutes les méfiances que nous inspiraient Macron, son milieu et ses supports nous ayant été plutôt justifiées, je n’en suis pas moins tellement désespéré des persistantes manœuvres suicidaires de la gauche divisée voire atomisée et son tropisme vers de peu reluisantes alliances ou sempiternels fantasmes de « convergences des luttes » qu’ici et là elle tente avec des mouvements aussi peu estimables que celui des Jaunes & Noirs que pour les prochaines européennes, j’hésite encore à ne pas voter pour la liste LaREM conduite par une Loiseau qui me semble pourtant un canard fort boiteux.

Et que de fois me surprends-je à craindre d’être décidément bien passé de gauche à droite, à en considérer beaucoup de propos que nous tenons dans notre couple (en nous disant entre nous, par une espèce d’autocritique conjuratoire : pourvu que personne ne nous entende !) ou que j’exprime dans beaucoup de mes commentaires d’articles de journaux… où je dois aux yeux de beaucoup passer pour un macroniste de choc, alors qu’il me semble pourtant simplement émettre de légitimes réflexions critiques sur le camp dont je me sens et auquel je veux appartenir (la gauche, qu’elle soit plus ou moins vraie).

Tout ce qu’écrit Maître Jacques ci-dessus, toutes les critiques et inquiétudes que lui inspirent Macron et sa politique me semblent parfaitement fondées. D’ici la fin du mois, nous verrons sans doute une fois de plus (comme aux européennes de 2014) que le premier parti politique de France reste bien l’extrême-droite. Et toutes les rodomontades que Macron pourra se permettre ensuite au niveau de l’UE seront d’autant moins crédibles ou efficientes.

Tout cela pendant que notre planète roule dans l’absurde vide cosmique qui ne sait ni n’attend rien d’elle, planète dont les ressources s’épuisent en même temps que s’y gonflent notre espèce et nos déchets, planète dont le climat de moins en moins insensiblement d’ailleurs, ne cesse de se réchauffer, de plus en plus vite, au point de devenir sans doute une espèce d’enfer pour des millions, sinon milliards de ses habitants au cours des décennies à venir.

Du Monde à Word(Press)

Depuis des années, comme tout abonné au Monde, je disposais d’un espace blog où il m’est, parfois, arrivé d’exprimer les réflexions ou questionnements que m’inspirait l’actualité… et parfois aussi d’échanger avec tel ou tel lecteur ou correspondant.

De façon assez brutale, le Monde nous a appris que cet espace nous serait prochainement fermé… tout en nous donnant le mode d’emploi pour transférer ici les pages de l’ancien blog, ce dont on peut lui savoir gré.

D’où cette première page et ce passage du Monde à Wor(l)d…

On verra si cet -l- nécessaire au passage nous donnera des ailes…

Une Union pacifiste ou para bellum ?


Qu’on y regarde de près : Le communiqué suivant de l’Union juive française pour la paix (UJFP), sur lequel je mets un lien, n’est pas un document historique, datant des années 1948-49, mais bien une prise de position d’actualité toute fraîche, datant du 19 février 2019, 70 ans après la naissance de l’Etat d’Israël sous l’égide de l’ONU.

Nous sommes juifs et nous sommes antisionistes

https://www.ujfp.org/spip.php?article6938

 

Voici, à première lecture, une déclaration aussi humaniste qu’honorable, comme on aimerait en lire plus souvent, tant on ne peut qu’être heureux de voir s’exprimer un tel sens de notre commune humanité et une telle fidélité au sort d’un peuple qui, pour avoir beaucoup souffert, a compris que l’émancipation de son oppression ne pouvait passer que par l’émancipation de toute l’humanité.

Pourtant, quiconque sait qu’il existe un Etat juif en Palestine depuis 70 ans pourrait se dire qu’il vient de lire l’extrait d’une uchronie, ou plutôt d’une dystopie, le ramenant dans les atroces circonstances d’une guerre civile par laquelle cet Etat a pu se créer, au moment de ce qui fut à la fois un accouchement et un avortement.

L’accouchement de l’Etat d’Israël dont rêvèrent les idéologues sionistes du 19ème siècle révoltés par les stigmatisations, agressions, humiliations et injustices subies par les juifs au fil des siècles de leur diaspora et que mirent en œuvre des militants, des politiciens mais aussi des terroristes et des soldats juifs au cours des années 1920 – 1949.

