Services publics… financés par des sévices privés ?

Ou l’art de se nourrir sur la bête… qui vous dévore ?

L’autre soir, au cours d’une réunion publique organisée par un groupe local d’ATTAC,
il a été traité des services publics et de la manière dont ils sont, fatalement (?), maltraités dans un pays libéral et capitaliste comme le nôtre.

Au fil de l’exposé, puis de la discussion qui s’en suivit, se trouva évoqué le dilemme voire le paradoxe que constitue l’existence de services publics et gratuits au sein d’une société capitaliste soumise aux lois du profit et offrant à des investisseurs privés la possibilité de spéculer sur la manière de gagner de l’argent privé en rendant ces services d’intérêt public (cliniques privées, EHPAD privés, écoles privées, mutuelles et complémentaires privées, etc.).

Bien vite, on se demande comment un pays peut permettre la coexistence d’établissements publics à buts non lucratifs (financés par la nation) et des entreprises privées censées assurer les mêmes services tout en générant prioritairement des bénéfices que se partageront les investisseurs.

Comment imaginer que ces entreprises privées puissent rendre, avec la même qualité, les mêmes services qu’un établissement public n’ayant pas cette même obligation de bénéfices ? Sinon, nécessairement, en coûtant plus cher à leurs bénéficiaires-clients que ces établissements publics ou en payant moins cher ses employés ou sous-traitants que l’Etat ne paye ses fonctionnaires ?

De l’autre côté, comment parler de « gratuité » pour des services publics assurés par la nation à ses membres (voire à ses hôtes ou résidents étrangers) lorsqu’on sait combien cela coûte à la nation en cotisations sociales, taxes et impôts ? Si gratuité il y a, il ne s’agit bien sûr que de la gratuité d’accès à ces services offerts au public (malades, écoliers, etc.), « gratuité » accordée aux usagers, mais payée par les contributions de tous (usagers et non usagers, travailleurs pauvres ou riches capitalistes) au budget de la nation, de la région, du département, etc.

Étendre, comme l’évoquent certains, la « gratuité » de tels services publics aux usagers des transports communs, à la fourniture d’énergie ou d’eau potable, à l’accès à la culture (musées, théâtres, cinémas, etc.), etc. impliquerait soit une augmentation conséquente des cotisations et contributions de tous au budget général assurant de tels services « gratuits » soit un endettement supplémentaire de la nation qui financerait de tels services à crédit.

Mais on pourrait aussi expliquer qu’une telle générosité sociale serait d’autant plus aisément concevable qu’on serait convaincu que « l’argent existe et qu’il n’y a qu’à le prendre là où il est« . Et l’on évoquera alors les sommes exorbitantes versées en dividendes, salaires et autres revenus aux actionnaires, dirigeants ou patrons de ces grandes entreprises capitalistes qui, depuis des décennies, se font de plus en plus d’argent sur le dos de peuples de plus en plus exploités, volés et appauvris.

Sauf que si l’on veut pouvoir financer la gratuité de services publics ainsi socialisés par l’argent que l’on prendrait aux bénéficiaires du système capitaliste, cela impliquerait
que le système capitaliste existe et produise toujours assez de bénéfices exorbitants pour qu’on puisse y puiser de quoi assurer ces services publics gratuits. Comme s’il s’agissait d’engraisser Moloch ou Léviathan, pour lui faire rendre gorge ensuite… Paradoxal, non ?

Entre le « ni droite – ni gauche », un rien de « et en même temps », faut-il finir amputé ?

Ou, au contraire, se revendiquer de gauche
d’autant plus qu’on ne serait plus à gauche… ? (1)

On doit pouvoir se sentir « de gauche » et défendre (ou au moins adhérer à) des propositions ou valeurs telles que (pour donner quelques exemples) :

  • Encouragement à la mutualisation coopérative (et de proximité) des moyens de production,
  • partage le plus (tendanciellement) équitable des richesses collectivement produites (dans un souci de justice sociale, sans que le talent, efforts, compétences ou génie de l’individu soient oubliés),
  • fraternité nationale et internationale (sans empêcher la mobilisation d’une volonté  nationale, régionale ou locale de prise en main d’un destin commun),
  • socialisation républicaine des moyens d’éducation enseignant le bien commun et l’épanouissement personnel en même temps qu’un rationalisme élémentaire,
  • respect de l’environnement et des biotopes proches ou lointains,
  • défense de la libre pensée, de l’autonomie intellectuelle et morale de l’individu,
    (interdisant toute assignation identitaire collective à une « race », une nation de naissance ou à une religion)

Et cependant estimer que toute une gauche (trop « réaliste » ou résignée aux rapports de force ayant permis, depuis les années 80 du siècle dernier, l’hégémonie de l’argent et de la spéculation à courte vue) aurait renoncé à ces valeurs et à ces idéaux au point de ne plus avoir envie d’en être ou d’être identifié avec elle ?

Est-il si compliqué de se sentir d’une gauche assez rationaliste et libertaire pour se mobiliser contre toute forme d’assignation identitaire (qui prétend par exemple que tout arabe est musulman, que les Européens sont des chrétiens, qu’une religion est une identité, que critiquer une croyance revient à critiquer une identité, au point de confondre « race », religion et idéologie, etc.) sans accepter d’être traité de raciste par les promoteurs du prosélytisme théocratique ?

Quand on estime qu’être de gauche implique la défense d’une laïcité garante de la libre pensée et donc prête à combattre les assignations confessionnelles, l’obscurantisme religieux ou superstitieux, voire à devenir radicalement anticléricale face à un cléricalisme théocratique radicalisé, est-il si étonnant qu’on puisse encore se réclamer de gauche même si à gauche nombreux sont ceux qui auraient renoncé à ce combat ?

