Services publics… financés par des sévices privés ?

Ou l’art de se nourrir sur la bête… qui vous dévore ?

L’autre soir, au cours d’une réunion publique organisée par un groupe local d’ATTAC,
il a été traité des services publics et de la manière dont ils sont, fatalement (?), maltraités dans un pays libéral et capitaliste comme le nôtre.

Au fil de l’exposé, puis de la discussion qui s’en suivit, se trouva évoqué le dilemme voire le paradoxe que constitue l’existence de services publics et gratuits au sein d’une société capitaliste soumise aux lois du profit et offrant à des investisseurs privés la possibilité de spéculer sur la manière de gagner de l’argent privé en rendant ces services d’intérêt public (cliniques privées, EHPAD privés, écoles privées, mutuelles et complémentaires privées, etc.).

Bien vite, on se demande comment un pays peut permettre la coexistence d’établissements publics à buts non lucratifs (financés par la nation) et des entreprises privées censées assurer les mêmes services tout en générant prioritairement des bénéfices que se partageront les investisseurs.

Comment imaginer que ces entreprises privées puissent rendre, avec la même qualité, les mêmes services qu’un établissement public n’ayant pas cette même obligation de bénéfices ? Sinon, nécessairement, en coûtant plus cher à leurs bénéficiaires-clients que ces établissements publics ou en payant moins cher ses employés ou sous-traitants que l’Etat ne paye ses fonctionnaires ?

De l’autre côté, comment parler de « gratuité » pour des services publics assurés par la nation à ses membres (voire à ses hôtes ou résidents étrangers) lorsqu’on sait combien cela coûte à la nation en cotisations sociales, taxes et impôts ? Si gratuité il y a, il ne s’agit bien sûr que de la gratuité d’accès à ces services offerts au public (malades, écoliers, etc.), « gratuité » accordée aux usagers, mais payée par les contributions de tous (usagers et non usagers, travailleurs pauvres ou riches capitalistes) au budget de la nation, de la région, du département, etc.

Étendre, comme l’évoquent certains, la « gratuité » de tels services publics aux usagers des transports communs, à la fourniture d’énergie ou d’eau potable, à l’accès à la culture (musées, théâtres, cinémas, etc.), etc. impliquerait soit une augmentation conséquente des cotisations et contributions de tous au budget général assurant de tels services « gratuits » soit un endettement supplémentaire de la nation qui financerait de tels services à crédit.

Mais on pourrait aussi expliquer qu’une telle générosité sociale serait d’autant plus aisément concevable qu’on serait convaincu que « l’argent existe et qu’il n’y a qu’à le prendre là où il est« . Et l’on évoquera alors les sommes exorbitantes versées en dividendes, salaires et autres revenus aux actionnaires, dirigeants ou patrons de ces grandes entreprises capitalistes qui, depuis des décennies, se font de plus en plus d’argent sur le dos de peuples de plus en plus exploités, volés et appauvris.

Sauf que si l’on veut pouvoir financer la gratuité de services publics ainsi socialisés par l’argent que l’on prendrait aux bénéficiaires du système capitaliste, cela impliquerait
que le système capitaliste existe et produise toujours assez de bénéfices exorbitants pour qu’on puisse y puiser de quoi assurer ces services publics gratuits. Comme s’il s’agissait d’engraisser Moloch ou Léviathan, pour lui faire rendre gorge ensuite… Paradoxal, non ?

Entre le « ni droite – ni gauche », un rien de « et en même temps », faut-il finir amputé ?

Ou, au contraire, se revendiquer de gauche
d’autant plus qu’on ne serait plus à gauche… ? (1)

On doit pouvoir se sentir « de gauche » et défendre (ou au moins adhérer à) des propositions ou valeurs telles que (pour donner quelques exemples) :

  • Encouragement à la mutualisation coopérative (et de proximité) des moyens de production,
  • partage le plus (tendanciellement) équitable des richesses collectivement produites (dans un souci de justice sociale, sans que le talent, efforts, compétences ou génie de l’individu soient oubliés),
  • fraternité nationale et internationale (sans empêcher la mobilisation d’une volonté  nationale, régionale ou locale de prise en main d’un destin commun),
  • socialisation républicaine des moyens d’éducation enseignant le bien commun et l’épanouissement personnel en même temps qu’un rationalisme élémentaire,
  • respect de l’environnement et des biotopes proches ou lointains,
  • défense de la libre pensée, de l’autonomie intellectuelle et morale de l’individu,
    (interdisant toute assignation identitaire collective à une « race », une nation de naissance ou à une religion)

Et cependant estimer que toute une gauche (trop « réaliste » ou résignée aux rapports de force ayant permis, depuis les années 80 du siècle dernier, l’hégémonie de l’argent et de la spéculation à courte vue) aurait renoncé à ces valeurs et à ces idéaux au point de ne plus avoir envie d’en être ou d’être identifié avec elle ?