L’avortement d’une Palestine à deux Etats, où auraient été voisins un Etat juif et un Etat palestinien, qui auraient pu se développer ensemble avec le soutien de l’Organisation des Nations Unies qui avait parrainé cette naissance jumelle en 1947.

Qui voudrait revoir les principales pages à la fois de cette naissance et de cet avortement, bref de cette tragédie historique, pourra, via ce lien, découvrir la présentation qui en est faite, de façon assez objective, pour ce que j’en sais moi-même et ai pu en juger :

https://plateforme-palestine.org/IMG/pdf/expo_nakba-catalogue_la_nakba_32p-fr.pdf

N’étant pas historien ni spécialiste de ce que certains appellent la Nakba (ou Nakbah), terme arabe signifiant la catastrophe ou le désastre, pour nommer la guerre civile et les différents événements locaux ou internationaux suite auxquels se figèrent les rapports de forces et les déplacements de populations sur une ligne de cessez-le-feu de 1949, devenue frontière internationalement reconnue de l’Etat d’Israël, je ne peux pas juger de la qualité et de l’objectivité historique de cette exposition (parrainée entre autres par l’UJFP), que je ne fais que proposer en guise de rappel de ce qui se produisit en ces temps-là, in illo tempore.

Car c’est bien au temps de la guerre civile, de la Nakbah, que nous ramène cette déclaration de l’UJFP, comme si l’Etat d’Israël n’était toujours pas reconnu dans sa légitimité internationale, comme si reconnaître cet Etat revenait à entériner une illégitime colonisation (alors que ne sont illégitimes au regard du droit international que l’occupation et la colonisation des territoires occupés après la guerre de 1967), et donc comme s’il était légitime de poursuivre le combat pour refuser la Nakbah et ses conséquences.

On sait que le refus arabo-palestinien de la déclaration faite à l’ONU en 1947 prévoyant le partage de la Palestine en deux Etats (un juif et un palestinien) entraîna les guerres de 1948-1949, puis de 1967, puis de 1973, toutes guerres avec leur cortège de morts, de blessés, de territoires conquis ou perdus, avec leurs auréoles de héros ou de martyrs et leurs bouffées de haines et de revanche. On sait que suite à ces guerres et aux négociations ultérieures plusieurs pays arabes voisins ou du Maghreb ont conclu des traités entérinant l’existence d’Israël et ont des relations diplomatiques avec l’Etat juif, malgré les hauts et les bas qu’entraînent encore les tensions entre Israël et certains mouvements palestiniens ou islamistes de résistance ou d’opposition armée à l’existence d’Israël et à la Nakbah que cela implique.

https://embassies.gov.il/Bruxelles/AboutIsrael/State/Pages/ISRAEL%20PARMI%20LES%20NATIONS-%20Le%20Moyen%20Orient%20-%20l-Afri.aspx

Lorsqu’on se déclare antisioniste comme dans le communiqué ci-dessus, où l’on présente la naissance d’Israël (et la Nakbah que cela implique) comme « un crime qu’il faut réparer« , lorsqu’on affirme que tout juif digne de ce nom ne peut que souhaiter l’émancipation de toute l’humanité, et que cette émancipation passe par le refus de la Nakbah et du sionisme qui, en 1948-1949, en fut la cause, n’affirme-t-on pas implicitement que tout juif, voire plus largement toute être humain qui ne s’alignerait pas sur cette idéologie antisioniste, serait un ennemi de l’humanité et un complice de la Nakbah toujours en cours ? S’étonnera-t-on qu’ensuite le Juif de par le monde voire tout pays qui aurait établi des relations diplomatiques avec cet Etat soit considéré comme un ennemi à dénoncer ou à abattre ? En sorte que le terrorisme ou les guerres nécessaires à ce légitime et noble combat pourraient bien être légitimes ?

Dans la logique même de cette idéologie, ne devrait-on en inférer que « l’Union juive française pour la paix » pourrait bien être, si l’on traduisait sa novlangue, « l’Union juive française pour la guerre » ?

 

Lecture critique d’une tribune de Michel Tubiana

Qu’on me permette de citer ici intégralement une tribune de Michel Tubiana,
président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme, récemment parue via Médiapart, dont je souhaite présenter une lecture critique.

