Samuel PATY IN MEMORIAM

Je reviens ici une énième fois sur cette tragédie absolue que fut pour moi (et pour beaucoup d’autres) l’assassinat puis la décapitation de ce compatriote et collègue victime de la paranoïa dont sont victimes nombre de nos compatriotes musulmans convaincus de vivre dans un pays “islamophobe” au “racisme systémique”..

En notant la répétition de ce “victimes”, je confirme qu’en l’affaire, il n’y a bien eu, à mes yeux, que des victimes, les unes un peu imaginaires (dans leur ressenti), l’autre réelle (par sa mort), toutes persuadées d’être dans leur bon droit.. Ce qui est, rappelons-le, le propre d’une bonne (ou atroce) tragédie : situation dans laquelle tous les protagonistes ont raison d’avoir tort et tort d’avoir leur(s) raison(s).

Hier, j’ai vu “l’abandon”, film de Vincent Garenq consacré à la tragédie dont la principale victime fut Samuel Paty, et dont d’autres responsables ou victimes secondaires furent nombreux (telle élève de 4e, tel parent d’élève, tels autres élèves du collège concerné, collègues, etc. )

Voici, entre autres, deux commentaires récents que j’ai proposés au Monde.fr suite à tel out tel de leurs articles consacrés à ce film ou cette affaire : 

Film très bien documenté et donc très bon (et émouvant) documentaire qui met bien en scène le mécanisme implacable des réseaux sociaux où, un mensonge une fois lancé tous azimuts, il est quasi impossible de le démentir. 

Le film montre bien aussi les bonnes raisons (lutte contre le racisme) qui poussent certains à avoir tort (en voyant de l’islamophobie partout).

On notera que le film, est assez courageusement documentaire pour avoir montré, très visiblement, les diverses caricatures (si scandaleuses aux yeux de certains) utilisées par Samuel Paty dans le cadre de son cours sur les insurmontables et tragiques dilemmes de la liberté d’expression.

Le tragique de l’histoire : c’est par son (bienveillant mais maladroit) souci d’éviter de choquer des musulmans (par l’objet de son cours, la liberté de caricature) que Samuel Paty aura permis à des militants islamistes de lui faire un procès en racisme et en islamophobie.

Il devient maintenant essentiel, vital, de signaler que toute accusation d’islamophobie à l’encontre de quelqu’un revient en quelque sorte à une condamnation à mort. 

Ainsi, on a raison d’affirmer que « l’islamophobie tue », à condition de préciser que c’est celui qui en est accusé dont la vie est mise en jeu.

Je voudrais aussi publier ici, les nombreux (et sans doute pathétiques) échanges plus anciens avec un collègue (d’internet) que nous valut ou plutôt auxquels nous enfonça cette tragédie.

Voici un premier lien vers une contribution

à laquelle  je proposais, alors, les commentaires suivants : 

Si je reviens ici, en quelque sorte pour “faire appel” du jugement que vous présentez ci-dessus, c’est parce que je vous sais de bonne foi (ce qui en l’occurrence nous est précieux) et vous espère toujours autant prêt à l’échange qu’à la discussion, voire à la dispute.

Quand vous évoquez des « événements toujours douloureux mais hélas tellement prévisibles », êtes-vous bien sûr d’avoir déjà, jusqu’à la semaine dernière, envisagé, « prévu » qu’un enseignant puisse être égorgé puis décapité, en pleine rue à quelque centaines de mètres du collège où il venait de terminer ses cours, par un individu assez cool pour avoir pu préalablement passer l’a-m à demander à des élèves de ce collège de lui désigner ce prof qui faisait l’objet d’une campagne publique de diffamation et de “rappel au respect” ?

Sur le thème central de votre post, vous n’aurez évidemment aucun mal à convaincre vos lecteurs de ne pas confondre liberté d’expression et droit de choquer ou d’insulter.

Néanmoins, là où on pourra tiquer en vous voyant vous faire l’avocat intransigeant de la notion de « respect », c’est que c’est cette même notion à laquelle en appellent constamment ceux qui pour un oui ou un non, un «mauvais regard», vous agressent ou vous assomment parce que vous leur auriez “manqué de respect”. La culture du respect, c’est à dire de l’offense (que Caroline Fourest a bien analysée dans son dernier essai “Génération offensée”) est en effet celle de notre ancien sinon médiéval “point d’honneur”, non seulement brillamment illustré jadis dans son Cid par Corneille mais encore de nouveau de plus en plus sombrement répandu dans bien des mafias et autres groupes de gens à la fierté identitaire ou déRAPeuse d’autant plus vive que certains (“issus d’un peuple qui a beaucoup souffert”) la leur auront bien grattée.

Est-ce « l’enseignement de l’irrespect » qui serait devenu « le nec plus ultra et la norme de la liberté d’expression à la française » ou au contraire « l’exigence du respect », au nom duquel le premier voyou, égoïste ou identitaire fanatisé se permettra de vous imposer « ses » leçons de politesse ou de « soumission » (vu le contexte). Voyez comme, Herr Dogan (je n’ai pas le © de cette expression :-), se rêvant en Führer néoottoman de l’Oumma, se permet de donner des leçons de santé mentale à notre président et de nous rappeler tout le « respect » que dans nos écoles ou nos lieux de prière nous devrions au prosélytisme agressif d’une idéologie obscurantiste sinon mortifère.

Est-il très pertinent de critiquer, hors contexte, l’obscénité d’une caricature sur laquelle se sera appuyé un enseignant dans le cadre d’un cours éventuellement destiné justement à faire réfléchir sur la notion de blasphème et de provocation insupportable ? Enseignant dont nous ignorons tout de l’usage qu’il comptait faire, pour amorcer une discussion pédagogique, d’un dessin obscène à opposer à un dessin beaucoup plus digne d’un même prophète auquel, après un massacre commis en son nom, on ferait dire que “Tout est pardonné”. Comme cet enseignant a été égorgé et ne pourra donc plus s’expliquer sur le parcours pédagogique qu’il envisageait avec ses élèves, il serait tout à fait déplacé, en son absence, de faire son procès, vous en conviendrez.

Vous faites bien de témoigner de vos propres relations avec vos élèves et leurs parents et du souci que tout enseignant doit avoir de ne choquer ni les uns ni les autres. Cela, on s’en doute, en vue de garantir les conditions de transmission de votre enseignement. Il semblerait, d’après de nombreux témoignages de ses anciens élèves, que Monsieur Paty s’inscrivait tout à fait dans cette optique et pratique.

Sur l’anticléricalisme, sinon en l’occurrence, ‘l’islamophobie’ dont feraient preuve trop de nos “laïcards” (vous n’utilisez pas ce mot, mais, vous lisant, on vous voit le penser), nous avons déjà échangé sur le fait qu’un anticléricalisme ne peut théoriquement exister ou s’exprimer qu’en réponse ou en résistance à un préalable cléricalisme outrancier de prosélytisme ou d’outrecuidance (le mélange de croyance-cuidance et d’outrance dans ce mot n’est pas un hasard dans mon choix de ce mot).

Sur la notion même ‘d’islamophobie’, j’étais persuadé que vous ne vous seriez pas laissé piéger par cette imposture sémantique par laquelle le prosélytisme idéologique mortifère qu’est l’islamisme prétend interdire toute critique idéologique de son idéologie et la réduire à du ‘racisme’ (transformant ainsi en délit ce qui ne serait que légitime voire indispensable critique d’une grossière manipulation idéologique).

Vous estimez utile d’expliquer longuement la nécessité ou l’intérêt de s’interdire toute obscénité, ce dont une large majorité de gens conviendra sans doute aisément… À moins de se vouloir “bête et méchant” comme se doivent de l’être, depuis la nuit des temps, tous les bouffons de nos rois ou autres saintes Autorités…

Notre tragédie, c’est qu’à partir du moment où toute une équipe de journalistes a été massacrée au nom de ridicules dessins (proposés, faut-il le rappeler, par des dessinateurs danois exprimant leurs réticences à illustrer une biographie de Mahomet et invités à illustrer ces craintes), ces dessins sont devenus des documents historiques du tragique de notre temps, documents auxquels il n’est donc pas illégitime de recourir pour montrer où nous en sommes venus de violence à cause d’un fanatisme religieux d’abord exogène (ayatollesque) puis devenu endémique au fil des excrétions de nos réseaux dits sociaux.

Si vous appelez “enseignement de l’irrespect” ce qui serait en réalité et seulement de l’enseignement à rompre des consensus familiaux ou communautaires (pour ne pas parler de soumissions culturelles ou cultuelles traditionnelles) afin d’ouvrir à chacun des voies pour accéder à son autonomie intellectuelle, auriez-vous oublié qu’éduquer, c’est toujours ex-duire, conduire hors du ‘religiron’ familial et de ses évidences et éventuelles erreurs ressassées de génération en génération ?

Ce serait surtout, et, je m’en attriste, vous faire le procureur d’un collègue égorgé et décapité qui ne pourra plus jamais s’expliquer sur l’usage qu’il comptait faire de l’obscénité qu’on lui reproche.

Voilà ce qu’avec tristesse, et mes respects, je suis en mesure, aujourd’hui, de vous proposer en partage.

[Commentaire suivant] : 

Je n’ignore pas que la notion de laïcité que la R.F. cherche (avec moult péripéties) à développer depuis des décennies n’est pas forcément bien comprise dans des pays où les religions sont plus ou moins d’Etat (comme en Turquie qui, au moins du temps du kémalisme, se prétendait laïque tout en imposant l’islam comme religion officielle), où l’on paye le denier du culte pour accéder aux services de l’église de son choix (Allemagne), où l’on jure sur la Bible pour être nommé Président et où la croyance en Dieu est rappelée sur les billets de banque (USA), où l’on permet que des législations religieuses communautaires puissent s’appliquer à des concitoyens parallèlement au lois du pays (Angleterre), etc.

Comme cette laïcité, garante tant des cultes que de l’inculture, de la religion comme de l’irréligion, du prosélytisme religieux comme de l’anticléricalisme ou de l’athéisme, n’est d’ailleurs guère toujours bien comprise par nos compatriotes mêmes, il n’est pas étonnant a fortiori que des intellectuels formés par d’autres cultures ou habitus puissent se sentir fort étrangers (sic) à cette notion.

Question “tripalité”, je confesse que les premiers commentaires que j’ai publiés suite à certains articles du Monde nous annonçant la barbarie dont avait été victime notre collègue étaient plus l’expression d’une émotion que d’une réflexion. Comme je les ai tous gardés, je prendrai le temps de les relire pour vérifier la quantité de tripes que j’y aurais éventuellement répandues. Peut-être les mettrais-je tous sur mon blog en guise de pièces à convictions. Car je veux bien m’instruire des procès que je pourrais mériter de me faire ou qu’on me fasse.

Sur la stratégie des “islamistes” (je prends acte que vous acceptez de les appeler ainsi, alors que naguère encore, il nous fallait nous contorsionner entre “radicaux”, “fondamentalistes”, “salafistes”, “salafo-fréristes”, “djihadistes”, etc.). Au moins aurons-nous avancé, lorsque nous serons capables de faire entendre à tous la différence que nous faisons entre islam et islamisme, entre musulmans plus ou moins croyants ou plus ou moins pratiquants et islamistes au prosélytisme toujours agressif, et surtout lorsque nous serions arrivés à faire accepter cette distinction par ceux qui nous embrouillent sur cette question depuis 40 ans (date clivante pour tout cela : 1979, année où la révolution iranienne qui, communistes et islamistes associés, renversa un régime dictatorial affidé à l’impérialisme occidental, avant qu’ensuite les communistes ne soient liquidés et que les ayatollahs n’imposent leur totalitarisme à eux).