Est-il si compliqué de se sentir d’une gauche assez rationaliste et libertaire pour se mobiliser contre toute forme d’assignation identitaire (qui prétend par exemple que tout arabe est musulman, que les Européens sont des chrétiens, qu’une religion est une identité, que critiquer une croyance revient à critiquer une identité, au point de confondre « race », religion et idéologie, etc.) sans accepter d’être traité de raciste par les promoteurs du prosélytisme théocratique ?

Quand on estime qu’être de gauche implique la défense d’une laïcité garante de la libre pensée et donc prête à combattre les assignations confessionnelles, l’obscurantisme religieux ou superstitieux, voire à devenir radicalement anticléricale face à un cléricalisme théocratique radicalisé, est-il si étonnant qu’on puisse encore se réclamer de gauche même si à gauche nombreux sont ceux qui auraient renoncé à ce combat ?

On peut avoir d’autant plus de raisons de vouloir se sentir de gauche qu’on aura constaté que, depuis 1983 et sa soumission (« réaliste » ou « traîtresse » ?) à l’hégémonie néolibérale du capitalisme mondialisé, la « gauche de gouvernement » a non seulement renoncé à une politique économique de gauche (priorité à la protection du travailleur et de l’emploi, justice fiscale réduisant drastiquement les inégalités sociales, etc.) mais également à ce qu’étaient les idéaux de la gauche républicaine et sociale promouvant (au lieu d’abandonner les esprits aux télés privées, à la dictature de l’audimat, de la pub et d’un illusionniste hédonisme consumériste) une éducation populaire tous azimuts, une laïcité garantissant la libre pensée, le rationalisme et l’autonomisation de l’individu par rapport aux hasards de sa naissance (confession, communauté, nationalité, etc.).

Entre une gauche libérale (qui se veut « réaliste et de gouvernement », au point de s’aveugler sur l’irréalisme fondamental que suppose la croyance en un développement productif et consumériste indéfini sur une planète aux ressources finies et au climat fragilisé par l’anthropocène) et une gauche antilibérale (qui se veut morale et généreuse au point de distribuer des richesses et des assistances qu’elle n’a pas encore mobilisées, et se veut garante des « libertés de tou.te.s » en s’aveuglant sur l’identitarisme communautaire auquel le cléricalisme prétend assigner ses ouailles), sans doute est-il plus urgent que jamais de se dire de gauche au moment même où on aurait le sentiment qu’à gauche tout fout le camp et s’atomise…

(1) https://www.philippebilger.com/blog/2019/10/alain-finkielkraut-est-il-de-droite-.html

Un nouveau travail d’Hercule : Dévoiler « l’hydre islamiste » (work in progress ?)

« Terrorisme islamiste« , une fois de plus, une fois de trop, avant la prochaine… Cette fois au coeur de la Préfecture de Police de la capitale, des compatriotes ont été assassinés par un collègue (!) dont le geste a été analysé comme relevant d’un terrorisme inspiré par ce que le Président de la République lui-même a nommé “l’hydre islamiste”.

Le recours, par le Président de la R.F. à la notion « d’hydre » (monstre mythologique qu’il fallut être Hercule pour le vaincre) permet de penser qu’au plus haut sommet de l’Etat on appréhende la dimension monstrueuse de la guerre en cours, l’irréductibilité de l’ennemi qui nous menace et nous agresse, ennemi dont les têtes et les discours ne cesseront de repousser à mesure qu’on en coupera ici ou là. 

Combattre efficacement cette hydre internationale implique nécessairement une guerre idéologique et politique totale et internationale. Mais comment prévenir (au sens d’anticiper pour éviter) les assauts que l’ennemi pourra mener contre nous, sans tomber dans l’ère du soupçon généralisé à l’encontre de plusieurs millions de nos compatriotes musulmans tout en maintenant la vigilance nécessaire à la prévention du mal ou du malheur ?

Qu’on relise dans un dictionnaire les divers sens du mot « prévention« , pour vérifier que là où certains proposeraient une légitime prévention (« mesure préventive contre certains risques ») de la radicalisation islamiste, d’autres y verraient préventions (au sens de préjugés) « islamophobes » de méchants racistes contre de pauvres musulmans….


On se réjouit que des responsables politiques se soucient de chercher comment la République pourrait “rassurer la communauté musulmane« , mais on pourrait réciproquement (“et en même temps” ?) se demander comment cette même « communauté musulmane » pourrait, outre sa cultu(r)elle participation à l’oumma musulmane internationale, rassurer la République sur son envie politique de faire nation et respecter la légalité républicaine, alors que tel récent sondage signale que, pour le quart de cette communauté, les lois dites sacrées devraient l’emporter sur la loi républicaine commune.