« Du bon usage de l’antisémitisme en politique » (1)
par Michel Tubiana, Président d’honneur de la LDH

                [entre crochets, en gras, quelques commentaires de ma part]

Bien sûr que les insultes essuyées par Alain Finkielkraut relèvent d’une parole antisémite déguisée. A l’évidence, le mot sionisme n’est ici que le cache sexe de l’antisémitisme. Et rien ne peut relativiser cette réalité. Même pas l’ire réactionnaire d’un académicien qui rêve d’un pays fantasmé et propriété des élites, surtout pas le double discours d’un opposant à la colonisation et au gouvernement actuel d’Israël dont la voix ne se fait entendre que lorsqu’il s’agit de défendre Israël, pas plus lorsqu’il s’agit de pointer les incohérences énervées d’un intellectuel qui en 2002 évoquait le souvenir de « la nuit de Cristal » à propos des actes antisémites en France ou, en 2005, à propos de la révolte des banlieues, les « pogroms antirépublicains », pour finir par exprimer sa peur de « l’immigration de peuplement » et du « grand remplacement ».

Qu’Alain Finkielkraut attire et attise la haine ne saurait justifier ni cette haine, ni sa nature raciste et antisémite. C’est la raison pour laquelle, avant de prendre en considération ce qui peut déplaire dans le personnage, les insultes qu’il a supportées impliquent une condamnation sans réserve car, au-delà de l’individu qu’elles atteignent, il s’agit là d’une agression contre le fondement de tout contrat social.

Est-ce une raison pour faire de ceux et celles qui se proclament antisionistes des délinquants ? [Tout dépend de ce qu’on entend par antisionistes] C’est pourtant ce que souhaitent, paraît-il, une trentaine de députés se sentant, sans doute, soutenus par un président de la République qui a cru bon d’abonder en ce sens et d’introniser Benjamin Netanyahou comme représentant des juifs du monde entier.
[
Quel est le rapport entre le fait que France et Israël aient des relations diplomatiques et le travail de députés français souhaitant armer la lutte contre l’antisémitisme ?]

Il est vrai que la Cour de cassation a déjà cru bon d’assimiler l’appel au boycott des produits israéliens à une manifestation d’antisémitisme. On attend avec impatience ce que dira la Cour européenne des droits de l’Homme d’une interprétation si extensive du droit pénal français et si restrictive de la liberté d’expression.

Je ne suis pas de ceux et celles qui délégitiment l’existence de l’Etat d’Israël. On peut gloser à l’infini sur les raisons qui ont amené à sa création, sur la catastrophe qu’a représentée cette création pour les habitants chrétiens et musulmans de la Palestine (sauf à nier l’évidence…), etc. Le débat historique n’a d’intérêt qu’en ce qu’il redresse certains mythes (les Palestiniens n’existent pas et sont partis d’eux-mêmes, il n’y avait pas de juifs en Palestine, par exemple) mais il ne résout en rien la contradiction qui perdure depuis plus de 100 ans et qui s’exprime aujourd’hui autour d’une réalité simple et cruelle : une nation occupante d’une nation occupée et colonisée  [c’est moi, Claustaire, qui souligne] .

Si telle était la vision qu’a Michel Tubiana de l’existence d’Israël, dans les lignes du cessez-le-feu de 1949 devenues ses frontières internationalement reconnues, il lui sera difficile d’expliquer que son antisionisme ne serait pas un antisémitisme, puisqu’il interdirait aux seuls juifs le droit à une patrie, comme tant d’autres peuples en ont acquis au cours du 20ème siècle après l’effondrement des impérialismes ottoman ou soviétique ou la fin des colonisations occidentales en Afrique ou en Asie.]

C’est pourquoi, j’ai du mal à m’identifier à un débat qui mêlerait anti ou pro sioniste et pro ou anti Palestinien. La seule question qui vaille c’est celle du droit, du droit d’Israël à exister et du droit du peuple palestinien à avoir son Etat. Or, à ce jour, c’est bien la deuxième partie de la proposition qui est niée : ce n’est pas l’existence d’Israël qui est menacée par les Palestiniens, c’est le droit des palestiniens à exister qui leur est refusé par une puissance occupante qui bénéficie d’appuis qui vont de la caution active, j’évoque ici les USA, à une lâche complicité, j’évoque ici l’Union européenne, y compris la France.