Charlie Hebdo, au moment de l’ouverture du procès du vaste réseau de gens éventuellement impliqués dans l’attentat qui massacra sa rédaction, a choisi, en guise de document historique, de publier en couverture (donc en modèle réduit) l’ensemble des dessins (d’abord publiés dans un journal danois interloqué par la crainte que la simple illustration d’une BD sur la vie du prophète de l’islam inspirait à des compatriotes dessinateurs), dessins qui avaient, nous disent les terroristes, justifié leur massacre, et titré “Tout ça pour ça”, (toutes ces morts atroces pour quelques ridicules dessins, mais peut-être ne les avez-vous pas vus ?).

Était-ce de la provocation, de l’insulte, de l’obscénité, ou juste l’illustration historique (sic) de la disproportion entre une cause et une prétendue conséquence ?

Quelles caricatures insultantes avaient donc publiées les enfants juifs abattus à bout portant dans la cour de leur école par, Mohammed Merah, leur assassin ?

Quelles insultes notoires la France avait-elle proférées pour être victime du terrorisme d’un Khaled Kelkal au milieu des années 90 du siècle dernier ?

Et en quoi participer aux réjouissances de la fête nationale française sur une Promenade des Anglais serait-il devenu une insulte internationale méritant massacre collectif ?

Sur votre rapprochement entre islamophobie et antisémitisme :

Me revient la réflexion de Ayaan Hirsi Ali (lue dans un des derniers Courrier International) :
Comment peut-on parler de phobie là où le souci de défendre les droits fondamentaux de tous, hommes et femmes, relève plutôt de la compassion ?

Ensuite, puisque ‘islamophobie’ est construit sur islam et phobie, je me demande pourquoi plutôt qu’avec ‘antisémitisme’ vous ne le mettriez pas en symétrie avec ‘cathophobie’, ‘christianophobie’, ‘judéophobie’, ou ‘athéophobie’ (ce qui me semblerait encore le plus pertinent, quand on sait ce qui attend les athées ou les mécréants en Dar al islam). https://www.monde-diplomatique.fr/mav/151/A/57072

Vous savez bien qu’au fil du 19e et du 20e siècle, l’essentiel des juifs français et allemands s’étaient parfaitement intégrés dans leur société, mieux qu’intégrés, souvent si parfaitement assimilés qu’il a fallu aux nazis et autre antisémites les débusquer via des démarches administratives voire des recherches quasi généalogiques.

L’antisémitisme est un racisme de soi au même, d’alter à ego. C’est pourquoi on a eu le souci de distinguer l’antisémitisme du racisme. Ce n’est pas à vous qu’il faut rappeler cela.

Le racisme anti-arabes est une plaie, un mal bien identifié depuis des décennies. Identifié comme ‘maghrébin’, ‘arabe’, voire ‘oriental’ ou autre « métèque », vous n’aviez pas besoin de faire quoi que ce soit, de pratiquer ou de ne pas pratiquer, vous étiez victime du mépris propre aux racistes vous estimant d’une race différente et inférieure. Ce n’est pas à vous qu’il faut rappeler cela.

Pourquoi, à la vitesse du cheval d’un conquérant, le racisme anti-arabe est-il devenu une ‘islamophobie’ ? Parce que les islamistes ont voulu que tout ‘arabe’ (pratiquant ou non, croyant ou non) soit assimilé à un musulman, parce qu’ils ont voulu, chez nous, assigner certains de nos compatriotes à leurs origines familiales exogènes, à la religion de leur pays d’origine familiale, à la religion qui s’impose à tous en pays musulman… pays où l’on ne peut naître que musulman pour peu qu’on naisse et devenir ensuite nécessairement pratiquant ou “soumis” à l’islam. Jadis, nos monarchies théocratiques ou nos principautés allemandes du “cujus regio ejus religio” pratiquaient le même totalitarisme religieux et la même assignation identitaire. Et il suffisait qu’on vous sache Français pour qu’on vous estime catholique et qu’éventuellement on vous massacre pour cela, comme naguère d’autres furent, selon les temps et les lieux, estimés cathares ou protestants et massacrés comme tels. Mais ce n’est pas à vous qu’il faut rappeler tout cela.

Dans un pays laïque comme le nôtre, nul n’est stigmatisé parce qu’il serait assigné à telle religion dans laquelle il serait né, ni pour la pratique de sa religion, à moins éventuellement de faire preuve d’un prosélytisme particulier, sectaire ou agressif à l’égard d’autres convictions (je pense à certains catho intégristes qui s’en prirent à des films ou autres œuvres qu’ils trouvèrent blasphématoires ou insultant à leur sacré). Puisque, depuis le début du 20e siècle, christianisme et judaïsme ont en gros sinon en bloc accepté le cadre laïque français, certes comme un cadre mais aussi une chance pour leurs libertés religieuses, et ne se soucient de nul prosélytisme particulièrement voyant ou agressif, nul n’est donc venu leur crier quelque peur ou phobie de leur religion. Ce qui n’a pas empêché, comme rappelé plus haut, l’antisémitisme, racisme stigmatisant nos compatriotes juifs, qu’ils soient croyants, pratiquants ou athées.

Ce sont les islamistes (minoritaires parmi nos compatriotes musulmans) qui ont, par leur propagande, prétendu assimiler la religion à une race alors qu’une religion n’est qu’une croyance que l’on peut quitter ou rejoindre, comme toute croyance, conviction, idéologie, etc. Ce sont les islamistes qui ont eu l’outrecuidance de prétendre que résister à leur propagande, s’opposer idéologiquement à leur idéologie, relevait du racisme, puisque, à les en croire, tout ‘arabe’ ou ‘musulman’ de naissance ne pouvait qu’être assigné à une Oummanité musulmane dans et par laquelle il serait proprement essentialisé à vie (fatal, puisqu’il serait tué s’il apostasiait).

Quoique reconnaissant que ce mot (islamophobie) a fait l’objet d’une “instrumentalisation” par les islamistes, vous estimez utile de l’utiliser à votre tour, parce que des racistes ou des provocateurs le contesteraient. Quoique reconnaissant qu’il se prêtait à bien des ambiguïtés, vous trouvez légitime de l’utiliser. Et je ne devrais pas pouvoir regretter de vous voir assumer, vous le philosophe, un terme propre à toutes les instrumentalisations et ambiguïtés ?

Je connais le procès en islamophobie qu’Olivier Cyran (comme beaucoup d’autres) a fait à Charlie en 2013. On a évidemment le droit, comme il le fait, de caricaturer par écrit des caricatures dessinées. Mais nul ne peut plus ignorer aujourd’hui où ce genre de mauvais procès a conduit. Nul ne peut plus ignorer ce qui peut arriver à qui (individu, romancier, journaliste, enseignant et bientôt pays) on aura fait un procès en islamophobie (cela a commencé avec Salman Rushdie et se poursuit encore ce mois-ci, ces jours-ci, en France). Ce n’est pas Olivier Cyran ni d’autres procureurs en islamophobie qui vivent aujourd’hui sous protection policière ou sont déjà morts, enterrés et bientôt oubliés, voire insultés.

Je me doute bien que vous n’avez pas envie de vous associer au procès en islamophobie qu’un Erdogan ou d’autres autorités islamiques font à notre pays et à notre président, fût-ce pour ce faire en déformant ses propos.
Mais je suis franchement choqué de vous voir rapprocher l’engagement et la lucidité d’une Caroline Fourest ou d’une Élisabeth Badinter avec des provocateurs notoires. Bientôt, ferez-vous aussi à Henri Pena-Ruiz le procès qu’un Taha Bouhafs lui fit l’an dernier, en truquant et coupant ses propos ?

Un islamogauchiste est quelqu’un qui pour se croire ou se poser de gauche (du moins dans le camp du Bien) prétend qu’est d’extrême-droite quiconque osera critiquer l’islamisme (idéologique de conquête) pour le distinguer de l’islam (religion). Alors qu’un humaniste de gauche rangerait plutôt dans la droite identitaire quiconque prétendrait faire l’amalgame entre un islamiste (militant idéologique) et un musulman (pratiquant la religion qu’on lui a enseignée). Lorsque des Plenel et consorts font l’amalgame entre simples pratiquants (ou non pratiquants) et prosélytes en mission de conquête et de manipulation, lorsqu’ils prétendent que toute résistance idéologique à l’islamisme (idéologie) est un racisme antimusulmans (personnes), ils se rangent dans le camp des identitaires qui assignent l’humain à son humus.

Souvenons-nous que Dieu est une question, pas une réponse. Quiconque vous proposerait des réponses au nom de Dieu doit être mis en question.

Je vous vois bien désespérer de moi comme je me vois désespérer de vous. Donc, nous voici en train de nous désespérer. Et dans ce cas, nos échanges risquent de nous être plus agaçants qu’instructifs et peut-être avons-nous à nous ménager.

Je vais néanmoins essayer de prendre le temps nécessaire pour la mise en page sur mon blog des divers commentaires que m’ont inspirés les articles que le Monde aura consacrés à la sanction que Monsieur Paty se sera méritée par son irrespect.

Que Dieu vous garde, mais gardez-vous de ceux qui se prétendent ses interprèt(r)es !

Et en ce jour de Tous les saints, célébrez saintement leur martyre !

Demain, lundi, jour de rentrée scolaire, ce sera celui des Défunts. Sera-t-il aussi celui des défaits ?

…   …   … 

Voici le passage où Héran lui-même intuitionne, sans le formuler clairement, le tragique d’une situation devenue absurde (où nul ne peut plus faire entendre raison à personne, d’où l’actuelle inutilité de nos tentatives d’échanges) :

« Les attentats, depuis, ont sacralisé toutes les caricatures sans distinction. Comment expliquer aux élèves que nous sommes arrivés au point où c’est justement quand la caricature est nulle, réduite à sa fonction la plus dégradante, sans dimension artistique, humoristique ou politique, qu’elle est censée illustrer à l’état pur la liberté d’expression et nos plus hautes valeurs républicaines, y compris l’affirmation de la dignité humaine ? À l’impossible nul n’est tenu. »

Ce n’est pas la faute de Charlie si la moindre de ses ‘horreurs (dont Monsieur Paty  pensait pouvoir se servir justement pour poser  les limites de ce que l’on peut considérer comme liberté d’expression) est mondialisée par des réseaux d’asociaux soucieux de trouver des arguments à leur haine ou à leur prosélytisme mortifère (qui n’a pas attendu des caricatures pour se caricaturer suffisamment lui-même en condamnant à mort à distance). Il faudrait donc juste prendre acte que Charlie Hebdo est bien un journal qui doit se considérer comme devant être mort et enterré après qu’il sera devenu la pierre de touche mondiale à qui chacun viendra se frotter pour faire reluire ses droits à se sentir mortifièrement (sic) offensé.

avec certains passages de mes commentaires d’alors :

En estimant « patent que Charlie Hebdo a outrepassé, à maintes reprises, impunément cet état de droit », oubliez-vous  que Charlie (pourtant maintes fois jugé après les nombreuses plaintes portées) n’a jamais été condamné par la Justice (française),  ce qui pourrait prouver ipso facto qu’il n’aurait justement jamais «outrepassé » le droit ?