On peut avoir d’autant plus de raisons de vouloir se sentir de gauche qu’on aura constaté que, depuis 1983 et sa soumission (« réaliste » ou « traîtresse » ?) à l’hégémonie néolibérale du capitalisme mondialisé, la « gauche de gouvernement » a non seulement renoncé à une politique économique de gauche (priorité à la protection du travailleur et de l’emploi, justice fiscale réduisant drastiquement les inégalités sociales, etc.) mais également à ce qu’étaient les idéaux de la gauche républicaine et sociale promouvant (au lieu d’abandonner les esprits aux télés privées, à la dictature de l’audimat, de la pub et d’un illusionniste hédonisme consumériste) une éducation populaire tous azimuts, une laïcité garantissant la libre pensée, le rationalisme et l’autonomisation de l’individu par rapport aux hasards de sa naissance (confession, communauté, nationalité, etc.).

Entre une gauche libérale (qui se veut « réaliste et de gouvernement », au point de s’aveugler sur l’irréalisme fondamental que suppose la croyance en un développement productif et consumériste indéfini sur une planète aux ressources finies et au climat fragilisé par l’anthropocène) et une gauche antilibérale (qui se veut morale et généreuse au point de distribuer des richesses et des assistances qu’elle n’a pas encore mobilisées, et se veut garante des « libertés de tou.te.s » en s’aveuglant sur l’identitarisme communautaire auquel le cléricalisme prétend assigner ses ouailles), sans doute est-il plus urgent que jamais de se dire de gauche au moment même où on aurait le sentiment qu’à gauche tout fout le camp et s’atomise…

(1) https://www.philippebilger.com/blog/2019/10/alain-finkielkraut-est-il-de-droite-.html

Un nouveau travail d’Hercule : Dévoiler « l’hydre islamiste » (work in progress ?)

« Terrorisme islamiste« , une fois de plus, une fois de trop, avant la prochaine… Cette fois au coeur de la Préfecture de Police de la capitale, des compatriotes ont été assassinés par un collègue (!) dont le geste a été analysé comme relevant d’un terrorisme inspiré par ce que le Président de la République lui-même a nommé “l’hydre islamiste”.

Le recours, par le Président de la R.F. à la notion « d’hydre » (monstre mythologique qu’il fallut être Hercule pour le vaincre) permet de penser qu’au plus haut sommet de l’Etat on appréhende la dimension monstrueuse de la guerre en cours, l’irréductibilité de l’ennemi qui nous menace et nous agresse, ennemi dont les têtes et les discours ne cesseront de repousser à mesure qu’on en coupera ici ou là. 

Combattre efficacement cette hydre internationale implique nécessairement une guerre idéologique et politique totale et internationale. Mais comment prévenir (au sens d’anticiper pour éviter) les assauts que l’ennemi pourra mener contre nous, sans tomber dans l’ère du soupçon généralisé à l’encontre de plusieurs millions de nos compatriotes musulmans tout en maintenant la vigilance nécessaire à la prévention du mal ou du malheur ?

Qu’on relise dans un dictionnaire les divers sens du mot « prévention« , pour vérifier que là où certains proposeraient une légitime prévention (« mesure préventive contre certains risques ») de la radicalisation islamiste, d’autres y verraient préventions (au sens de préjugés) « islamophobes » de méchants racistes contre de pauvres musulmans….


On se réjouit que des responsables politiques se soucient de chercher comment la République pourrait “rassurer la communauté musulmane« , mais on pourrait réciproquement (“et en même temps” ?) se demander comment cette même « communauté musulmane » pourrait, outre sa cultu(r)elle participation à l’oumma musulmane internationale, rassurer la République sur son envie politique de faire nation et respecter la légalité républicaine, alors que tel récent sondage signale que, pour le quart de cette communauté, les lois dites sacrées devraient l’emporter sur la loi républicaine commune.

Face à la “radicalisation religieuse” aussi insidieuse que diffuse et difficile à cerner, face à la difficulté de prévenir des passages à l’acte « terroriste » relevant souvent autant de la pathologie mentale que du malaise social ou culturel ou de la manipulation idéologique, ne conviendrait-il pas d’en revenir à une politique culturelle radicale prônant l’humanisme rationaliste de nos Lumières ainsi que le doute radical cartésien ayant permis la libre-pensée philosophique anticléricale et libératrice à la fois de la soumission tant à nos superstitions qu’à l’absolutisme politique ?

A laisser se prêcher les pires sottises, on finit fatalement par abêtir toute une population. Nous l’avons assez vécu pendant des siècles durant lesquels on laissa la théocratie oeuvrer en notre pauvre pays, avec pour conséquences les atroces guerres civiles et religieuses que cela lui valut.

Toute religion prétendant faire le salut de l’homme, de sa tribu, de sa communauté, voire de toute l’humanité ou de l’oummanité ne peut que s’impliquer dans le politique, censé lui aussi s’occuper du salut de chacun et de tous. Or, quelle autonomie politique serait possible sans que la politique ne s’autonomise d’abord par rapport au religieux ? Toute l’histoire séculaire de l’Occident depuis huit siècles ne raconte-t-elle pas la lutte que le Pouvoir temporel (politique) dut mener contre les prétentions à ce même pouvoir de la part du pouvoir religieux dit spirituel ?

Si, comme parent, je participais, à une sortie scolaire en portant un T-shirt affirmant, par exemple, « HOMO HOMINI DEUS » ou « Il n’y a pour l’Homme de Dieu que l’Homme », accompagnerais-je seulement une sortie scolaire ou n’en profiterais pas déjà pour me conduire davantage en militant humaniste qu’en citoyen lambda, et ne devrais-je pas accepter d’être interpellé par un compatriote qui m’expliquerait qu’il n’y a de Dieu que Dieu et qu’Untel est son prophète ? Citoyen d’une démocratie laïque et adulte, si je veux pouvoir afficher publiquement mes convictions ou ma confession, ne dois-je pas assumer en retour que, publiquement affichées, elles puissent être publiquement interpellées ou critiquées ? 

C’est sans doute le pays tout entier, autant que la « macronie » (comme l’écrivent certains journaux) qui se sent questionné sinon indisposé par la manière dont certain(e)s compatriotes tiennent à afficher les convictions religieuses propres à leur communauté avant d’afficher ou de valoriser les valeurs propres à la communauté nationale tout entière. Même (et surtout) si ces valeurs propres à la nation tout entière impliquent le respect des libertés de conscience ou de convictions des particuliers, il importe à chacun de valoriser celles-là s’il veut profiter de celles-ci.