[ Disons plutôt que, malgré plusieurs guerres auxquelles il fut entraîné par ses voisins, et malgré les appels encore actuels à son extermination par des régimes ou mouvements islamistes, Israël existe encore… alors que l’Etat palestinien n’existe pas encore, entre autres raisons, parce qu’il fut refusé par les arabo-palestiniens dès 1947… et seulement empêché depuis 1967 par la politique expan-sioniste (sic) d’Israël sur les territoires occupés après une conquête militaire menée au fil d’une des guerres subies par Israël.
Et c’est pour cette occupation et colonisation expan-sionistes précisément qu’Israël s’est mérité à juste titre des condamnations internationales. Mais non pour son existence. Or, comment peut-on  accepter de confondre dans la même condamnation la légitime existence d’une nation et sa contestable ou odieuse politique ? ]

Il y aurait donc une certaine incongruité à vouloir légiférer à ce propos alors et surtout que personne ne songe à incriminer ceux et celles, en Israël comme en France, y compris dans la représentation nationale, qui contestent le droit des Palestiniens à avoir leur Etat voire vont jusqu’à nier leur existence !  [Dommage qu’on ne mette pas ici un lien permettant de comprendre à qui il est fait allusion]

Renvoyer le débat politique au juge, en deçà des limites qui mettent en cause les principes essentiels, n’a jamais rien produit d’autres qu’une restriction aux règles démocratiques au mieux et une radicalisation mortifère au pire.
[ « Renvoyer le débat politique au juge », c’est pourtant ce qu’on fait en France depuis qu’une loi votée en 1972 fait du racisme ou de l’antisémitisme un délit dont la sanction relève d’un juge.]

Déjà injustifiable, cette criminalisation du débat autour d’Israël et du sionisme est totalement contreproductive au regard des objectifs que lui assignent ses soutiens.

Dire que l’antisionisme ne recouvre pas, chez certains, une manifestation d’antisémitisme serait scandaleusement stupide. [ Ouf ! Et souligné par moi] La défense des droits des Palestiniens a servi de cache-sexe à bien des pouvoirs et à bien des manipulations. Des régimes arabes qui mobilisent les foules sur ce thème pour éviter qu’elles se préoccupent de leur propre sort, aux pseudos idéologues en même temps qu’antisémites avérés comme Soral et consorts, les Palestiniens ont subi plus qu’à raison cette instrumentalisation. Qu’il faille lutter contre cela, nul n’en disconvient et le code pénal contient suffisamment de dispositions pour condamner quiconque s’aventure sur ce terrain.
[ Ce serait encore plus clair si plus personne ne pouvait se sentir légitime ou honorable de s’aventurer sur le terrain de l’antisionisme, alors que chacun a toute légitimité sinon obligation morale et politique de dénoncer le néosionisme, le grand-sionisme ou l’expan-sionisme post 1967]

Aller au-delà ne permettra que d’interdire toute critique de la politique des gouvernements israéliens.

C’est bien l’objectif recherché dans la tentative de l’IHRA de faire adopter une définition normative de l’antisémitisme. Outre la pauvreté intellectuelle que recèle le texte proposé, ce sont les exemples, en particulier l’un d’entre eux, qui éclairent l’assimilation des critiques que supportent la politique israélienne à de l’antisémitisme. Cette proposition de définition est, en effet, assortie d’exemples de manifestations d’antisémitisme dont celle-ci : « Appliquer deux poids, deux mesures en imposant à celui-ci (l’Etat d’Israël) un comportement non attendu ni exigé de la part d’un autre pays démocratique. »

On ne peut dire plus clairement que ce qui est ainsi recherché c’est l’absolution et l’impunité de la politique israélienne.

Cette tentative, soutenue par le ban et l’arrière-ban des organisations communautaires juives, comme la volonté de criminaliser le discours antisioniste, ne serviront nullement à combattre l’antisémitisme mais, tout au contraire, à le renforcer. En assimilant une manifestation de racisme intolérable à une critique fût-elle radicale, d’Israël et de sa politique, ce sont tous les juifs qu’on assimile ainsi aux errements de celle-ci et, particulièrement, à ce qu’elle conduit à faire subir au peuple palestinien.

Si l’on voulait tirer un trait d’union entre juifs français ou d’autres nationalités et le discours raciste et les pratiques déshumanisantes des autorités israéliennes, on ne s’y prendrait pas autrement.

C’est le chemin que s’apprêtent à emprunter ceux et celles qui caressent l’idée d’introduire la dimension de l’antisémitisme dans la critique des gouvernements israéliens.
[Pourtant aucune confusion n’est possible entre un racisme anti-juif tous azimuts et la dénonciation de la politique d’un gouvernement israélien]

C’est le chemin qu’a déjà emprunté le président de la République en invitant Benjamin Netanyahou à la cérémonie du Vel d’Hiv et en y recourant à ce même syllogisme.