A moins que vous vous estimiez, vous, en droit de juger la Justice, ce que je crains de devoir craindre. Mais dans ce cas, confondant (votre) morale et (notre) droit, de quel droit particulier pourriez-vous encore faire appel  pour prétendre délimiter quelque « état de droit » ?

… … …

Vous confondez « outrepasser un état de droit » (commun) et « outrepasser [votre] morale » (particulière) : toute loi peut bien sûr être contestée ou critiquée pour être améliorée (mais en attendant, on lui obéit, si l’on est soucieux de l’état de droit, lequel permettrait justement qu’on se batte contre une loi estimée contestable), voire bafouée si on s’en estime le droit moral (mais le droit moral dont on se targue n’est pas la loi).

Aussi, ce n’est pas Charlie qui outrepasse la loi, c’est celui qui prétend le condamner au nom d’une morale particulière (exactement ce que font les islamistes : leur loi supérieurement divine ou leur morale particulière leur paraît plus valable que la loi commune du pays où vivent leurs victimes). C’est au nom de votre morale particulière que vous condamnez la loi commune qui n’aurait pas condamné Charlie.

C’est « votre » droit particulier mais pas « le nôtre ».

Diverses lois françaises (Pleven, Gayssot) nous ont permis de poursuivre légalement (et faire condamner) toutes sortes de propos, actes ou publications illégales (racistes, négationnistes, etc.). Charlie a plus d’une fois eu à se défendre au tribunal pour ce genre d’incrimination. Qu’il n’ait jamais été condamné (comme vous le rappelez, je n’ai pas vérifié) prouve seulement que Charlie peut paraître immoral sans être illégal.

Vous avez d’autant plus le droit de « juger la justice » (en notre pays) que vous n’y risquez rien. Le premier délinquant venu saura d’ailleurs être aussi bon sinon meilleur expert que vous dans l’art de condamner une loi qui le condamnerait lui et pas assez les autres qui font pourtant les mêmes ou pires crimes que lui…

… … …

Loin de vous caricaturer ou outrer, je ne fais que vous lire et vous citer : ici, une fois de plus, vous déclarez que la justice française, (le « droit commun ») n’est pas juste, puisqu’elle ne juge pas selon vos voeux et « n’applique pas à Charlie ou à Michel Houellebecq la même mesure qu’il applique à Christine Boutin, Eric Zemmour ou Dieudonné ».

Or, cet individu (qui au nom de sa morale) se prétend meilleur juge que la justice, c’est bien vous. Est-ce ma faute s’il m’arrivait de mieux vous lire que vous-même ? 

…   … …

Malgré le temps passé depuis que nous avons renoncé à tenter d’échanger, je n’ai pu manquer de penser à vous en retrouvant par hasard cette vieille page consacrée à une analyse critique de l’approche de François Héran, à propos de laquelle nous avions déjà pu exprimer longuement nos divergences, au point de nous en agacer.

Ce n’est pas pour vous agacer que je vous la propose, mais parce qu’il se trouve que nous sommes toujours vivants tous les deux, avons maintenu nos blogs (même si nous y écrivons peu et que je continue de vous lire, même sans réagir) et que les récents verdicts du procès (accessoirement fait aussi à la notion de blasphème) fait aux personnes judiciairement considérées comme impliquées dans l’assassinant de Samuel Paty auront sans doute pu alimenter vos réflexions et peut-être votre indignation.

Bref, malgré toute la désespérance que nous pouvons nous inspirer, je vous souhaite une bonne fin d’année et, ainsi qu’à tout notre pauvre pays et monde, santé et survie.

Suite à quoi, voici certaines de mes interventions  : 

Je vous ai effectivement mis un lien destiné à vous “donner une leçon” (ou, plus simplement, vous proposer à réfléchir, ce en quoi, enseignants, nous sommes censément experts).

La position que je vous reproche, depuis deux ans, est simplement celle de qui s’autorise à faire le procès d’un mort. En l’occurrence, un collègue assassiné pour avoir, dans le cadre de sa mission, proposé une caricature choquante afin de la mettre en question.

J’ai, plus d’une fois, rappelé que la caricature présentée à ses élèves par Samuel PATY (caricature sortie d’un corpus pédagogique proposé par l’E.N. pour l’enseignement en question) l’avait été dans le cadre d’un cours sur le dilemme posé par la notion de “liberté d’expression” : jusqu’où peut-on choquer (ou non) par une caricature ou une prise de position, quelles en sont les limites (fixées par la loi locale des citoyens concernés, la ‘décence commune’ ou n’importe quelle communauté de par le vaste monde, informée de l’existence d’une telle publication éventuellement faite aux antipodes), et quelles réponses possiblement meurtrières on pouvait trouver légitime (ou non) d’opposer à de telles publications.

Caricature,  mise au sens propre à la question au sein d’un cursus d’études, et non publiée dans le cadre d’une propagande raciste (comme notre société a pu en voir, hélas, proliférer ces dernières décennies).

Je vous ai mis un lien vers un entretien où Di Nota tentait d’expliquer qu’à partir du moment où on acceptait, au cours des leçons que l’on était amené à faire dans le cadre des programmes, de tenir compte du risque de “choquer”, “froisser” des élèves (ou leurs parents ou leur communauté idéologique ou religieuse) pour leurs croyances, convictions ou traditions, on n’en finirait plus de risquer de mal faire, de choquer, de froisser, de déplaire ou de devoir se censurer. Et que là où aujourd’hui telles caricatures devaient être mises à l’index, demain tels auteurs ou thèses scientifiques classiques le seraient.

Puisque vous avez pris le risque de publier certaines caricatures pour prouver qu’une caricature peut être raciste, odieuse ou condamnable (et condamnée, en vertu de nos propres lois, ce qui n’est plus à prouver), je vais prendre le risque de publier in extenso une page d’un journal sans en avoir demandé l’autorisation : il s’agit du discours que la soeur de S. PATY a proposé à la Sorbonne lors de la commémoration du deuxième anniversaire de la mort de son frère :

“Je remercie bien évidemment M. Pap Ndiaye, ministre de l’Éducation nationale, de nous faire l’honneur de sa présence. Je remercie les élèves et les professeurs qui ont participé au 1er concours du prix Samuel-Paty, dont le thème était : « Sommes-nous toujours libres de nous exprimer ? ». Je remercie tous les membres du prix et je remercie l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) pour être à l’origine de ce prix et de l’avoir soutenu depuis plus d’un an. Je remercie l’association Dessinez Créez Liberté de nous avoir offert des dessins. Et je voudrais également remercier l’artiste Kaotik 747, en duo avec Gino, et toute son équipe, pour mettre en ligne demain, le 16 octobre 2022, une chanson qui rend hommage à mon frère et à tous les enseignants. Parce qu’il y a des causes et des valeurs qui sont non partisanes et qui se doivent d’être universalistes pour dire « c’est la dernière fois ». En marge de la cérémonie organisée avec les classes lauréates, je remercie l’APHG de me permettre aujourd’hui d’expliquer pourquoi ce prix à un nom… Samuel-Paty.

Après avoir vu le « devoir de faire front » avec le peuple dans la rue, après avoir vu le « devoir de mémoire » avec ces innombrables lieux, plaques et salles qui portent désormais son nom. Et aujourd’hui, la concrétisation du prix Samuel-Paty, portée par une poignée de professeurs qui poursuivent l’œuvre de mon frère : enseigner, c’est expliquer, et non se taire. En attendant le « devoir de vérité », je viens ici reprendre son cours pour assurer un dernier devoir, celui de lui rendre son honneur.

Pour cela, il me semble nécessaire de reprendre les objectifs du programme d’enseignement moral et civique de quatrième. Ces valeurs sont notamment la dignité, la liberté, l’égalité, la solidarité ou encore la laïcité. La méthode des dilemmes moraux a pour objectif de faire croître l’autonomie morale et de développer les capacités de raisonnement des élèves pour forger des esprits critiques. Un esprit critique n’accepte aucune assertion sans s’interroger sur sa valeur.

Elle vise aussi le respect du pluralisme des opinions, dans le cadre d’une société démocratique, tout en rappelant que la loi civile en est la garante. Je dédie ce discours à toutes les personnes mortes, blessées, torturées ou incarcérées dans le monde, pour avoir osé s’exprimer, et je le fais pour faire ­comprendre qu’on ne met pas un « oui, mais » après le mot « décapitation », en France, on met un point.

« Étude de situation : la liberté de la presse » et « Situation de dilemme : être ou ne pas être Charlie » sont les deux cours que mon frère a présentés à ses classes de quatrième à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo. Son premier cours, intitulé « Étude de situation : la liberté de la presse », est là pour rappeler que toutes les libertés sont des conquêtes humaines et qu’il n’en a pas toujours été ainsi, précisant que les journaux et les livres étaient soumis à la censure.

La libre communication des pensées et des opinions est définie comme un des droits les plus précieux de l’homme (art. 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen). Samuel précise également que cette liberté reste limitée par la loi de 1881, qui impose de ne pas publier de fausses nouvelles, qui pourraient troubler la paix publique. Celle-ci interdit également la diffamation des personnes.

L’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, est mis en exergue pour expliquer que la liberté de la presse peut être menacée. La vague de manifestations en soutien aux journalistes, cette solidarité inconditionnelle au lendemain de cet attentat n’avait pour but que de montrer qu’aucune intimidation ne nous ferait abandonner la liberté d’expression. Rien n’est acquis définitivement, et il ne faut pas oublier que si une de nos libertés est menacée, il faut en assurer la défense pour la préserver.

Il expliquera également que dans les pays où la liberté d’expression n’existe pas, des personnes sont condamnées à la prison ou à mort à cause de leurs idées, par exemple les journalistes de Reporters sans frontières sont là pour dénoncer ce qui est tu. Mon frère finira ce cours en annonçant que lors de la prochaine heure, il reviendra sur l’attentat contre Charlie Hebdo en montrant les caricatures qui ont fait polémique.

Son deuxième cours, intitulé « Situation de dilemme : être ou ne pas être Charlie » : trois caricatures représentant le prophète Mahomet sont montrées quelques secondes, ces caricatures étant issues du réseau Canopé de l’Éducation nationale. Dans ce cadre-là, il interroge sa classe ainsi : faut-il ne pas publier ces caricatures pour éviter la violence ou faut-il publier ces caricatures pour faire vivre la liberté ? Une liberté peut entrer en conflit avec d’autres droits ou le respect dû aux autres personnes.

En résumé, Samuel n’a pas fait l’éloge de la caricature, mais il a défendu la liberté d’en dessiner une. Les caricatures peuvent choquer, mais ne sont pas faites pour tuer. Il n’y a aucun cas recensé de décès pour avoir eu sous les yeux une caricature. Les caricatures sont là pour montrer qu’on peut ne pas être d’accord avec telle personne, telle opinion politique ou religieuse. Cette liberté est encadrée par la loi. C’est ainsi que Samuel donnera à sa classe la possibilité de comprendre que la laïcité permet, comme le dira d’ailleurs une de ses élèves, de croire et de ne pas croire, et, dans les deux cas, « sans pression ». Cette formule est d’ailleurs celle de M. Patrick Weil, et elle l’a retenue.
En droit français, il n’existe aucune infraction sanctionnant les atteintes aux divinités, dogmes, croyances ou symboles religieux, autrement dit le blasphème. Il faut donc faire la différence entre les atteintes aux croyances et les atteintes aux croyants.