En appelant « la nation tout entière » à se mobiliser contre l’islamisme, espérons que le Président de la R.F. n’oublie pas les millions de nos compatriotes musulmans appelés à cette même et commune mobilisation.

En effet, pour éviter toute stigmatisation de l’islam ou des musulmans, qui mieux que nos compatriotes musulmans pourrait se mobiliser contre l’idéologisation ou la politisation de leur religion par les islamistes ? Y a-t-il, en effet, plus légitime qu’un membre de telle nation, religion ou communauté pour faire la critique (pourquoi ne serait-elle pas constructive ?) de sa nation, religion ou communauté ? Ce sont bien des Français chrétiens qui ont imposé à L’Eglise chrétienne française la loi de séparation de 1905, ceci afin de permettre l’épanouissement de la liberté de penser de chacun et d’assurer l’autonomie du politique par rapport au religieux. Aujourd’hui, ce sont assurément les musulmans qui sont les mieux à même de décider de l’aggiornamento ou des Lumières dont il convient d’éclairer le Coran afin que nul ne puisse plus en abuser pour se la jouer dictateur, théocrate ou terroriste. Toute suspicion “islamophobe” sera d’autant moins jetable sur nos compatriotes musulmans lambda que ceux-ci ne seront pas les derniers à se mobiliser contre une idéologie mortifère qui tire le pire et non le meilleur de leur Saint Livre.

Je n’ignore pas que la religion est présentée par certains et devenue pour beaucoup moins une confession qu’une identification. Et que nul ne renonce volontiers à ce qu’il estime une référence identitaire, d’autant moins qu’on voudrait vous en faire honte ou vous en stigmatiser (cf. « Résiste ! Prouve que tu existes ! »). Mais faut-il confondre affiliation à une religion, le plus souvent due au hasard de la naissance, et adhésion à une idéologie mortifère qu’on peut se faire un devoir de combattre, même si certains prétendent (par mauvaise foi, devrait-on dire) l’identifier à votre religion ?

On me rappelle aussi que Le coran, ayant été écrit sous la dictée de Dieu, pas une virgule ne doit en être changée. C’est un système totalitaire par essence, me dit-on, qui n’a rien à voir avec le christianisme (religion qui, elle, a permis la sortie du religieux). On connaît la formule : « Vous ne voulez pas vous occuper de l’islam, mais soyez certain que lui a bien l’intention de s’occuper de vous ». Je n’ignore pas le prosélytisme islamiste en cours depuis des décennies ni les difficultés qu’implique tout aggiornamento d’un texte dit sacré. Mais je sais aussi que si nos compatriotes musulmans ne se mobilisent pas avec le reste de la nation contre le retour d’un obscurantisme religieux exogène, ils seront les premières victimes et des islamistes et des islamophobes. 


Si le Président de la R.F. estime lui-même que « Le communautarisme… c’est la volonté de faire sécession dans la République, au nom d’une religion », il pointe la gravité de la situation où une nation peut être conduite, du moins si on se souvient où une « sécession » entraîna la jeune démocratie des USA au 19e ou la Yougoslavie au 20e.

En évoquant tantôt “l’hydre islamiste”, tantôt la “sécession communautaire” qui semble tenter certains de nos compatriotes musulmans, le Président de la R.F. montre qu’il a bien compris que ce qui,une fois de plus, agite la France ces jours-ci et menace son avenir, ce n’est pas juste le port d’un bout de tissu ni seulement une excitation médiatique ou politicienne.

Europe ! Europe ! (1)

– Passées les bornes, où seront vos limites ?
– Et pourquoi faudrait-il être borné ?

Au fil des débats et entretiens diffusés sur radios et télés dans le cadre de la campagne électorale précédant ces élections européennes, il m’est arrivé d’entendre ces derniers temps un grand nombre d’affirmations, argumentations, déclarations, objections, etc. autour de la question de l’Europe, de son identité, de ses racines, de ses frontières, voire de ses fronts d’hier ou de demain, sans parler de ses valeurs et de ses idéaux, etc. ce qui m’a amené à me poser certaines questions que je souhaiterais partager.

Quand j’entends demander : Qu’est-ce que l’Europe ? Est-ce une géographie, une histoire ou un projet ?, je me dis, sans y réfléchir longtemps, que l’Europe qui a d’abord été une géographie, puis une histoire pourrait bien être ou n’être plus qu’un projet ou un rejet.

Une géographie : l’Europe, terre occidentale des confus confins du continent eurasien où la lumière du crépuscule se noie dans le vaste Océan des infinis du monde…

Aboutissement global de toutes les migrations des populations, idées et sciences, poussées vers l’ouest par la rotation même de la terre, rotation ouest-est qui par réaction entraîne une poussée bio-atmosphérique d’est en ouest, comme d’ailleurs le fait le soleil lui-même, à en croire ce que voient ou croient voir depuis la nuit des temps les yeux des hommes…

Or, à suivre la course du soleil, on finit à l’occident, pour le voir se perdre dans la nuit océane et son inconnu au-delà. Là où le monde des vivants se perd dans celui des morts. Là où, si l’on ne veut pas se noyer dans le noir, il faut savoir s’éclairer de ses propres lumières, qu’elles soient de flammes ou d’esprit.

S’il est une borne à l’Europe, c’est donc d’abord et uniquement celle-ci : l’Europe (occidentale) est l’endroit au bout duquel ça s’arrête, où l’on tomberait dans l’eau si l’on voulait continuer, où il faut savoir s’éclairer d’autre chose que du soleil qui s’y couche.

Cependant, si l’Europe ‘occidentale’ est celle où ça s’arrête… c’est donc qu’il y aurait une Europe ‘orientale’, là où ça se lève, là où ça commence, là d’où ça vient. Là où le soleil se lève, où l’agriculture, puis l’écriture, puis le monothéisme s’inventent, là où la vie même naît avant de se lancer vers l’ouest, derrière le soleil et sa brillante mais mortelle course.