Lequel Netanyahou s’est empressé de remercier Emmanuel Macron en réunissant à Jérusalem ce quarteron de gouvernements autoritaires et plus ou moins antisémites du groupe de Visegrad.

Non, critiquer la politique israélienne, réclamer l’application de sanctions devant le refus permanent des autorités israéliennes de respecter le droit international, exiger que les produits israéliens qui arrivent sur nos tables et dans nos magasins ne soient pas issus des colonies, tenter de faire juger les généraux israéliens coupables de crimes de guerre, dénoncer la discrimination dont sont victimes les hommes et femmes d’Israël qui ne sont pas juifs, tout cela n’a rien à voir avec l’antisémitisme.
[ Ceci, en effet, n’est que du légitime anti expan-sionisme !]

Cela concerne l’idée qu’il n’y a qu’une seule humanité soumise aux mêmes règles.
[En espérant qu’il ne faille pas préciser, à l’intention de certains,
que les juifs en font partie…]

 

(1) https://blogs.mediapart.fr/michel-tubiana/blog/180219/du-bon-usage-de-l-antisemitisme-en-politique

Sioniste : trop polysémique pour être honnête ?

Entendu dire l’autre jour, je ne sais pas si c’était par un Gilet Jaune [© ni ® non déposé ] plus ou moins marginal avec la casquette à l’endroit ou l’envers…
ou par le spectre d’un de mes cauchemars :

Le sionisme, c’est comme les Juifs, ça ne devrait pas exister…

Alors, vite, réfugions-nous derrière nos livres, dictionnaires, tablettes ou ordinateurs, pour tenter, de divers maux ou mots, choisir le moindre :

***

[ Nouveau Petit Robert (édition 1993, dont je dispose) :

Sioniste (adj. et n.) : relatif ou favorable au sionisme.
Sionisme (n.m.) : Mouvement politique et religieux, visant à l’établissement
    puis à la consolidation d’un Etat juif en Palestine. ]

Définition assez synthétique pour ne pas s’inscrire dans la dialectique de l’Histoire, laquelle distingue nécessairement le moment de l’établissement d’un Etat et l’éventuelle consolidation de cet Etat….

Consolidation qui peut être militaire, diplomatique, économique, politique, religieuse, démographique, s’étendre sur des décennies, et supposer éventuellement bien des guerres et des traités…

***

[ D’après Wikipédia : Sur un plan idéologique et institutionnel, le sionisme entend œuvrer à donner ou redonner aux Juifs un statut perdu depuis l’Antiquité […], à savoir celui d’un peuple disposant d’un territoire. Le sionisme aboutit en 1948 à la création de l’État d’Israël.

Il faut le différencier du postsionisme, qui veut donner une orientation laïque à l’État d’Israël, normaliser les relations avec les Palestiniens, et du néosionisme, qui milite pour la migration des Palestiniens et des Arabes israéliens vers les autres pays arabes. ]

Ici apparaissent des notions et des distinctions qui peuvent mériter réflexion : L’idée que le sionisme aurait abouti en 1948 pourrait impliquer sa disparition comme idéologie au profit de la chose réalisée (Israël). Et il pourrait être important, pour la suite de l’Histoire, de distinguer sionisme, postsionisme et néosionisme.

***

Mais, vous-même, quand  vous traitez quelqu’un de sioniste, quand vous parlez des sionistes, de qui ou de quoi parlez-vous ?

1 De certains juifs du 19ème siècle, vivant pour l’essentiel en Europe, qui conçurent le projet de se retrouver, entre eux, sur une terre ou dans un pays où ils seraient à l’abri des persécutions séculaires subies depuis leur diaspora ?

2 Des idéologues juifs du 19ème siècle, sensibles aux divers nationalismes qui alors se rêvaient ou s’épanouissaient en Europe (on peut penser au nationalisme allemand ou italien qui permit au cours de ce même siècle la création de l’Allemagne ou de l’Italie), idéologues qui conçurent le projet de rendre aux juifs leur patrie historique, biblique, mythique, où ils renoueraient avec le glorieux destin d’un peuple retrouvant ses racines et sa fierté historique, tout en se mettant ainsi, entre eux, à l’abri des persécutions séculaires subies sur les terres de leur diaspora ?

3 Des actuels habitants de l’Etat d’Israël, des Israéliens (juifs, arabes, druzes, musulmans, orthodoxes ou chrétiens, non pratiquants ou athées, etc.) habitant la patrie où le hasard les a fait naître et qu’ils seraient éventuellement prêts à défendre comme tout un chacun trouverait légitime de défendre son pays natal ?