Personne n’est obligé d’aimer Charlie Hebdo, et encore moins de l’acheter et de le lire. On a le droit de ne pas aimer les caricatures et de le dire. La paix civile, dans une société démocratique, est garantie par cette tolérance que d’autres ne pensent pas comme nous. Dans un État de droit, personne n’a le droit de menacer ou de tuer, on s’adresse à la justice pour régler ses différends. Samuel apprenait à ses élèves à se confronter à ce qui peut déplaire, tout en leur laissant exprimer leur désaccord. Il a opposé le langage à la violence.

Alors, oui, Samuel a déconstruit les arguments des islamistes en montrant leur vacuité dans notre République laïque. Il a accompli son devoir et il a tenu ce poste pendant vingt-trois ans, jusqu’en 2020, pour la dernière fois.

J’aimerais également revenir sur un point important, qui ne semble pas avoir été compris il y a deux ans, et encore aujourd’hui, par beaucoup.

Lors de la projection, pendant quelques secondes, des caricatures, Samuel propose, et non impose, aux élèves qui auraient peur d’être choqués de ne pas regarder ou de sortir quand une auxiliaire de vie scolaire (AVS) est présente, et non pas seulement aux enfants musulmans. C’est un acte de prévenance envers un public encore jeune. Des enfants de 13, 14 ans, par leur sensibilité, ne veulent peut-être pas voir des dessins appelant à créer de l’émotion. Il leur a ainsi laissé le choix – choix possible dans une société laïque uniquement. Choix qui ne semble pas avoir été assumé par la suite par deux élèves.

La laïcité est le respect de toutes les religions. Je mettrai en parallèle la laïcité de Jules Ferry, qui consiste à ne pas froisser et donc à ne pas forcer des enfants à regarder des caricatures, et le principe de neutralité, qui, lui, tend à appliquer à tous le même traitement. Je répondrai que dans cette situation de dilemme, le fait de PROPOSER à TOUS de ne pas voir une caricature respecte donc autant la laïcité que la neutralité.

Par des amalgames, c’est-à-dire la confusion volontaire de deux choses distinctes, on finit par transformer un acte laïque et neutre en une discrimination. En donnant au faux l’apparence du vrai, on finit par faire passer un comportement laïque pour un comportement raciste.
Il me reste un dernier point à soulever, il a été écrit que dans un souci de ne pas froisser, il avait tout de même froissé. C’est ainsi qu’on a pu qualifier son geste de « maladresse ». Je vous expose donc une situation de dilemme : imposer de voir les caricatures reconnues comme blasphématoires et proposer de ne pas voir les caricatures perçues comme une discrimination.

L’absurdité de cette situation touche au comique, puisque les deux propositions, VOIR et NE PAS VOIR, semblent froisser. Cela tend surtout à faire passer une réaction d’une minorité pour celle de la communauté musulmane tout entière. Alors que, dans les faits, pour la majorité des musulmans, la France est une république laïque qui ne reconnaît pas le blasphème et que dans un État non religieux, on ne peut reconnaître qu’il y ait une loi divine supérieure à celle des hommes.
Enfin, appliquer les règles de la laïcité à certains et non à d’autres, comme certains le voudraient, c’est octroyer des droits spécifiques à des individus pour motif religieux. Cela relève de la discrimination institutionnelle au plus haut niveau de l’État, contraire à la Constitution, à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ainsi qu’à la Convention européenne des droits de l’homme.

Comme cela n’est pas possible, le fait de se positionner en victime, alors même que le choix est préservé de voir ou de ne pas voir, a pour projet de nous faire renoncer aux caricatures, à notre liberté d’expression et à cette laïcité qui ne trouverait plus de sens dans une société multiculturaliste. Faut-il rappeler que la laïcité, comme le dit si bien mon ami M. Henri Peña-Ruiz, « n’est pas une option spirituelle parmi d’autres, elle est ce qui rend possible leur coexistence, car ce qui est en droit à tous les hommes doit avoir le pas sur ce qui les sépare en fait ».
Se servir des plaintes victimaires, d’un antiracisme dévoyé et, au besoin, de la PEUR comme leviers n’a pour objectif que de rendre nécessaire et acceptable la renonciation à notre école laïque. À cela, je viendrai opposer deux choses : le nombre face au bruit.

Je poserai une question simple : combien d’enfants se sont sentis offensés ? La réponse se trouve dans le rapport de l’Éducation nationale : deux, admettons trois, si on compte également la jeune fille absente. Donc trois élèves sur les 60 qui composent les deux classes de quatrième de mon frère et qui ont bien évidemment eu le même cours. Est-ce que cela n’est pas problématique de dire qu’il a froissé LES élèves ?

Cette attitude a engendré deux conséquences. Premièrement, de faire passer une réaction minoritaire comme majoritaire, rendant mon frère coupable aux yeux de tous de discrimination. Deuxièmement, reconnaître qu’il ait pu commettre une erreur en lui demandant de s’excuser a donné toute légitimité à ce qui était clairement visible, validant ainsi une campagne islamiste menée par des parents faussement indignés. Cette campagne, sous couvert d’islamophobie, ce voile d’impunité qui rend possible la propagande de la haine, ce djiha­disme d’atmo­sphère seront responsables de la mort de Samuel. Dans le djihadisme d’atmosphère, il n’y a aucune dilution de responsabilité, chacun a la sienne, et de le reconnaître c’est bien cela qui servirait à la manifestation de la vérité.

Alors, je vous le demande, entre celui qui fait preuve de prévenance de proposer de ne pas voir les caricatures et celui qui conforte les plaintes bruyantes de parents froissés, Qui donne des arguments aux islamistes ? J’invite également les adeptes du « Oui, MAIS… » et les inverseurs de culpabilité à prendre lecture de la note du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation du 27 août dernier. Celle-ci « évoque une offensive anti-laïcité menée sur les réseaux sociaux visant à déstabiliser l’institution scolaire et soulève que du personnel des établissements participe implicitement à la propagande salafo-frériste à l’école ». Il va être de plus en plus difficile de contorsionner les faits et de manipuler les opinions à dessein sans afficher clairement un militantisme à l’idéologie islamiste.

Alors, NON, Samuel n’est pas responsable de sa propre mort. « On ne prostitue pas impunément les mots », disait Camus. Il faut pourtant voir ces vérités en face, sinon toutes les mesures correctives resteront vaines. Et il y aura un « ce n’était pas la dernière fois ». Tant que rien ne change, c’est que rien n’est fait. Pour conclure, je vais vous lire un texte qu’une ancienne élève a écrit après sa mort.
« Merci pour le travail que vous avez fait, vous m’avez enseigné l’histoire-géographie comme personne ne l’avait fait avant. Merci d’avoir été mon professeur pendant deux ans. Merci d’avoir été d’une certaine manière dans ma vie (on se voyait du lundi au vendredi, quand même). Merci pour ses blagues à la fin des cours, certes qui n’étaient pas vraiment drôles, mais, du moins, il essayait de faire en sorte que si on allait mal, ça pouvait nous remonter le moral. Merci, Monsieur, merci pour tout. »

Sommes-nous toujours libres de nous exprimer ? Je crois qu’en 2022 on n’aurait pas dû avoir à soulever ce débat.

Alors, vous, élèves et professeurs, montrez-nous, démontrez-nous qu’on peut encore répondre à cette question par un OUI. Pour… pour « la dernière fois ».

… … …

Le “sacré” où l’on veut se protéger, se ressourcer individuellement, s’unir ou se fondre collectivement mérite le respect. Mais comment, dans un même pays, faire communauté si le sacré des uns peut entraîner la condamnation à mort d’autrui pour sacrilège ?

L’Histoire ne nous a-t-elle pas encore appris que c’est toujours l’imposition du Sacré des uns au Sacré des autres qui a entraîné guerres civiles et ruines publiques ?

Or, quiconque prétendrait m’imposer son sacré ne me donne-t-il pas le légitime et sacrilège droit de résistance à ses prétentions ? Quiconque argue de son sacré dans une société qui ne partage pas sa croyance n’est-il pas un dangereux fauteur de guerre civile ?

… … … 

Ce qui fait débat entre nous, dans le contexte qui est le nôtre, n’est pas que des caricatures puissent, à juste titre, être jugées immondes, diffamatoires, racistes, honteuses, ignobles, etc. et donc susceptibles d’être (à la fois légitimement et légalement) sanctionnées par la loi ou au moins condamnées par la décence commune, mais le fait que certains (au nom d’une loi communautaire ou religieuse qu’ils estiment supérieure à tout) s’autorisent à tuer pour un dessin ou un roman (voire parfois un mot), et se trouvent des braves gens pour les comprendre (sans évidemment toujours les justifier, reconnaissons-le) et/ou accuser leurs victimes de ne pas être pour rien dans ce qui leur est arrivé.

Je vois mal quelle “équivoque” pourrait être reprochée à Samuel PATY, d’une part parce que lui-même n’est plus là pour lever cette équivoque que d’aucuns lui reprochent, d’autre part parce que des témoignages (dignes de foi) recueillis depuis son assassinat confirment le grand souci de ne pas choquer de cet enseignant qui, dans le cadre d’un programme et d’un cours sur ‘la liberté d’expression”, voulait justement mettre cette liberté en question devant et avec ses élèves en leur présentant un des dessins des plus choquants reprochés à Charlie afin de pouvoir leur demander si, selon eux, la liberté d’expression pouvait aller jusqu’à de telles provocations (dont il invitait même les élèves susceptibles d’être choqués à en détourner les yeux).

D’ailleurs ce n’est pas la présentation de ce dessin qui aura déclenché la mécanique en réseau débouchant sur la mort de Samuel PATY, mais les mensonges d’une élève absente à ce cours, et les procès d’intention qui lui furent ensuite faits par des manipulateurs islamistes…

le combat pour une laïcité digne me semble être aussi une question d’honneur”, rappelez-vous.

Le combat contre l’islamisme ne doit pas selon moi être engagé au nom de la laïcité (garante des libertés de croire ou de ne pas croire, garante du droit à rendre publiques ses convictions et croyances aussi bien religieuses qu’irréligieuses, dans la seule limite du respect d’un ordre public lui-même pas toujours clairement cadré, ou dans le respect d’une loi -par exemple celle de 2007 interdisant le prosélytisme religieux en milieu scolaire) mais plutôt au nom de la légitime résistance que l’on doit, en tant que démocrate, opposer à tout cléricalisme d’emprise sociale, culturelle ou politique se rêvant théocratie, de même que tout totalitarisme idéologique appelle la légitime résistance qui doit s’opposer à lui.

Certes, cela suppose qu’on ne confonde pas islam (religion) et islamisme (idéologie), qu’on ne confonde pas pratique d’une religion voire simple identification à une communauté d’origine et à ses habitus culturels et prosélytisme religieux ou militance idéologique. Ce qui dit ainsi semble clair, mais peut impliquer de difficiles et quasi insolubles casuistiques (si nombreuses que je ne veux pas les illustrer ici), tant il est des pratiques que les uns estimeront relever d’une simple tradition (vestimentaire, par exemple) et les autres du prosélytisme (militance ostentatoire à laquelle on doit être libre de pouvoir opposer une militance antagoniste).