Mais cette Europe ‘orientale’ n’est-elle pas déjà l’Asie, cet immense espace qui s’étend au-delà des rives orientales de la mer du milieu, à juste titre dite méditerranéenne ?
Et parler d’Europe ‘occidentale’, ne serait-ce pas un pléonasme, dans la mesure où il n’y aurait d’Europe qu’occidentale ?

En tout cas, c’est autour de cette mer méditerranéenne devenue au fil des siècles la Mare Nostrum, que l’empire romain se sentit assez universellement chez lui, pour y accepter peu à peu aussi bien les dieux grecs, que le Dieu juif puis le Christ judéo-chrétien, et entre temps les nombreux avatars de lointains dieux moyen-orientaux. Naturellement, l’empire romain lui aussi s’étendit le plus loin possible vers l’ouest et le nord-ouest jusqu’aux infinis espaces océaniques.

A partir du 7e siècle, avec l’islam, une nouvelle vague humaine, née d’un judaïsme à la fois re-né et renié (comme le fut avant lui le christianisme), vague à la fois spirituelle et conquérante, gonfla et assez rapidement investit les rives sud de l’ancienne Mare Nostrum jusqu’à déborder sur ses rives nord où elle fut peu à peu arrêtée par ce qui y restait de gréco-romano-judéo-chrétienté préalable.

Et n’est-ce pas par la résistance des populations chrétiennes occidentales à la vague islamique puis ottomane que se constitua peu à peu ce que l’on peut finir par appeler la conscience européenne ?

Du coup, depuis longtemps, nous ne sommes plus seulement dans la géographie mais déjà dans l’histoire, puisque l’Europe serait d’abord l’ensemble des terres chrétiennes qui résistèrent à l’invasion musulmane et peu à peu, à force de Reconquista, de Croisades, suivies au 19e siècle de diverses guerres d’indépendance (Grèce) et de colonisations (rives sud de la Méditerranée), en repoussèrent les marges, avant d’en reperdre de nouveau certaines, au fil des décolonisations du 20e.

Entre temps, les terres jadis séculairement chrétiennes de la Propontide byzantine (autour de la mer de Marmara et l’actuelle Istanbul), de l’Anatolie et des rives orientales de cette Méditerranée furent abandonnées à la conquête arabe et ottomane.

L’empire ottoman effondré au début du 20e permit la naissance de la Turquie actuelle où le Père des Turcs (Kemal Atatürk) instaura de façon aussi révolutionnaire que déterminée un régime laïque qui pendant des décennies sut renvoyer l’islam dans ses mosquées pendant qu’une modernité à l’occidentale s’y développait, au point que nombreux furent les Turcs et les citoyens de l’UE à envisager d’intégrer la Turquie dans l’Union Européenne.

On sait aussi que, depuis, une vague islamiste, gonflée entre autres par les pétrodollars arabes et la Révolution islamiste qui prit le pouvoir en Iran en 1979, a fini par gagner aussi cette Turquie. Via la politique et les pratiques peu démocratiques d’un Erdoğan, elle est en passe de redevenir de nouveau plus ottomane qu’occidentale, au point de ne plus guère avoir sa place dans un espace européen occidental dont la démocratie serait un fondement. Surtout lorsqu’on sait à quel point certains pays, actuellement membres de cette UE, ont eux-mêmes du mal à mettre en pratique une démocratie digne de ce nom.

Mais suffirait-il d’être une démocratie des bords de la Méditerranée pour faire partie de l’Europe ? Assurément non, puisque l’Angleterre, l’Allemagne, et d’autres pays nordiques en font partie.

Pour l’essentiel l’UE actuelle s’étend sur des terres occidentales de l’Eurasie, anciennement chrétiennes avant l’invasion arabe ou qui s’en libérèrent ensuite (Sud de l’Espagne, Balkans, Grèce, par exemple).

Deux repères donc, l’un géographique l’autre historico-culturel pour circonscrire cette UE.

Repères auxquels il faut maintenant ajouter les ressorts essentiels : la démocratie et le libéralisme tant politique qu’économique. Enfin, et non des moindres, la laïcité, garante de la libre pensée individuelle et de la libre expression, tant individuelle que collective, de toutes les convictions ou confessions (sauf celles qui seraient interdites par la loi, comme l’incitation à la haine raciste ou au suicide, par exemple).

Libéralisme politique : Nul pays (que son régime soit monarchique ou républicain) où la démocratie n’aurait pas cours ne pourrait ni intégrer ni se maintenir dans cette UE. Et l’on sait combien l’illibéralisme actuel de certains régimes (où la liberté de la presse ou les droits de l’opposition ne sont guère respectés) pose problème au sein même de cette UE.

Libéralisme économique : l’économie de l’UE est une économie libérale (permettant l’entreprise et les investissements privés à côté d’établissements d’intérêt public) autorisant la libre concurrence (dans la mesure où celle-ci ne serait pas faussée par l’existence de monopoles ou de trusts mais publiquement et démocratiquement réglementée et régulée dans l’intérêt de tous par des lois communes) tout en organisant et en favorisant mutuellement et dans un maximum de domaines la coopération entre pays européens… Mais l’on sait combien les différences socio-économiques non encore résorbées entre pays de l’UE et donc les tricheries (dumping) fiscales ou sociales par lesquelles certains pays tentent de rester concurrentiels et compétitifs mettent encore à mal cette coopération et cette mutualisation.

Laïcité : Après les invasions ou intrusions voire parfois vastes mouvement migratoires dits “barbares” (3e – 6e) venus de l’est, vikings (8e – 9e) venues du nord, arabes (7e-9e) venues du sud, l’Europe connut, à partir du 10e, presque un millénaire de développement et de civilisation autochtone appuyée pour l’essentiel sur le christianisme (et ses réformes religieuses qui parfois tournèrent aux guerres civiles ou internationales) puis, à partir du 18e et l’esprit des Lumières, sur une progressive sortie de la théocratie, permettant peu à peu la liberté individuelle de pensée, de confession ou de conviction.