4 Des actuels habitants de l’Etat d’Israël, nés hors d’Israël mais ayant fait le choix existentiel, idéologique, politique ou religieux de venir vivre dans ce qu’ils estiment la patrie légitime de tout juif, et farouchement prêts à le défendre comme on défendrait une patrie d’adoption voire La Terre mythique que Dieu vous aurait promise de toute éternité ?

5 De tel ou tel compatriote français (ou de n’importe quelle autre nationalité) que vous traiterez de sioniste, juste parce que vous l’aurez identifié comme juif ou soupçonné d’être juif, c-à-d comme appartenant à la race maudite des sionistes, quoi qu’il ait fait ou dit, pas fait ni dit, mais juste pour être né juif ?

6 De tel ou tel compatriote français (ou de n’importe quelle autre nationalité) que vous traiterez de sioniste parce qu’il reconnaît voire soutient l’existence de la patrie que des juifs se sont trouvée, gagnée, conquise en Palestine, mais dont les lignes d’un cessez-le-feu sont devenues les frontières légales internationalement reconnues ?

7 D’un Israélien ou d’un individu quelconque (éventuellement non juif ni Israélien) partisan d’une extension territoriale de l’actuel Etat d’Israël à quelque mythique, protohistorique ou « biblique » Grand-Israël, bien au-delà des frontières internationalement légales d’Israël ?

Etant entendu qu’un tel idéologue mériterait alors d’être qualifié de grand-sioniste ou de néosioniste et dénoncé comme tel, comme occupant illégitime de terres militairement occupées ou colonisées… ou encore à conquérir…

***

Chaque éventuel lecteur pourra ajouter sa propre contribution, mais ne devrions-nous pas, entre honnêtes gens, renoncer à utiliser un mot au champ sémantique aussi miné ?

Commentaires 2019 d’une lettre de Shlomo Sand 2017 adressée à Emmanuel Macron

Rappel du lien donnant accès à la lettre de Shlomo Sand publiée sur le site de Médiapart :

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/200717/lettre-ouverte-m-le-president-de-la-republique-francaise

***

[En gras, mes commentaires ajoutés ces jours-ci à « la lettre de Shlomo reproduite ci-dessous », dans le contexte d’énièmes agressions antisémites et profanations de cimetières et monuments israélites]

« Lettre ouverte à M. le Président de la République française
par Shlomo Sand, historien israélien

(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis). Publié dans le club de Médiapart, le 21 juillet 2017.

[ L’historien israélien Shlomo Sand interpelle Emmanuel Macron sur son discours, tenu en présence de Benjamin Netanyahou, pour la commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv] :

 

« L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? »

S’opposer au sionisme était légitime, voire intellectuellement, historiquement ou moralement cohérent, aussi longtemps que ce n’était qu’une idéologie.  Mais une fois l’Etat d’Israël reconnu par l’ONU, continuer de s’y opposer revient à s’opposer au droit international (qu’on l’approuve ou non), et donc se faire le fauteur ou complice des guerres qu’on jugera nécessaires à la disparation de « l’entité sioniste ». Cela permettra aussi de soupçonner ou d’accuser tout juif, où qu’il vive, d’être complice tacite ou actif de l’Etat sioniste à détruire et donc de le considérer comme un ennemi.

« En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. En effet, au regard d’une longue tradition de dirigeants politiques, de droite, comme de gauche, qui, au passé et au présent, se sont défaussés quant à la participation et à la responsabilité de la France dans la déportation des personnes d’origine juive vers les camps de la mort, vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale.
Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. J’ai vu ces positions comme étant en continuité avec votre courageuse déclaration faite en Algérie, selon laquelle le colonialisme constitue un crime contre l’humanité.

« Pour être tout à fait franc, j’ai été plutôt agacé par le fait que vous ayez invité Benjamin Netanyahou, qui est incontestablement à ranger dans la catégorie des oppresseurs, et ne saurait donc s’afficher en représentant des victimes d’hier. Certes, je connais depuis longtemps l’impossibilité de séparer la mémoire de la politique. Peut-être déployez-vous une stratégie sophistiquée, encore non révélée, visant à contribuer à la réalisation d’un compromis équitable, au Proche-Orient ?

S’opposer à la politique d’extrême-droite grand-sioniste ou néosioniste d’un Netanyahou n’est pas plus anti-israélien, ni antisioniste que critiquer la politique d’un Orban n’est être anti-hongrois, etc. Comment peut-on confondre la critique que peut mériter la politique d’un gouvernement et l’existence même du pays ainsi gouverné !?