On doit pouvoir dénoncer la “supercherie” de gens condamnant l’homosexualité comme une maladie ou une dégénérescence mais prétendant ne rien reprocher aux homosexuels qui en seraient victimes… tout en dénonçant le morbide penchant qui les pousserait à induire autrui en tentation, répandant ainsi la contagion de leur dégénération, etc. Le tout finissant sur des bûchers ou dans des fours, comme l’histoire nous l’enseigne.

Ne doit-on pas, pour autant, pouvoir critiquer une idéologie sans passer ipso facto comme insultant les victimes de cette idéologie. ne doit-on pas pouvoir critiquer l’islamisme sans passer d’office pour des ennemis de nos concitoyens musulmans, critiquer le stalinisme sans passer ipso facto comme l’ennemi de ses voisins communistes, critiquer le nazisme sans accuser tous les Allemands d’être nazis ? Molière dénonçant Tartuffe ou les intrigues du parti des dévots a-t-il fait preuve de christianophobie ?

Accuser d’islamophobie, c-à-d de racisme antimusulmans toute critique du prosélytisme islamique et de ses dérives totalitaires ou terroristes revient de fait à assimiler tout musulman à un islamiste. C’est l’erreur de toute cette gauche dénonçant comme “guerre aux musulmans” la résistance intellectuelle ou idéologique à l’idéologie islamiste et ses dérives totalitaires.

Ce qui n’empêche pas de savoir à quel point subsiste encore en notre pays un insupportable racisme anti-arabe ou anti-maghrébin. Mais peu importe à ces racistes que ‘l’arabe’ soit ou nom musulman (pratiquant ou apostat), qu’il soit ‘arabe’ leur suffit. Le racisme ‘au faciès’ implique d’ailleurs que peu importent les actes, les pensées ou les croyances de celui qui en est, dès l’abord physique, victime .

La dangereuse perversion que cultivent les procès en islamophobie, c’est de contribuer à la propagande amalgameuse (propre à la fois aux islamistes ou à leurs alliés et aux racistes anti-arabes) expliquant que tout arabe ou maghrébin ‘de faciès’ serait forcément un musulman pratiquant et potentiel complice des islamistes qui ne pourrait qu’être révolté des résistances opposées à l’islamisme, alors qu’en fait il pourrait être lui-même un ennemi ou une victime du prosélytisme islamiste. Vous rappelez d’ailleurs à juste titre combien d’intellectuels ou même de musulmans lambda sont victimes du totalitarisme islamique lorsqu’ils le dénoncent ou, juste, lui “manquent de respect.”

… … … 

La “sanctuarisation” de Charlie après la dimension mondiale de l’attentat dont il a été victime, reconnaissons que ce ne sont pas les rédacteurs massacrés le 7 janvier 2015 qui la souhaitaient…

Mais, maintenant, victime d’un attentat sans précédent dans l’histoire du journalisme mondial, n’est-il pas normal sinon fatal que Charlie soit devenu le symbole d’une liberté de la presse martyrisée par le fanatisme religieux ?

Devenu ainsi un symbole voire un martyr, on est (fatalement) contaminé (irradié ?) par du sacré ou du tabou. En tout cas, on prend une dimension historique qui fait de votre sort quelque chose qui vous dépasse.

Les caricatures de Charlie (celles au vu ou au prétexte desquelles sa rédaction a été massacrée) sont devenues des documents historiques, des pièces à convictions historiques (si odieuses soient-elles) qu’on ne peut pas ne pas citer ou montrer dès qu’on voudrait faire étudier l’histoire contemporaine de la liberté d’expression (ou juste l’illustrer). 

Au vu des informations dont je dispose, Samuel PATY, dans le cadre de son cours sur la liberté d’expression, s’est servi d’une des caricatures ‘charliesques’ (la rime en grotesque me convient) proposées dans le corpus officiel des documents de l’E.N. Il ne participait donc pas de quelque rite, culte ou propagande mais proposait seulement à ses élèves de se frotter, via cette caricature, à la fois à un ‘scandalon’ (ce sur quoi on peut trébucher) et à un ‘pharmakon’ (le remède qui peut être poison, le poison qui peut être remède. Sans se douter, hélas, qu’il deviendrait lui-même le bouc émissaire qu’on peut charger de toutes les fautes et envoyer paître le sable.
Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pharmakos )

[Matthieu, 18 ; 7 : “Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales ; mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive !”]

Sur le procès que vous faites à Charlie et à son avocat, doit-on s’étonner qu’un avocat ne se conduise pas en juge ? Doit-on s’étonner que Malka défende Charlie avec les arguments qu’il trouve utiles pour sa démonstration, que cela relève de la cohérence d’une plaidoirie : peut-on reprocher à une partie prenante de prendre parti ?

Si votre discours “concerne essentiellement la question de la cohérence et du respect des lois, de leur crédibilité ainsi que ce que je persévère à nommer l’honneur, celui du droit en l’occurrence”, pourquoi refusez-vous d’acter que, plus d’une fois, Charlie a bien été mis en examen et en jugement, et que, plus d’une fois, c’est justement au nom de notre droit qu’il a été relaxé ?

Lors d’un précédent commentaire (il y a deux ans), il me semble que je vous avais déjà reproché ce paradoxe : en appeler au droit pour faire juger le méchant, mais estimer ensuite que le droit aurait été bafoué parce qu’il n’aurait pas été conforme à vos attentes.

Pour le reste de votre réponse, et le procès que vous estimez légitime de faire ou refaire à Charlie jusqu’à ce que celui-ci vienne à résipiscence, plus précisément à un “examen de conscience” (incombant au pauvre pécheur avant sa confession devant une autorité religieuse voire quelque sainte inquisition), je n’y reviens pas : comme dit, on a le droit de détester Charlie, voire de le traîner en justice, mais, une fois justice rendue au nom du Droit même qu’on invoque, perseverare diabolicum.

Reste Samuel PATY, assassiné, dont même un rapport de l’IG de l’EN fait le procès des “maladresses” sans l’avoir entendu. Ce que je vous reproche depuis le début : être de ceux qui ont fait le procès d’un mort qui n’était plus là pour se défendre ni même pour être entendu comme ‘témoin assisté’ (ce qu’il ne fut, hélas, guère), ce qui, me semble-t-il, est contraire aux plus élémentaires notions d’un Droit que par ailleurs vous affirmez si précieux.

Bref, sur ce point, sur lequel je me suis permis de vous interpeller il y a deux ans, et sur lequel nous avons déjà beaucoup échangé, nous n’avons pas avancé. Désolé.

Même si par ailleurs, lisant ou relisant de temps en temps votre blog, j’en partage pour l’essentiel l’esprit, les analyses et les valeurs.

PS : j’ai oublié de vous mettre le lien précisant que selon la CEDH (et quoi qu’en pense un François Héran) « la liberté d’expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Article_10_de_la_Convention_europ%C3%A9enne_des_droits_de_l%27homme

… … …

Nous nous serions donc dit tout ce que nous n’arriverions pas à nous faire entendre. Et en resterons donc là(s).

Mais vu le temps et l’énergie consacrés à ces échanges que chacun prétend avoir faits de bonne foi, vous pourriez peut-être en proposer la lecture à un ou des tiers afin que, de l’extérieur, des jugements plus tempérés ou moins impliqués puissent être proposés sur cette question qui, pour moi, est une des tragédies de notre temps : situation dans laquelle, au nom de droits, valeurs ou vérités supérieures, ne peuvent que se torturer des victimes.

[Ce tiers auquel j’en appelle encore aujourd’hui, en juin 2026, en (re)publiant ces commentaires.
Ce tiers pouvant être vous, qui venez de me lire]

Enième réflexion sur l’antisémitisme

Un grand merci pour la publication de cette intéressante analyse des possibles doubles sources de l’antisémitisme (notamment chrétien et musulman), où l’on nous rappelle que les juifs pouvaient à la fois être jalousés comme des aînés et des modèles et rejetés comme des rivaux obstinés à refuser l’évolution ou la révélation messianique ou prophétique que d’autres avaient su accueillir.

Si j’osais, je  suggérerais trois points supplémentaires dont la convergence aura pu pousser à certains délires complotistes propres à l’antijudaïsme ou à l’antisémitisme du monde chrétien antique et médiéval  : 

1 L’interdiction du prosélytisme (à la différence du christianisme et plus tard de l’islam)
2 Le principe de matrilinéarité selon lequel  n’est “vraiment juif” que qui est né d’une mère juive
3 La pratique de la circoncision, ce marquage physique d’assignation communautaire, assimilable pour les chrétiens à une mutilation.

Or,  les premiers chrétiens furent des juifs dissidents, assez humanistes et universalistes pour estimer que tout homme (et femme, voir la place accordée aux femmes dans les évangiles) pouvait être sauvé par le sacrifice de Jésus, que tous les hommes pouvaient être les élus de Dieu, et que nulle matrilinéarité ni marquage physique n’était nécessaire pour faire partie du peuple de Dieu : une immersion symbolique (le baptême) permettait cette immersion dans la communauté universelle ouverte à tous, quelle que soit l’origine, la naissance, la famille, le pays ou la religion précédente..

Cette révolution proprement humaniste, cette Bonne nouvelle d’un salut éternel offert à tous par le sacrifice de l’un d’entre eux, à la fois homme comme les autres et fils de Dieu envoyé comme Messie pour le salut de tous, cette Bonne nouvelle annoncée à tous les hommes, les juifs la refusèrent et restèrent fidèles à leur foi et à l’attente de leur Messie.

A mesure que la secte chrétienne devint une religion de plus en plus répandue au fil de siècles et sut s’imposer comme religion officielle et impériale (christianisme nicéen) sous l’empereur romain Théodose, il était fatal que les interactions sociales avec le  judaïsme fussent réduites voire interdites.

Ainsi, s’instaura peu à peu un séparatisme communautaire. Et, les juifs s’interdisant tout prosélytisme, on put estimer qu’ils étaient assez  hautains pour ne se reproduire  jalousement qu’entre eux. En outre, se cantonnant dans leurs synagogues pour leur mystérieuses pratiques religieuses, dont la circoncision,  les juifs ne pouvaient-ils être soupçonnés de pratiquer  des mutilations rituelles d’enfants et s’étonnera-t-on que des rumeurs malveillantes pussent à l’occasion parler de sacrifices d’enfants arrachés à d’autres communautés  ? 

N’est-ce pas ce séparatisme par lequel on pouvait se signaler autant qu’y être renvoyé qui aura pu entrainer à la fois les jalousies à l’encontre d’un peuple se prétendant élu par le  Dieu unique (et donc théoriquement commun) et le mépris à l’égard d’aveugles, incapables de lire correctement leur propre Saint Livre (cf. Thèse de St Augustin et la Synagogue aux yeux voilés de nos cathédrales gothiques) ?

Apostasie et “born again” (1)

Au fil de mes navigations sur le net, je viens d’apprendre que, depuis novembre 2023, Ayaan Hirsi Ali (musulmane de naissance et d’éducation ‘frériste’ en Somalie, puis athée et sociale-démocrate après sa migration émancipatrice en Europe) s’était officiellement convertie au christianisme et ralliée à la  droite politique, maintenant qu’elle  vit aux USA (dont elle est devenue citoyenne en 2013).

Ce genre de conversion à une nouvelle religion (après une éventuelle mais non nécessaire transition par de l’athéisme) après l’apostasie d’une religion précédente confirme qu’on peut renoncer à une pratique religieuse sans pour autant renoncer à une conception religieuse ou mystique du monde.