Libéralisme politique, économique et philosophique, voilà donc les principaux ressorts de ce qui constituerait à la fois l’actuelle identité et dynamique européenne…

Même si on ne peut plus ignorer les conflits de souverainetés qui menacent encore de la déchirer : comment combiner sans les opposer la souveraineté nationale telle qu’elle peut s’exprimer dans une assemblée nationale et la souveraineté européenne telle qu’elle est censée s’exprimer au sein du Parlement européen par ses directives ?

Conflits de souveraineté(s) qui d’ailleurs posent la question de la réversibilité des choix, condition sine qua non de toute démocratie : si l’UE par ses traités ne permet qu’une progressive consolidation de la mutuelle emprise européenne des pays européens les uns sur les autres et que nulle modification du fonctionnement de cette UE n’est possible sinon à l’unanimité, comment pouvoir y garantir les droits d’une opposition ou d’une minorité qui s’inquiéterait de cette irréversibilité vers toujours plus d’intégration européenne ?

D’ailleurs pour confirmation symbolique que cette construction de l’UE relève encore plus d’une utopie ou d’une abstraction idéaliste que d’une réalité vivante dans sa complexion et complexité humaniste, il suffit de voir que nul être humain n’apparaît sur ses billets de banque et que l’hymne européen ne propose toujours pas de paroles qui puissent être chantées en chœur par les peuples européens.

Du réchauffement climatique et du refroidissement politique

De la difficulté d’échanges politiques entre concitoyens, camarades, et même frères.

Je souhaiterais proposer ci-dessous un petit échange entre deux frères, échange qui, dans sa vigueur et mutuel respect, me paraît assez intéressant et argumenté de part et d’autre pour illustrer ce que pourrait être un échange entre frères citoyens d’une même nation.

Je dirai ensuite ce que cet échange fraternel aussi vigoureux qu’argumenté m’aura inspiré sur le plan concitoyen.

1 Petite blague proposée par Jacques à quelques-uns de ses correspondants, dont Paul., son frère :

Dieu a créé la Terre en six jours, le septième il s’est reposé car il était crevé.
Jésus promettait de reconstruire le temple en trois jours,

mais il n’en a pas eu l’occasion.
Macron promet de reconstruire Notre-Dame de Paris en cinq ans.

Je trouve ça vachement long pour Jupiter.

2 Réponse un peu agacée de Paul :

Jacques, tu nous fatigues avec ton macron-bashing ! Alors qu’on a besoin plus que jamais de le soutenir, lui, son Gouvernement et sa majorité parlementaire. En-dehors d’eux, c’est le chaos. Et autour de nous en Europe la montée irrésistible des extrêmes, des populistes, des égoïsmes et des nationalismes. Et autour de l’Europe trois puissants, Américains, Chinois et Russes qui se foutent de nous.

Moi, je m’en fous, j’ai 80 ans passés. Mais vous les jeunes, je vous plains. Alors réfléchissez. Et ne vous laissez pas submerger par l’émotionnel.

Quant à la restauration de Notre-Dame, je pense que 5 ans, c’est possible. On ne peut se permettre un chantier qui dure une quinzaine d’années en plein centre de Paris. Et sur un site d’une telle importance touristique. On ne va pas reconstruire Notre-Dame. Le plus long et le plus incertain, c’est la vérification des pierres, de leur remplacement éventuel, et la réparation des trous faits dans la voûte. Le toit, ce n’est rien. On ne va pas reproduire la construction très compliquée de la charpente en chêne à l’ancienne. Si on la refait en chêne avec les techniques modernes, elle sera plus simple. Et si on la refait en acier, ce qui me paraîtrait le plus logique (plus léger, plus rapide, résistante au feu et pas visible des visiteurs), c’est une question de 6 mois. Quant à la flèche de Viollet-Le-Duc, faite à la fin du XIXème siècle par ce mégalomane qui s’est représenté dans les statues et que Prosper Mérimée a laissé faire, je ne sais pourquoi, elle ne mérite, à mes yeux, aucun respect particulier ! Laissons faire l’imagination des architectes.

Quant aux soi-disant experts, comme ce super-expert, architecte en chef qui a été à l’origine des travaux de restauration sans penser à instaurer une véritable sécurité anti-feu, qu’ils aillent se faire voir.

Chez nous aussi, il y a quelques années, alors qu’on attendait la visite du Pape après Pâques, les ouvriers ont foutu le feu à l’une des flèches de notre cathédrale à nous ici. Bizarrement, on en a moins parlé que pour Notre-Dame. Mais bon, notre cathédrale n’était pas capitale.

3 Longue réponse de Jacques à Paul :

Cher Paul,

De temps en temps mon humour te plait et quelques fois nettement moins. Plus sérieusement, je ne fais pas du Macron-bashing et je ne le critique pas par plaisir, mais parce qu’il me fait peur car à la prochaine échéance présidentielle Marine Le Pen pourrait bien le coiffer au poteau et ceci parce qu’il l’aura bien cherché avec son arrogance et ses petites phrases assassines à l’égard du petit peuple. Sa dangereuse chute de popularité a une double origine. Comme les précédents présidents, sa cote baisse mécaniquement dès lors qu’il exerce le pouvoir, ce qui l’oblige à arbitrer, faire des compromis et donc, pour la masse des gens, trahir peu ou prou certaines promesses de campagne. Il est clair que l’on ne peut pas le charger de tous les maux qui lui explosent à la figure, avec cette méchante histoire de gilets jaunes qui n’en finit pas car le malaise des petites et moyennes classes ne date pas d’hier et le rejet des élites est tout aussi ancien.

Mais ce n’est pas la peine de précipiter la chute en jouant au pyromane, en admonestant les petits et en louant les premiers de cordées qui seraient censés entrainer ces derniers vers les sommets d’une France start-up, alors qu’ils s’en fichent des suivants comme de l’an quarante. Je sais bien que pour certains d’entre vous, l’affaire Benalla n’en est pas une et pourtant elle lui a causé un tort énorme dans la mesure où, indéniablement, il a soutenu ce petit malfrat qui se prenait pour le vice-roi, terrorisant et manipulant les agents œuvrant à la sécurité du président, y compris les plus hauts placés. Je sais bien que le Sénat, puisqu’il est dans l’opposition, s’est emparé avec un plaisir non dissimulé de cette affaire, mais il a néanmoins mis en lumière des dysfonctionnements au niveau du palais qui se sont prolongés quatre mois après son licenciement et six mois après les événements de la Contrescarpe.