Même si on estimait que le gouvernement voire le régime israélien était un régime d’apartheid et qu’on pouvait caricaturer ses dirigeants en nazis,  on n’aurait pas pour autant le droit de souhaiter la disparition de l’Etat juif et d’y travailler : il serait plus juste, plus humaniste de trouver des alliés et de créer les circonstances permettant de renverser ce régime afin de le remplacer par un régime plus humaniste. Mandela n’a pas demandé la destruction de l’Afrique du Sud, mais celle de l’apartheid.

 

« J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que :
«L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité, ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ? L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? Je fais ici référence à presque tous les anciens grands rabbins, mais aussi, aux prises de position d’une partie du judaïsme orthodoxe contemporain. J’ai également en mémoire des personnalités telles Marek Edelman, l’un des dirigeants rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ou encore les communistes d’origine juive, résistants du groupe Manouchian, qui ont péri. Je pense aussi à mon ami et professeur : Pierre Vidal-Naquet, et à d’autres grands historiens ou sociologues comme Eric Hobsbawm et Maxime Rodinson dont les écrits et le souvenir me sont chers, ou encore à Edgar Morin. Enfin, je me demande si, sincèrement, vous attendez des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes !

On peut savoir que beaucoup de juifs (dont de grands intellectuels) européens ou immigrés aux USA, au cours du 19ème ou du 20ème siècle, n’étaient pas favorables au sionisme, et n’approuvent toujours pas maintenant l’existence d’Israël. Mais est-il encore intellectuellement honnête de s’autoriser de leur position antisioniste après la création et la reconnaissance de l’Etat inspiré par cette idéologie ?

Car, une fois l’utopie sioniste réalisée, Israël existant et reconnu, continuer de se dire antisioniste revient à refuser l’existence de la patrie de ceux qui par choix ou destin y vivent. C’est se dire rebelle à la légalité internationale et se faire fauteur ou complices de guerres. Et, au final, se faire le soutien de l’antisémitisme que légitime l’antisionisme. Nul ne peut plus l’ignorer.

 


« Je suppose, toutefois, que vous n’appréciez pas particulièrement les gens de gauche, ni, peut-être, les Palestiniens ; aussi, sachant que vous avez travaillé à la banque Rothschild, je livre ici une citation de Nathan Rothschild, président de l’union des synagogues en Grande-Bretagne, et premier juif à avoir été nommé Lord au Royaume Uni, dont il devint également la gouverneur de la banque. Dans une lettre adressée, en 1903, à Théodore Herzl, le talentueux banquier écrit : «Je vous le dis en toute franchise : je tremble à l’idée de la fondation d’une colonie juive au plein sens du terme. Une telle colonie deviendrait un ghetto, avec tous les préjugés d’un ghetto. Un petit, tout petit, Etat juif, dévot et non libéral, qui rejettera le Chrétien et l’étranger.» Rothschild s’est, peut-être, trompé dans sa prophétie, mais une chose est sûre, cependant : il n’était pas antisémite !

Exemple de position et d’analyse tout à fait défendable, avant la création d’Israël. Et avant que des Européens, par leur crime contre l’humanité (Shoah) n’aient condamné les victimes et rescapés juifs à se faire les bourreaux de ceux qu’ils spolieront en créant leur Etat. Mais maintenant que le Mal est fait, on ne pourra supprimer ce mal qu’au prix de maux pires. Nul ne peut plus l’ignorer.

 

« Il y a eu, et il y a, bien sûr, des antisionistes qui sont aussi des antisémites, mais je suis également certain que l’on trouve des antisémites parmi les thuriféraires du sionisme. Je puis aussi vous assurer que nombre de sionistes sont des racistes dont la structure mentale ne diffère pas de celle de parfaits judéophobes : ils recherchent sans relâche un ADN juif (ce, jusqu’à l’université où j’enseigne).

« Pour clarifier ce qu’est un point de vue antisioniste, il importe, cependant, de commencer par convenir de la définition, ou, à tout le moins, d’une série de caractéristiques du concept : «sionisme » ; ce à quoi, je vais m’employer le plus brièvement possible.

« Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

« Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

« En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’État d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

Utile rappel pour qui pourrait encore ignorer ces faits historiques bien connus et multiplement commentés, acceptés ou déplorés. Mais seuls les fauteurs de guerres et leurs complices idéologiques ne sont toujours pas parvenus à la conclusion exprimée ci-dessus par S. Sand lui-même :  » si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’État d’Israël comme un fait accompli irréversible. »

 

« Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans une « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés….et cela n’est pas terminé !