Le passage par un athéisme anticlérical de résistance à l’oppression religieuse préalablement subie est cependant tout aussi compréhensible et, semble-t-il, assez répandu.

Mais un athéisme de révolte, d’affiliation à une résistance anticléricale organisée n’implique pas un athéisme philosophique (cf. celui d’un Conche, d’un Comte-Sponville, d’un Camus, d’un Nietzsche, d’un Diderot, d’un d’Holbach, d’un Jean Meslier, etc.) permettant de réfuter l’existence d’Entités surnaturelles transcendantes douées ‘d’intelligents desseins’ ou  d’intentions (bonnes ou mauvaises) dont notre sort (et celui de toute Création) pourrait dépendre. Seul un athéisme philosophique permet de comprendre que le sens d’une vie ne peut se trouver que dans celui qu’on sait lui donner (ou ne pas lui chercher).

Pour Ayaan Hirsi Ali, en quête de “réconfort spirituel” plutôt que de cohérence intellectuelle,  “l’athéisme n’a pas réussi à répondre à une question simple : quel est le sens et le but de la vie ?”.

Si l’on se range avec des athées afin d’entrer en résistance à quelque oppression religieuse pour y trouver des alliés  en vue de dénoncer une tyrannie religieuse, on est plus dans une mobilisation collective de dénonciation que dans une démarche personnelle de reconstruction. Et si cette organisation collective de résistance  ne permettait pas de triompher de l’ennemi, il ne serait pas anormal de choisir une autre organisation que l’on estimerait plus efficace.

Ayaan Hirsi Ali n’a pas trouvé dans l’athéisme “des ressources nécessaires pour faire face à ses nombreux défis culturels et civilisationnels” .

Il n’est donc pas anormal que, soucieuse de trouver à la fois un sens à sa vie et des alliés plus efficaces que les athées dans son combat contre le totalitarisme islamiste, elle ait cherché du côté d’une spiritualité alternative à celle qu’elle connut dans son enfance et assez offensive pour répondre à sa combativité “civilisationnelle” tous azimuts contre les traditionnels (et actuels) ennemis de son pays  :  la Chine, la Russie, l’Iran et… le wokisme.

Elle s’en explique très bien dans ces passages de la tribune ci-dessous : 

https://tribunechretienne.com/lincroyable-conversion-dune-musulmane-condamnee-a-mort-par-lislam/

« Le défi qui se dresse devant nous est celui de la civilisation. Nous ne pouvons pas résister à la Chine, à la Russie et à l’Iran si nous ne pouvons pas expliquer à nos populations pourquoi c’est important de le faire.

Nous ne pouvons pas lutter contre l’idéologie woke si nous ne pouvons pas défendre la civilisation qu’elle s’efforce de détruire. Et nous ne pouvons pas lutter contre l’islamisme avec des outils purement laïques. . Pour gagner les cœurs et les esprits des musulmans ici en Occident, nous devons leur offrir quelque chose de plus que des vidéos sur TikTok.

La leçon que j’ai apprise de mes années avec les Frères musulmans est le pouvoir d’une histoire unificatrice , ancrée dans les textes fondamentaux de l’islam, pour attirer, engager et mobiliser les masses musulmanes. À moins que nous n’offrions quelque chose d’aussi significatif, je crains que l’érosion de notre civilisation ne se poursuive. , il n’est pas nécessaire de chercher… Le christianisme a tout. »

Dommage que les articles auxquels j’ai eu accès ne précisent pas “quelles ressources” auraient manqué à l’athéisme aux yeux d’A.H.A. ou de quels outils “purement laïques” elle aurait souhaité disposer pour lutter contre l’islamisme.

C’est donc une réflexion que je laisse ouverte à qui serait tenté de m’en parler…

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Pour plus d’information sur la vie, l’engagement, l’environnement (conservateur) et l’évolution d’A.H.A., on consultera utilement l’article que lui consacre Wikipédia :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Ayaan_Hirsi_Ali
ainsi que celui consacré à son mari, Niall Ferguson : https://fr.wikipedia.org/wiki/Niall_Ferguson

(1) ne pas hésiter à faire des recherches sur internet avec ces 4 mots réunis dans la même requête

Dans Alice au pays des merveilles (1865), Lewis Carroll faisait dire à son héroïne :
« Si ce monde n’a aucun sens, qu’est-ce qui nous empêche de lui en inventer un ? » 

Du terrorisme et de ses sources

Je publie ici une assez longue réflexion que je m’étais construite il y a 20 ans, dans un contexte international de prolifération du terrorisme islamique /islamiste. Cette réflexion me semble toujours pertinente. Et m’apprend qu’il y a 20 ans, je recourais encore sans problème au terme dislamophobie, que je récuse virulemment depuis 2015, après les attentats contre Charlie, mais dont, depuis l’assassinat clairement antimusulman / islamophobe (la semaine dernière, avril 2025) de ce jeune musulman dans la mosquée où il priait, il me semble difficile d’en interdire farouchement l’emploi. Surtout que nous n’avons pas su diffuser l’emploi d’un terme plus adéquat comme « islamistophobie » qui aurait pu désigner utilement la peur, l’horreur que peuvent inspirer certaines formes de prosélytisme (?) de cette religion, lorsqu’elle devient une idéologie politico-religieuse totalitaire.

Voici donc cette réflexion de l’été 2005 sur le terrorisme et ses possibles sources :

Lorsque le terrorisme islamique s’en prend au WTC, au métro de Londres, à celui de Paris, voire à certaines stations touristiques de réputation et fréquentation internationale (comme en Egypte ou en Indonésie), on comprend que cela nous secoue, écœure ou nous induise à de dangereux vertiges vindicatifs ou préventifs, voire à des analyses expertes sur quelque guerre islamo-occidentale qui aurait été ou devrait en retour être déclarée.

Lorsque cela se passe en Israël, on l’explique par la situation locale particulière voire la juste résistance à une occupation illégale.

Mais lorsque cela se passe en Irak, au Pakistan, en Egypte, en Arabie Saoudite, j’en oublie, et que quotidiennement, notamment en Irak, cela entraîne des morts par dizaines, dans des pays où des musulmans s’en prennent à d’autres musulmans, est-ce que les explications fournies ici pour expliquer le terrorisme par une guerre que certains musulmans fanatiques mèneraient à l’Occident chrétien ou laïque fonctionnent encore ? Est-ce que certaines expressions un peu délirantes dans leur islamophobie qui circulent ici et là ont encore leur sens ?

Si nous gardions à l’esprit que le terrorisme islamique fait, a fait, et continue de faire beaucoup de ses victimes parmi d’autres musulmans (dont les attentats commis en Occident où résident aussi beaucoup de musulmans), peut-être accepterions-nous plus facilement les suggestions de ceux qui nous disent que la lutte contre le terrorisme, sa dénonciation et sa prévention concernent autant les musulmans que l’Occident (à supposer que les musulmans ne soient pas occidentaux, ce qui est faux pour beaucoup d’entre eux).

Tous ceux qui au contraire, musulmans ou non, estimeraient que le terrorisme islamique s’inscrit dans une guerre de civilisation qu’au nom de l’Islam certains mèneraient contre l’Occident, ses symboles ou ses valeurs, risquent fort d’encourager la méfiance mutuelle entre musulmans et non musulmans et de ranger en camps différents, déclarés éventuellement antagonistes, les victimes d’une même agression.

Le terrorisme actuellement islamique pourrait peut-être s’analyser comme certains terrorismes précédents nationalistes/régionalistes, irrédentistes ou nihilistes, de gens qui, très minoritaires dans la société où ils vivent, désespérants de voir leurs thèses délirantes (séparatisme, crispation identitaire, impatience politique ou religieuse, culte de la violence régénératrice, eschatologie apocalyptique, etc.) tant soient peu écoutées, virent à la psychose (auto)destructrice.

Vivant leur conspiration et leur secret en petits groupes (même s’ils sont éventuellement mariés par ailleurs), isolés (au sein de leur mouvance) de la communauté de leur concitoyens, dans des ambiances dostoïevskiennes (voir son roman sur ce thème : « Les démons »), sûrs d’avoir tout compris mieux que tout le monde, se manipulant et s’effrayant diversement eux-mêmes, dans une émulation auto-allumeuse, où se mélangent paranoïa et exaltation hystérique, ces illuminés, ces « possédés » (ancien titre du roman de Dostoïevski précédemment cité), n’ont rien de proprement musulman, même si la situation politico-culturelle de certains pays musulmans (absence de démocratie + crispation nationaliste ou religieuse liée à diverses blessures narcissiques post-coloniales, etc.) est sans doute favorable à ce genre de désespoir ou d’exaltation mortifère.

Bref, la pulsion terroriste est sans doute une des psychoses où peuvent sombrer bien des humains et non pas l’apanage d’une religion ou d’une autre. Et elle doit donc être systématiquement dénoncée et prévenue aussi bien par les musulmans que par les non musulmans.

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Il semblerait que l’homme ait su être un loup pour l’homme avant l’invention de toute religion.

Sans doute que les religions ont été une des tentatives, préhistoriques puis historiques, pour essayer de domestiquer le loup qui est en l’homme et nous rassurer sur nous-mêmes (et « nos abîmes », comme disait Baudelaire) et notre destin.

Mais ces tentatives, toutes humaines (quelque Dieu auquel elles prétendent) restent œuvres humaines, et donc ne sont que tentatives pour conjurer les pulsions abominables qui parfois sourdent en nous.

Œuvres humaines, les religions (et les textes prétendument sacrés auxquels elles se réfèrent) véhiculent les espoirs, les passions, les peurs et les circonstances historiques dans lesquelles elles furent élaborées (peur d’une communauté voisine et de la religion de cette dernière, émulation inter-sectaire, souci de s’ancrer dans une légitimité particulière, contrat avec une divinité tutélaire nouvelle ou plus puissante que les anciennes, etc.). En même temps, elles proposaient un certain nombre de règles de vie qui, par rapport à la situation historique préalable, devaient sans doute marquer quelques progrès éthiques ou espérer en proposer pour que les hommes (en tout cas ceux de la communauté concernée) vivent mieux ou soient plus forts que les communautés voisines et ennemies.

Hélas, à partir du moment où ces textes furent figés dans une tradition qui, pour leur donner plus d’autorité, les déclara parole divine, ils ne sauront souvent plus rien répondre de pertinent aux hommes qui, des siècles après, voudront encore y puiser une sagesse à leur usage.

Comme tout autre texte, les textes dits sacrés appartiennent à ceux qui s’en emparent par leur lecture et en tirent le sens, le jus ou le pus qui les arrange.

Si des gens en quête de justification quelconque pour justifier leur quête de pouvoir ou d’anxiolytiques pour apaiser leurs névroses ne disposaient pas de textes dits saints, ils s’en trouveraient d’autres pour s’y exalter. Des chrétiens nazis ont sans doute davantage puisé dans « Mein Kampf » que dans leur Bible pour justifier leurs exactions. Il en est de même pour certains marxisto-fascistes staliniens ou autres Gardes rouges inspirés par le petit livre de leur dieu Mao, etc.

Il est vrai, cependant, que si les autorités spirituelles des religions ou communautés concernées par des émergences terroristes dénonçaient officiellement les comportements ignobles qui, à leurs yeux, et au nom de leur texte sacré, étaient en contradiction avec leur foi, cela arrangerait bien des choses.