Cette affaire, ses petites phrases à l’emporte-pièce, le mépris des corps intermédiaires comme les syndicats, l’incroyable maladresse de la concomitance entre la diminution de 5 € de l’allocation logement et la suppression partielle de l’ISF, l’ont fragilisé de telle sorte que la jacquerie des gilets jaunes a trouvé un boulevard devant elle. Je rajouterai que certains conseillers les plus proches ont fui, soit parce qu’ils ne le supportent plus, soit parce qu’ils se sont épuisés à travailler de seize à dix-huit heures par jour pour un  boss insomniaque. Et avec quelle efficacité pour le pays ? Pour eux, plus de vie de famille, divorces à la clé : source le Monde et non pas Gala comme tu m’en accuses. Les départs successifs de Colomb (hubris) et de Hulot (glyphosate) n’ont rien arrangé non plus.

Alors tu l’as trouvé brillant durant le grand débat. Certes, oui, il sait parler, il connait bien ses dossiers, néanmoins les maires lui ont fait des ovations alors qu’il est en train de leur couper les vivres en supprimant la taxe d’habitation. Va comprendre. J’étais en voiture lors de sa conférence de presse, je l’écoutais sur France Info, quelle logorrhée ! Au bout de ¾ d’heure j’ai coupé, je n’en pouvais plus.

Et pendant tout ce temps Marine Le Pen se repose et encaisse tranquillement les dividendes. Nous verrons le résultat aux européennes.

Quant à la cathédrale, il est devant l’incendie depuis dix minutes et il promet de la « reconstruire » (c’est son terme) en cinq ans, objectif JO. Loi d’exception pour s’affranchir de tous ces imbéciles d’experts du monde entier qui lui demandent de réfléchir cinq minutes avant de l’ouvrir, car il ne sait rien, et pour cause, de la nature des dégâts, convoque même un concours architectural pour moderniser le look de la vieille dame. Une attitude de matamore, comme celle où il décide de supprimer l’ENA, certes critiquable mais de haut niveau quand même, et qui nécessite une simple réforme allant dans le sens d’un rapprochement des étudiants auprès de réalités concrètes du terrain : stages en mairie, en sous-préfecture par exemple.

Maintenant que le coût de la jacquerie s’élève à plus de 20 milliards d’euros, dont nous n’avons pas le moindre fifrelin, Le Maire veut encore baisser la pression fiscale alors que nos caisses sont désespérément vides et notre dette abyssale. C’est absurde, suicidaire, mais tellement démagogique.

Macron me semble si fragilisé que la grande réforme à venir, celle de la fusion des régimes de retraites, me parait très compromise. Autre maladresse à ce sujet : Delevoye qui bosse depuis des mois avec les syndicats en excluant tout prolongement de l’âge de la retraite, vient d’être contredit par Macron et menace de démissionner. Antérieurement, il charge Borloo de réfléchir à une politique de la Ville et balaye son rapport d’un revers de main.

Quelles similitudes avec l’omni-président Sarkozy !

L’Europe est un sujet sur lequel je lui rends grâce. Son discours à la Sorbonne était excellent mais comment l’utopie d’une Europe puissante, unie, disposant d’une armée pouvant se passer de l’OTAN et donc des Américains, pourrait-elle se réaliser avec une Allemagne qui tremble devant Trump (à juste titre pour ses exportations), avec une Merkel fragilisée en fin de parcours et une Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) qui va lui succéder et qui va clamer Deutschland zu erst en écho à America first ? Sans compter qu’en raison de ce qui se passe en France, il a aussi perdu de la crédibilité à l’étranger. Alors les trois ogres que tu évoques, l’Amérique, le Chine et la Russie, vont se faire grand plaisir de nous marginaliser et de nous bouffer.

Et le bouquet est à venir : la réduction du nombre des parlementaires de 30% et l’introduction de la proportionnelle à hauteur de 20%. La première mesure est démagogique, en phase avec les desiderata de la population mais en totale contradiction de la même qui veut être mieux représentée. Les circonscriptions vont mécaniquement s’agrandir et la qualité de la représentation diminuer. J’espère qu’il n’aura pas la majorité des deux tiers au Congrès.

Le pire est l’introduction de la proportionnelle à hauteur de 20% ou comment tendre aux Français les verges pour se faire flageller. C’est forcément l’ouverture aux extrémistes et surtout la mise en cause de la stabilité gouvernementale acquise depuis 57 ans avec le scrutin majoritaire à deux tours, qualité première et essentielle de la Vème République.

Alors tu me dis à juste titre qu’il faut soutenir Macron car il en a bien besoin. Ben oui, puisqu’il s’est grillé lui-même. D’abord que je le soutienne ou que je le critique en famille ne changera strictement rien, ça reste entre nous et j’ai encore le droit d’avoir une opinion divergente sans qu’on me tombe dessus. Et en 2022, lors du prochain match entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, pour qui crois-tu que je vais voter ? Pour la Marine ou pour l’Emmanuel ? Je te laisse deviner.

Pour conclure, j’ai bien conscience que gouverner notre pays est une tâche très ingrate, d’une très grande complexité, perte de solidarité, égoïsmes, bêtise crasse de beaucoup de nos concitoyens. Ils veulent payer moins d’impôts mais avoir une gare, une maternité et un service d’urgence au village. Ils veulent être mieux représentés mais ils veulent virer les députés. Ils veulent bien d’une transition écologique à condition que l’éolienne soit dans le jardin du voisin et que la taxe carbone soit payée par les mêmes.

Aussi, même si je critique le chef de l’État, je ne voudrais pas être à sa place. J’ai eu l’incroyable chance de ne pas avoir été élu président de la République. C’est vrai que n’étant que modérément cinglé, autoritaire et narcissique, mes chances étaient assez réduites.