« Est-ce cela le sionisme d’aujourd’hui ? Non ! Répondront mes amis de la gauche sioniste qui ne cesse de se rétrécir, et ils diront qu’il faut mettre fin à la dynamique de la colonisation sioniste, qu’un petit État palestinien étroit doit être constitué à côté de l’État d’Israël, que l’objectif du sionisme était de fonder un État où les juifs exerceront la souveraineté sur eux-mêmes, et non pas de conquérir dans sa totalité « l’antique patrie ». Et le plus dangereux dans tout cela, à leurs yeux : l’annexion des territoires occupé constitue une menace pour Israël en tant qu’État juif.

La politique d’occupation et de colonisation des territoires conquis durant la guerre de 1967 menée par Israël est contraire au droit international et à juste titre dénoncée par l’ONU. Mais cette politique ne relève plus du sionisme qui a permis la création d’un Etat maintenant existant et reconnu par le droit international mais d’un néosionisme ou d’un Grand-sionisme qu’il est légitime de dénoncer, comme on peut dénoncer tout nationalisme expansionniste et agressivement conquérant.

[ Mais aura-t-on le droit de rappeler que si l’Etat d’Israël n’avait pas été contesté dans les lignes de cessez-le-feu reconnues par l’ONU en 1949 pour mettre fin à la première guerre arabo-israélienne, s’il n’avait pas subi pressions et menaces de la part de ses voisins qui affichaient leur ambition de le détruire, s’il n’y avait pas eu des guerres que de nombreux historiens qualifient d’existentielles pour Israël, nuls territoires n’auraient été conquis à l’issue de ces guerres (ce qui se passe presque toujours à l’issue de guerres victorieuses, comme l’Histoire nous l’enseigne depuis des siècles). ]

 

« Voici précisément le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. Votre parti politique inscrit, dans son intitulé : « La République », c’est pourquoi je présume que vous êtes un fervent républicain. Et dussé-je vous étonner : c’est aussi mon cas. Donc, étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un État juif. Le Ministère de l’Intérieur israélien recense 75% de ses citoyens comme juifs, 21% comme musulmans et chrétiens arabes et 4% comme « autres » (sic). Or, selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier qui n’ont pas l’intention de venir y vivre. Ainsi, par exemple, Israël appartient beaucoup plus à Bernard Henry-Lévy et à Alain Finkielkraut qu’à mes étudiants palestino-israéliens qui s’expriment en hébreu, parfois mieux que moi-même ! Israël espère aussi qu’un jour viendra où tous les gens du CRIF, et leurs « supporters » y émigreront ! Je connais même des français antisémites que cette perspective enchante ! En revanche, on a pu entendre deux ministres israéliens, proches de Benjamin Nétanyahou, émettre l’idée selon laquelle il faut encourager le « transfert » des Israéliens arabes, sans que personne n’ait émis la demande qu’ils démissionnent de leurs fonctions.

On ne demande à personne de « soutenir un Etat juif » (qui est bien assez soutenu et défendu par ceux dont il est devenu la patrie) ni de soutenir la politique qui y serait menée, on demande juste que plus personne ne refuse son existence ou ne veuille, d’une manière ou d’une autre, mettre fin à l’existence de cet Etat, légitimé par le droit international. Et surtout on ne veut plus que des compatriotes ou des personnes étrangères à cet Etat, étrangères à sa politique, qui ont juste eu le malheur de naître juifs ou d’être assimilées à tort ou à raison au peuple qui a choisi d’en faire sa patrie soient victimes d’agressions diverses ou d’assassinats atroces  à travers le monde.

Or, nul ne peut plus ignorer maintenant que l’antisionisme est devenu le faux-nez de l’antisémitisme. Ce qu’a encore prouvé l’agression récente (samedi 16 février 2019) subie, dans les rues de sa ville natale,  par un intellectuel et compatriote juif (par le hasard de sa naissance, faut-il le rappeler ?) qu’on a traité de « sale sioniste« , qu’on a renvoyé « chez lui, à Tel-Aviv » (où pourtant, s’il s’y rendait, on l’accuserait alors d’être un sale colonialiste !).

« Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’État dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un Etat communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un État, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. A votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?

« Shlomo Sand, historien israélien

C.S., citoyen français et militant antiraciste