On a assez fait procès à Pie XII pour ses compromissions avec les chrétiens nazis ou au moins ses non dénonciations de leurs crimes pour qu’on puisse aujourd’hui interpeller pareillement tous les responsables religieux (reconnus tels ou autoproclamés) musulmans pour déclarer publiquement qu’en aucun cas l’Islam ne saurait servir de support idéologique à quelque terrorisme que ce soit (et quelles qu’en soient ses victimes, fussent-elles juives, infidèles voire ennemies de la nation musulmane).

Mais il faut beaucoup de courage pour oser parler contre les siens ou son camp au nom de ses propres convictions, surtout dans une ambiance hystérique où la moindre lumière risque de passer pour une flamme menaçante.

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Bien sûr, on pourra trouver dans le Coran, dans la Bible, dans les Evangiles, tel bout de ligne, tel verset, tel paragraphe qui permettra de dire presque tout et son contraire.

Le Coran n’a pas l’apanage ni des sublimités ni des horreurs (malgré tout le respect que je suis censé avoir pour ce saint texte, mais que je n’ai pas vraiment plus pour lui que pour d’autres).

Pour moi, le Coran (comme tous les autres textes dits sacrés) parle actuellement à ses lecteurs (ou interprètes, prêcheurs, etc.) actuels, et peut donc leur inspirer (ou justifier) tout et son contraire.

Mais on ne peut pas plus faire de procès au Coran qu’à n’importe quel autre texte dit sacré. Les linguistes savent qu’un texte n’est jamais que ce qu’on le lit et qui le lit.

Alors, évitons les éternels procès d’un texte, appuyés sur telle ou telle citation de ce texte. Faisons plutôt, précisément, le procès de telle ou telle lecture d’un texte, non pas au nom du texte (qu’on aurait mal ou bien lu) mais au nom des droits de l’homme et du citoyen, bref au nom de l’humanité (à laquelle appartiennent, par définition, tous les musulmans).

Même s’il n’y avait qu’un Islam ou un Coran (ce qui n’est, par définition linguistique, pas possible, puisque chaque lecteur en fait sa lecture), il est des millions de musulmans, tous différents et singuliers au sein de notre commune humanité.

D’ailleurs, musulmans, ils le sont par hasard, comme je suis français, alors qu’humains, nous le sommes tous nécessairement (comme le disait à peu près Montesquieu).

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Ce n’est jamais un texte (surtout une confuse compilation vieille de plusieurs siècles, fût-elle déclarée sainte) qu’il faut condamner mais l’usage que certains en font.

Par exemple, au nom de la Marseillaise, certains ont fait couler un sang prétendument impur pendant que d’autres, au nom de ce même hymne, versaient le leur lorsqu’ils étaient fusillés pour résistance (par exemple).

Ne mettons pas sur le dos du Coran (texte pour lequel je n’ai, en l’occurrence, pas plus de sympathie que pour la Bible) le sang que font couler des terroristes islamistes. Car il y a plus de musulmans qui trouvent dans ce texte des paroles de sagesse, d’espoir ou de simple humanité qu’il n’y en a qui y puisent de la poudre et des détonateurs.

« Islamophobie » : des mots au mo(r)t

Juste deux courtes réflexions, après les verdicts prononcés en conclusion du procès fait à des personnes diversement impliquées, soit comme responsables soit comme coupables, dans l’assassinat de Samuel Paty, tué et décapité par quelqu’un qui prétendait punir un ‘islamophohe’ blasphémateur de son Prophète :

1 D’abord le commentaire que m’a inspiré un article du Monde, consacré à ce procès :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/12/18/au-proces-de-l-assassinat-de-samuel-paty-les-avocats-de-brahim-chnina-et-d-abdelhakim-sefrioui-ebranlent-la-these-de-l-accusation_645 5949_3224.html

Phrase relevée dans l’article « … la campagne numérique lancée [contre Samuel Paty] relèverait d’un militantisme parfaitement légal contre l’islamophobie. »

Je crois, au contraire, que nous sommes là au cœur du problème :  quand on sait à quel point l’accusation « d’islamophobie » peut être mortelle pour celui qu’elle vise, nos lois devraient incriminer comme terroriste toute accusation d’islamophobie, toute accusation de « blasphème » à l’égard de l’Islam ou de son Prophète.

La légitime et nécessaire résistance idéologique au prosélytisme islamiste ne doit en aucun cas être amalgamée à du racisme anti-arabe ou anti-musulman.

2 Cette conclusion que je mets en partage à qui voudrait l’approuver ou la critiquer :

Si, une fois pour toutes,  on pouvait comprendre qu’accuser qqn ‘d’islamophobie‘ 
revient à le condamner à mort… 

Comprendre qu’un procès en islamophobie tue, non pas des musulmans, 
mais ceux qu’on accuse de blasphémer un Prophète,
redoutable idole
qu’il serait sacrilège et mortel de représenter ou d’évoquer 
autrement que pour l’adorer, se soumettre, s’humilier..

Comprendre qu’un procès en ‘islamophobie’ 
est le principal levier par lequel on veut terroriser une population, 
la soumettre et la ramener aux temps obscurs de la théocratie.

Oxymore : démocratie théocratique

Je publie ici des commentaires proposés (mais non acceptés) suite à un article paru dans le Monde, évoquant le témoignage d’un collègue lors du procès fait aux présumés coresponsables de l’assassinat de Samuel Paty.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/11/13/au-proces-de-l-assassinat-de-samuel-paty-le-perilleux-temoignage-du-collegue-qui-s-etait-desolidarise-du-professeur_6392554_3224.html

Un collègue qui, par respect pour ses élèves, annoncerait que pourraient sortir de son cours (le temps de la présentation de certains dessins) ceux qui, en raison de convictions ou sensibilités particulières, risqueraient d’être choqués par une caricature anticléricale présentée dans le cadre d’une formation à la liberté d’expression devrait-il se voir imputer un procès en discrimination ?

Penser que certains élèves pourraient être plus choqués que d’autres par tel ou tel passage d’un cours n’implique-t-il pas justement une conscience claire  (et tout à fait louable) des clivages sociaux-culturels existant dans notre société ?

Si certains prosélytes religieux ne passaient pas leur temps à faire des procès en ‘cléricophobie’ à la moindre résistance à leur croisade cléricale ou en ‘islamophobie’ à la moindre résistance à leur prosélytisme islamiste nous n’aurions pas à nous poser ce genre de questions.

Si une part de notre intelligentsia ne contribuait pas paradoxalement elle-même à répandre le racisme qu’implique l’assignation de certains de nos compatriotes à être des « racisés » qu’il faudrait défendre d’un ‘racisme systémique’ nous n’en serions pas là non plus.

Une chose me semble sûre : ce n’est pas au nom de la laïcité qu’on doit justifier la lutte contre un prosélytisme religieux et son entrisme théocratique antidémocratique, puisque, par définition, la laïcité est la garante de toutes les libertés d’opinion, religieuses ou irréligieuses.

La laïcité n’est que le cadre permettant aux uns de vivre leur religion (voire d’en être des prosélytes) et aux autres de répandre publiquement leur engagement anticlérical ou leurs convictions athées. En démocratie, le droit de ne pas avoir de religion (et le dire) est au moins aussi sacré que celui d’en avoir une. Et puisque l’école est le lieu de ce commun Sacré, elle ne doit pas accepter du religieux sacrilège qui viendrait le provoquer.

Dans un pays laïque, il convient de respecter tant les éventuelles  religions… que l’irréligion… tant le mysticisme que l’athéisme voire l’antithéisme. En démocratie, tout cléricalisme doit susciter son anticléricalisme. En effet, tout mysticisme spiritualiste comme tout obscurantisme superstitieux doit réveiller l’universalisme rationaliste sur lequel la démocratie s’est construite. Sinon, nous serions en pleine régression intellectuelle. En démocratie, on construit un échange entre égaux sur des arguments et des savoirs auxquels tout le monde doit avoir accès. Or, le religieux prétend bénéficier de “révélations” voire de science ou de savoirs sacrés auxquels le pauvre non croyant n’aurait pas accès. Comment alors encore dialoguer à égalité citoyenne ?

Pour une pédagogie de la caricature

Je publie ici un commentaire proposé à Catherine Kintzler sur son blog Mezzetulle suite à une de ses prises de position sur l’emploi de caricatures en pédagogie.

On peut comprendre et partager votre légitime indignation face à ce qui, de prime abord, pourrait relever d’une forme de stigmatisation islamophobe (puisque s’interdire de présenter des caricatures relatives à la seule religion musulmane pendant qu’on inviterait à présenter des caricatures visant d’autres religions laisserait supposer que les musulmans seraient des élèves plus fragiles ou moins évolués que d’autres).

Néanmoins, et sans être islamophobe (sans estimer que les musulmans seraient, par culture, inférieurs en aptitude à comprendre une caricature), on peut savoir que c’est le prosélytisme islamiste qui depuis des décennies est le plus virulent, le mieux financé et, visiblement, le plus efficace des prosélytismes religieux. On sait aussi que c’est l’assignation identitaire à l’Oumma et au culte du prophète de l’Islam qui est un des champs les mieux labourés et semés par ce prosélytisme. Nous savons les redoutables fruits et crispations identitaires qui y ont poussé.

C’est pourquoi, il pourrait bien être pertinent de ne pas vouloir initier nos élèves (qu’ils soient musulmans ou non, s’identifiant tels ou non) à l’art ou au rôle de la caricature via des caricatures visant, fût-ce entre autres, la religion musulmane (puisque ne sont, hélas, que trop nombreux les ‘éveillés’ bienveillants expliquant tous azimuts que les malheureux ‘musulmans’, ‘racisés’ comme tels, ne peuvent qu’être victimes d’une islamophobie ‘systémique’). 

Plus logique me semblerait donc une progression pédagogique (puisque nous parlons justement d’enseignement) initiant peu à peu les élèves à la caricature via son évolution et son usage (tant émancipateur qu’éventuellement malveillant ou raciste) dans notre société (occidentale) au fil de son histoire. Et ce ne serait donc que dans un second temps (ou un second cycle d’enseignement) qu’on les initierait aux caricatures visant plus spécifiquement les religions, dont la leur. 

D’ailleurs cet enseignement programmé de la caricature pourrait aussi trouver sa place dans un programme d’Histoire étudiant l’évolution des mythologies, des croyances religieuses et des théocraties (anciennes ou modernes) ainsi que des résistances (vaincues ou victorieuses) qu’elles auraient suscitées au fil des temps. Ainsi un éventuel enseignement du ‘fait religieux’ (qui semble si urgent à certains) étudierait corrélativement le cléricalisme et l’anticléricalisme, le prosélytisme religieux et sa critique, etc.

Bref, avant de condamner Mme Pécresse, peut-être aurions-nous pu nous donner le temps d’instruire le procès qu’elle pourrait mériter (ou non).

Des droits de l’H/homme

Cet après-midi, écoutant France Culture (pour “Les chemins de la philosophie” devenu “Avec philosophie”, émission consacrée cette semaine à Claude Lefort) en me baladant du côté du Daubenschlagfelsen, je suis amené à me formuler la pensée suivante : 

Que ce soit en société ou en entreprise, les droits de l’Homme ne peuvent garantir les droits des hommes (des femmes, des minorités, des ‘racisés’, des LGBTQ+, etc.) qu’aussi longtemps que ceux-ci sacrifieront aux droits de l’Homme : l’Universel ne peut défendre la singularité qu’aussi longtemps que celle-ci se reconnaît dans cet Universel.