Ouf !

Jacques

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Et si cet échange me parle ou m’interpelle (pour parler comme jadis), c’est qu’à travers l’agacement qui s’exprime dans cet échange entre frères qui se respectent et s’estiment je vois une illustration de l’agacement ou du découragement à échanger qui peut, ces derniers temps, dominer sinon tarir nos relations ou échanges entre amis ou plus largement entre citoyens.

Depuis la naissance du mouvement des GJ, qui dès le début ont opté pour des manifestations illégales (occupation de l’espace public lors de manifs non déclarées ni sécurisées, blocage de voies publiques, destruction d’appareils de mesure permettant d’amender certains chauffards en excès de vitesse, etc.) et le refus de prendre en compte certains urgentissimes problèmes tant sociaux qu’écolo-énergétiques (réchauffement climatique, nécessité de réduire la consommation d’énergies carbonées, ce qui ne peut passer que par la modification de comportement tant collectifs qu’individuels et une restructuration totale de nos moyens de déplacements et d’échanges commerciaux), depuis la naissance de ce mouvement GJ et la médiatisation via réseaux sociaux et médias d’information continue de slogans aussi aciviques que factieux (du genre Macron démission ! ou Démocratie directe et immédiate par RIC, sans représentation ni délégation, etc.), j’ai, pour ma part, rapidement été amené à quasiment rompre avec un vieil ami, militant politique et syndical, à qui j’ai dû me résigner à dire que si plus de quarante ans de mobilisation citoyenne, politique et syndicale l’avaient conduit à résumer sa pensée par des slogans aussi réducteurs, imbéciles et dangereusement anarcho-populistes que celui de Macron démission !, ce n’est pas chez moi qu’il trouverait la moindre complaisance dans cette dérive ni un partenaire de débats oiseux.

Depuis, j’ai refusé de participer à ces repas où nous nous retrouvions parfois entre « potes » de la ville ou de la campagne, sachant que même la meilleure choucroute ne me mettrait plus guère en appétit si je devais l’avaler en même temps que les certitudes, imprécations, dénonciations et autres slogans aussi fossiles ou marteaux que menteurs.

Alors que depuis quelques années, j’avais déjà plus ou moins renoncé à participer à des « débats » politiques (ou plutôt rites aussi figés qu’un peu funèbres d’oraisons, péroraisons et répons entre fidèles d’une même secte) entre vieux militants de tel cercle de réflexion politique (pour ne pas dire think tank) où l’on se retrouve de temps en temps entre anciens, pour tourner un peu en rond à ressasser une énième fois la même rengaine critique du Système, du néo- ou de l’ultralibéral capitalisme mondialisé, etc.

Je n’ai, pas plus que d’autres, oublié que, pour la plupart d’entre nous, nous n’avons permis l’élection de Macron que par défaut (au second tour) et parfois déjà dès le premier tour, par désespoir de voir la gauche s’être ainsi autodétruite sous nos yeux et parfois même sous nos petites mains de militants opposés entre eux sur la notion de gauche, de « vraie gauche », de gauche social-démocrate, de gauche social-libérale et traîtreusement complice du Système, etc. J’avais été épouvanté, entre les deux tours, de voir des « camarades » de la « vraie gauche » ou de la France Insoumise oser lancer, lors de certaines de ces réunions ou agapes aussi militantes que censément amicales, des slogans du genre « Ni patrie ni patron, ni Le Pen ni Macron ». Il faut dire que c’étaient souvent les mêmes qui, précédemment, estimaient la gauche laïque (on la disait laïcarde) d’un Valls plus raciste ou xénophobe que l’extrême-droite d’un Le Pen…

Et depuis, au vu de la politique visiblement plus droitière que de gauche menée par le gouvernement Macron depuis deux ans, toutes les méfiances que nous inspiraient Macron, son milieu et ses supports nous ayant été plutôt justifiées, je n’en suis pas moins tellement désespéré des persistantes manœuvres suicidaires de la gauche divisée voire atomisée et son tropisme vers de peu reluisantes alliances ou sempiternels fantasmes de « convergences des luttes » qu’ici et là elle tente avec des mouvements aussi peu estimables que celui des Jaunes & Noirs que pour les prochaines européennes, j’hésite encore à ne pas voter pour la liste LaREM conduite par une Loiseau qui me semble pourtant un canard fort boiteux.

Et que de fois me surprends-je à craindre d’être décidément bien passé de gauche à droite, à en considérer beaucoup de propos que nous tenons dans notre couple (en nous disant entre nous, par une espèce d’autocritique conjuratoire : pourvu que personne ne nous entende !) ou que j’exprime dans beaucoup de mes commentaires d’articles de journaux… où je dois aux yeux de beaucoup passer pour un macroniste de choc, alors qu’il me semble pourtant simplement émettre de légitimes réflexions critiques sur le camp dont je me sens et auquel je veux appartenir (la gauche, qu’elle soit plus ou moins vraie).

Tout ce qu’écrit Maître Jacques ci-dessus, toutes les critiques et inquiétudes que lui inspirent Macron et sa politique me semblent parfaitement fondées. D’ici la fin du mois, nous verrons sans doute une fois de plus (comme aux européennes de 2014) que le premier parti politique de France reste bien l’extrême-droite. Et toutes les rodomontades que Macron pourra se permettre ensuite au niveau de l’UE seront d’autant moins crédibles ou efficientes.

Tout cela pendant que notre planète roule dans l’absurde vide cosmique qui ne sait ni n’attend rien d’elle, planète dont les ressources s’épuisent en même temps que s’y gonflent notre espèce et nos déchets, planète dont le climat de moins en moins insensiblement d’ailleurs, ne cesse de se réchauffer, de plus en plus vite, au point de devenir sans doute une espèce d’enfer pour des millions, sinon milliards de ses habitants au cours des décennies à venir.

Du Monde à Word(Press)

Depuis des années, comme tout abonné au Monde, je disposais d’un espace blog où il m’est, parfois, arrivé d’exprimer les réflexions ou questionnements que m’inspirait l’actualité… et parfois aussi d’échanger avec tel ou tel lecteur ou correspondant.