Le primat d’une naissance, d’une religion, d’une culture particulière ne pose aucun problème pour peu qu’elle promeuve la primauté du commun à construire.

Laïcité : d’un sacré l’autre

Qui voudrait parler laïcité ou religion, voire interpeller des croyants sur leur religion devrait se souvenir que presque tous les croyants, sans que leur avis ait été demandé,  auront été, au cours de leur enfance, élevés dans la religion de leurs parents, famille ou pays (au cas où il s’agirait d’une théocratie ou d’un pays n’autorisant qu’une seule religion). 

Et donc, très naturellement, même si nul n’est ce qu’il naît, on s’identifie à ce qu’on croit être (à ce qu’on nous a fait devenir), à ce qu’on croit croire, avec ceux qui partagent les mêmes croyances dans lesquelles on aura été élevé.

Ainsi, sous nos laïques latitudes (où l’on peut théoriquement choisir de croire ou ne pas ou plus croire), parmi les croyants s’identifiant ou identifiés comme tels, rares seront ceux qui, sans avoir eu d’éducation religieuse préalable, auraient choisi, une fois adulte et toute réflexion faite, de croire en un Dieu unique au culte duquel ils se rallieraient. [Je distingue adhésion à un tel monothéisme de ce qui relèverait de diverses quêtes personnelles ou ralliements pseudo-mystiques plus ou moins épisodiques ou superficiels].

Et ce n’est donc pas pour leur choix, mais pour ce qu’ils estiment leur identité que l’énorme majorité de nos croyants ne pourraient que se sentir existentiellement attaqués, stigmatisés, humiliés ou insultés lorsqu’on insulterait, à leur yeux, leur religion, leur Messie ou leur Prophète..

 Il se trouve qu’en terres chrétiennes, et sans remonter à divers courants contestataires ou “hérésies” des siècles précédents ni évoquer l’histoire d’autres civilisations, ce sont des chrétiens (protestants) qui ont su se révolter contre des autorités chrétiennes pour Réformer leur église (16e siècle), puis encore des chrétiens (notamment en France, au début du 20e siècle) qui, dans la logique de leur devise républicaine et des ‘Lumières’ d’une rationalité universalisable ont institué la séparation de l’Etat et des Eglises, posant ainsi  le principe d’une laïcité garante de la libre pensée (de croire ou ne pas croire) de chacun.

On imagine bien que ces Français n’auraient guère apprécié qu’un prosélytisme exogène, étranger à leur monde, se soit permis de venir leur dire comment ils devaient pratiquer leur religion, interpréter leurs textes sacrés ou en modifier les rites ou traditions, voire y renoncer. Une personne identifiée comme non-membre d’une communauté n’aura guère de chance d’influencer utilement un compatriote ou un hôte de cette communauté en vue de son émancipation ou autonomisation intellectuelle par rapport à ses croyances ou identifications.

Même si on leur expliquait que ce n’est pas eux, en tant que personnes qu’on interpellerait, mais seulement  leurs croyances ou leur prosélytisme, nos compatriotes ou hôtes s’identifiant à telle religion ou religiosité mise en cause se crisperont d’autant plus dans leur identité religieuse qu’ils s’y sentiront attaqués ou stigmatisés eux-mêmes. 

D’ailleurs de quel droit, à quelles fins voudrions-nous influencer tel croyant ou pratiquant ? Parce que nous l’y estimerions malheureux ou aliéné et que par fraternité humaine nous voudrions lui permettre de s’émanciper, ou, autre éventualité, parce que nous le trouverions agressif dans son prosélytisme ou dangereux dans son extrémisme ?

Sans doute que seuls des intellectuels identifiés comme membres de la communauté religieuse concernée pourraient peut-être faire évoluer les idées et croyances de leurs coreligionnaires… Mais eux-mêmes seraient dans un premier temps tellement peu nombreux qu’il sera aisé aux orthodoxes rigoristes au prosélytisme agressif de faire pression sur eux (par des campagnes de dénigrement ou menaces de mort voire exécutions) ou de les traiter d’apostats n’ayant plus droit à débattre d’une religion qu’ils auraient trahie. 

En outre, si la religion en question passait pour celle des pauvres et des victimes d’un système exploiteur, serait-il étonnant que des humanistes bienveillants ou “éveillés” ne soient pas les derniers à dénoncer toute critique de cette religion voire à intenter à ces critiques des procès en racisme (au cas où cette religion serait exogène) ?  

Bref, on peut parier qu’un Dieu (qu’on ne cesserait d’ailleurs de prêcher dans de plus en plus de lieux de culte) et les coutumes par lesquelles on se soumet à Lui resteront voire deviendront d’autant plus vivaces que des étrangers à la communauté s’évertueraient à les questionner, relativiser voire caricaturer. 

Cependant, quand on voudrait défendre le droit de chacun à la liberté de conscience, comment ne pas considérer un prosélytisme religieux qui pousserait à une assignation identitaire liée à une naissance ou une origine (voire une ‘race’ comme le feraient volontiers certains) comme un adversaire de notre commune humanité et de la commune raison que nous prétendons y partager ?

Sous l’égide d’une laïcité qui le protège (comme elle est censée protéger toute liberté de penser, de croire ou de ne pas croire et avoir le droit de le dire), un prosélytisme religieux redynamisant (parfois mortellement) des courants théocratiques, obscurantistes et oppresseurs, ne mériterait-il pas d’être dénoncé ?

N’aurait-on pas raison de rappeler qu’une religion n’est qu’une idéologie que l’on doit pouvoir critiquer comme toute autre idéologie (surtout lorsqu’elle se veut holiste ou totalitaire comme beaucoup de monothéismes) et non une ‘race’ ou une identité à laquelle on serait assigné ?

Partout se constate le retour voire la survalorisation mythique du « Je suis qui je suis, et nous sommes fiers de l’être », surtout, et c’est plus pervers, si l’on peut inscrire cette revendication identitaire dans quelque victimisation, parce qu’on serait « issu d’un peuple qui a beaucoup souffert », d’un pays (dé)colonisé, d’une région ou d’une religion méprisée, d’une ‘race’ humiliée ou d’un deuil commun dont on pourra, fût-ce des siècles durant, partager le ressenti(ment).


Éduqué depuis l’enfance dans tel “religiron” natal, à la fois giron et religion, on s’identifie fatalement à cette religion et l’on prendra toute critique de cette religion, de cette culture, de cette idéologie, comme une critique de soi-même. Comme tout communiste aura longtemps (et assez logiquement) considéré toute critique du Communisme comme une critique des communistes. Même quand cette critique du Communisme (éventuellement émise par des communistes) ambitionnait juste de permettre aux communistes de s’émanciper d’un conditionnement idéologique aliénant.

Puisque, en toute logique, une aliénation est censée vous rendre étranger à vous-même, tout en vous assignant à cette aliénation où vous vous reconnaîtriez (par exemple comme membre d’une ‘classe sociale exploitée’ ou d’une ‘communauté racisée’, etc.), qu’on me dise comment je pourrais aborder la personne avec laquelle je voudrais entrer en relation dialogique (où chacun à la fois s’enrichit et construit du commun par le dialogue avec l’autre en soi et le soi en l’autre).

Une chose est sûre, un mal est certain : à vouloir libérer quelqu’un d’une assignation où nous verrions une aliénation mais où lui-même placerait son identité, on ne peut que le heurter et, au sens propre aussi, se l’aliéner au moment même où nous voudrions nous en faire un frère en humanité.

Pour sortir de cette impasse, gardons-nous donc de penser que la personne à laquelle on prétend s’adresser en toute fraternité serait victime d’une aliénation dont nous devrions (au nom d’une science qui nous serait propre et par laquelle nous lui serions supérieurs) nous faire un devoir moral de la libérer. D’ailleurs, suis-je moi-même sûr d’être non aliéné (par quelque mécréance, par exemple) et libre de penser mon frère victime d’une aliénation dont je m’autoriserais à vouloir le libérer ? Ne dois-je pas me mettre moi-même à la question avant de m’autoriser à questionner autrui ? Ne devrais-je pas renoncer à ce que je pense légitime d’être (un militant pour les droits de l’Homme, par exemple) de crainte de heurter ou blesser quelqu’un qui trouverait légitime que l’Homme ne soit pas libre mais soumis à quelque divinité qui aurait dicté Ses lois via quelque Élu ou Prophète ?

Cependant, puisqu’il est question ici de Droits de l’Homme et de libertés, ne serait-il pas aisé et légitime de distinguer le discours qui prétend imposer des interdits de celui qui prétend défendre des libertés ? Qui peut le plus aisément se targuer de défendre les droits de ses frères humains, celui qui les assigne à leur naissance (et au ‘religiron’ natal) ou celui qui leur ouvre le chemin de l’autonomie ?

Mais alors, comment ne pas dénoncer une laïcité, censée garantir les libertés religieuses, qui viendrait poser des interdits à l’expression religieuse (vestimentaire, par exemple) ? Comment a-t-on pu envisager d’interdire l’affichage public d’une filiation ou d’une appartenance religieuse au nom de la laïcité ? Comment, si vous autorisez l’expression publique de leur religion à vos hôtes ou compatriotes, vouloir l’interdire à leurs propres enfants dans certaines enceintes ? Saurez-vous leur expliquer que c’est parce que ces “enceintes” seraient plus sacrées que d’autres lieux publics, seraient des sanctuaires aussi sacrés que d’autres sanctuaires,  voire où on en appellerait à un sacré plus sacré que le sacré des différentes religions ? 

Ce n’est donc pas au nom de la laïcité, garante des libertés religieuses ou irréligieuses, qu’il faudrait prétendre imposer certains interdits, mais au contraire au nom d’un sacré supérieur à toutes les religions. : celui de ne pas en avoir.

Dans le même ordre de réflexion, j’invite aussi à lire cette analyse de Catherine Kintzler sur son site Mezetulle, et le commentaire que j’y ai proposé :

Rajout fin décembre après une réflexion d’historien sur le blasphème parue dans le Monde :

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2024/09/29/religion-a-l-ere-des-medias-de-masse-les-scandales-de-blaspheme-generent-une-veritable-machine-identitaire-alimentant-un-suppose-choc-des-civilisations_6338902_6038514.html

Importante me semble cette notion développée par l’humanisme des Lumières, de « la sacralité de choses nouvelles – la nation, la République, etc. – qui jusque-là n’étaient pas regardées comme sacrées ».

Ce n’est pas au nom de la seule laïcité (garante tant des croyances que des incroyances) que doit se mener la lutte contre le « sacré » que certains prétendent imposer au nom de leur religion, mais plutôt au nom d’un autre sacré, par exemple celui des droits de l’Homme, de la liberté (de s’instruire et de penser), de l’égalité (entre humains), de la fraternité (indépendante de toute assignation identitaire), du droit de chacun de participer à la commune démocratie, etc.

La tragédie qui menace un pays comme la France (et d’autres en Europe), c’est que certains s’autorisent (voire sont encouragés) à s’identifier par leur religion, alors que d’autres se l’interdisent et s’identifient à une culture où ils ne veulent plus se voir menacés par des tabous, superstitions, ou autres chaînes dont ils se seraient libérés.