De façon assez brutale, le Monde nous a appris que cet espace nous serait prochainement fermé… tout en nous donnant le mode d’emploi pour transférer ici les pages de l’ancien blog, ce dont on peut lui savoir gré.

D’où cette première page et ce passage du Monde à Wor(l)d…

On verra si cet -l- nécessaire au passage nous donnera des ailes…

Une Union pacifiste ou para bellum ?


Qu’on y regarde de près : Le communiqué suivant de l’Union juive française pour la paix (UJFP), sur lequel je mets un lien, n’est pas un document historique, datant des années 1948-49, mais bien une prise de position d’actualité toute fraîche, datant du 19 février 2019, 70 ans après la naissance de l’Etat d’Israël sous l’égide de l’ONU.

Nous sommes juifs et nous sommes antisionistes

https://www.ujfp.org/spip.php?article6938

 

Voici, à première lecture, une déclaration aussi humaniste qu’honorable, comme on aimerait en lire plus souvent, tant on ne peut qu’être heureux de voir s’exprimer un tel sens de notre commune humanité et une telle fidélité au sort d’un peuple qui, pour avoir beaucoup souffert, a compris que l’émancipation de son oppression ne pouvait passer que par l’émancipation de toute l’humanité.

Pourtant, quiconque sait qu’il existe un Etat juif en Palestine depuis 70 ans pourrait se dire qu’il vient de lire l’extrait d’une uchronie, ou plutôt d’une dystopie, le ramenant dans les atroces circonstances d’une guerre civile par laquelle cet Etat a pu se créer, au moment de ce qui fut à la fois un accouchement et un avortement.

L’accouchement de l’Etat d’Israël dont rêvèrent les idéologues sionistes du 19ème siècle révoltés par les stigmatisations, agressions, humiliations et injustices subies par les juifs au fil des siècles de leur diaspora et que mirent en œuvre des militants, des politiciens mais aussi des terroristes et des soldats juifs au cours des années 1920 – 1949.

L’avortement d’une Palestine à deux Etats, où auraient été voisins un Etat juif et un Etat palestinien, qui auraient pu se développer ensemble avec le soutien de l’Organisation des Nations Unies qui avait parrainé cette naissance jumelle en 1947.

Qui voudrait revoir les principales pages à la fois de cette naissance et de cet avortement, bref de cette tragédie historique, pourra, via ce lien, découvrir la présentation qui en est faite, de façon assez objective, pour ce que j’en sais moi-même et ai pu en juger :

https://plateforme-palestine.org/IMG/pdf/expo_nakba-catalogue_la_nakba_32p-fr.pdf

N’étant pas historien ni spécialiste de ce que certains appellent la Nakba (ou Nakbah), terme arabe signifiant la catastrophe ou le désastre, pour nommer la guerre civile et les différents événements locaux ou internationaux suite auxquels se figèrent les rapports de forces et les déplacements de populations sur une ligne de cessez-le-feu de 1949, devenue frontière internationalement reconnue de l’Etat d’Israël, je ne peux pas juger de la qualité et de l’objectivité historique de cette exposition (parrainée entre autres par l’UJFP), que je ne fais que proposer en guise de rappel de ce qui se produisit en ces temps-là, in illo tempore.

Car c’est bien au temps de la guerre civile, de la Nakbah, que nous ramène cette déclaration de l’UJFP, comme si l’Etat d’Israël n’était toujours pas reconnu dans sa légitimité internationale, comme si reconnaître cet Etat revenait à entériner une illégitime colonisation (alors que ne sont illégitimes au regard du droit international que l’occupation et la colonisation des territoires occupés après la guerre de 1967), et donc comme s’il était légitime de poursuivre le combat pour refuser la Nakbah et ses conséquences.

On sait que le refus arabo-palestinien de la déclaration faite à l’ONU en 1947 prévoyant le partage de la Palestine en deux Etats (un juif et un palestinien) entraîna les guerres de 1948-1949, puis de 1967, puis de 1973, toutes guerres avec leur cortège de morts, de blessés, de territoires conquis ou perdus, avec leurs auréoles de héros ou de martyrs et leurs bouffées de haines et de revanche. On sait que suite à ces guerres et aux négociations ultérieures plusieurs pays arabes voisins ou du Maghreb ont conclu des traités entérinant l’existence d’Israël et ont des relations diplomatiques avec l’Etat juif, malgré les hauts et les bas qu’entraînent encore les tensions entre Israël et certains mouvements palestiniens ou islamistes de résistance ou d’opposition armée à l’existence d’Israël et à la Nakbah que cela implique.

https://embassies.gov.il/Bruxelles/AboutIsrael/State/Pages/ISRAEL%20PARMI%20LES%20NATIONS-%20Le%20Moyen%20Orient%20-%20l-Afri.aspx

Lorsqu’on se déclare antisioniste comme dans le communiqué ci-dessus, où l’on présente la naissance d’Israël (et la Nakbah que cela implique) comme « un crime qu’il faut réparer« , lorsqu’on affirme que tout juif digne de ce nom ne peut que souhaiter l’émancipation de toute l’humanité, et que cette émancipation passe par le refus de la Nakbah et du sionisme qui, en 1948-1949, en fut la cause, n’affirme-t-on pas implicitement que tout juif, voire plus largement toute être humain qui ne s’alignerait pas sur cette idéologie antisioniste, serait un ennemi de l’humanité et un complice de la Nakbah toujours en cours ? S’étonnera-t-on qu’ensuite le Juif de par le monde voire tout pays qui aurait établi des relations diplomatiques avec cet Etat soit considéré comme un ennemi à dénoncer ou à abattre ? En sorte que le terrorisme ou les guerres nécessaires à ce légitime et noble combat pourraient bien être légitimes ?

Dans la logique même de cette idéologie, ne devrait-on en inférer que « l’Union juive française pour la paix » pourrait bien être, si l’on traduisait sa novlangue, « l’Union juive française pour la guerre » ?