Face à la “radicalisation religieuse” aussi insidieuse que diffuse et difficile à cerner, face à la difficulté de prévenir des passages à l’acte « terroriste » relevant souvent autant de la pathologie mentale que du malaise social ou culturel ou de la manipulation idéologique, ne conviendrait-il pas d’en revenir à une politique culturelle radicale prônant l’humanisme rationaliste de nos Lumières ainsi que le doute radical cartésien ayant permis la libre-pensée philosophique anticléricale et libératrice à la fois de la soumission tant à nos superstitions qu’à l’absolutisme politique ?

A laisser se prêcher les pires sottises, on finit fatalement par abêtir toute une population. Nous l’avons assez vécu pendant des siècles durant lesquels on laissa la théocratie oeuvrer en notre pauvre pays, avec pour conséquences les atroces guerres civiles et religieuses que cela lui valut.

Toute religion prétendant faire le salut de l’homme, de sa tribu, de sa communauté, voire de toute l’humanité ou de l’oummanité ne peut que s’impliquer dans le politique, censé lui aussi s’occuper du salut de chacun et de tous. Or, quelle autonomie politique serait possible sans que la politique ne s’autonomise d’abord par rapport au religieux ? Toute l’histoire séculaire de l’Occident depuis huit siècles ne raconte-t-elle pas la lutte que le Pouvoir temporel (politique) dut mener contre les prétentions à ce même pouvoir de la part du pouvoir religieux dit spirituel ?

Si, comme parent, je participais, à une sortie scolaire en portant un T-shirt affirmant, par exemple, « HOMO HOMINI DEUS » ou « Il n’y a pour l’Homme de Dieu que l’Homme », accompagnerais-je seulement une sortie scolaire ou n’en profiterais pas déjà pour me conduire davantage en militant humaniste qu’en citoyen lambda, et ne devrais-je pas accepter d’être interpellé par un compatriote qui m’expliquerait qu’il n’y a de Dieu que Dieu et qu’Untel est son prophète ? Citoyen d’une démocratie laïque et adulte, si je veux pouvoir afficher publiquement mes convictions ou ma confession, ne dois-je pas assumer en retour que, publiquement affichées, elles puissent être publiquement interpellées ou critiquées ? 

C’est sans doute le pays tout entier, autant que la « macronie » (comme l’écrivent certains journaux) qui se sent questionné sinon indisposé par la manière dont certain(e)s compatriotes tiennent à afficher les convictions religieuses propres à leur communauté avant d’afficher ou de valoriser les valeurs propres à la communauté nationale tout entière. Même (et surtout) si ces valeurs propres à la nation tout entière impliquent le respect des libertés de conscience ou de convictions des particuliers, il importe à chacun de valoriser celles-là s’il veut profiter de celles-ci.

En appelant « la nation tout entière » à se mobiliser contre l’islamisme, espérons que le Président de la R.F. n’oublie pas les millions de nos compatriotes musulmans appelés à cette même et commune mobilisation.

En effet, pour éviter toute stigmatisation de l’islam ou des musulmans, qui mieux que nos compatriotes musulmans pourrait se mobiliser contre l’idéologisation ou la politisation de leur religion par les islamistes ? Y a-t-il, en effet, plus légitime qu’un membre de telle nation, religion ou communauté pour faire la critique (pourquoi ne serait-elle pas constructive ?) de sa nation, religion ou communauté ? Ce sont bien des Français chrétiens qui ont imposé à L’Eglise chrétienne française la loi de séparation de 1905, ceci afin de permettre l’épanouissement de la liberté de penser de chacun et d’assurer l’autonomie du politique par rapport au religieux. Aujourd’hui, ce sont assurément les musulmans qui sont les mieux à même de décider de l’aggiornamento ou des Lumières dont il convient d’éclairer le Coran afin que nul ne puisse plus en abuser pour se la jouer dictateur, théocrate ou terroriste. Toute suspicion “islamophobe” sera d’autant moins jetable sur nos compatriotes musulmans lambda que ceux-ci ne seront pas les derniers à se mobiliser contre une idéologie mortifère qui tire le pire et non le meilleur de leur Saint Livre.

Je n’ignore pas que la religion est présentée par certains et devenue pour beaucoup moins une confession qu’une identification. Et que nul ne renonce volontiers à ce qu’il estime une référence identitaire, d’autant moins qu’on voudrait vous en faire honte ou vous en stigmatiser (cf. « Résiste ! Prouve que tu existes ! »). Mais faut-il confondre affiliation à une religion, le plus souvent due au hasard de la naissance, et adhésion à une idéologie mortifère qu’on peut se faire un devoir de combattre, même si certains prétendent (par mauvaise foi, devrait-on dire) l’identifier à votre religion ?

On me rappelle aussi que Le coran, ayant été écrit sous la dictée de Dieu, pas une virgule ne doit en être changée. C’est un système totalitaire par essence, me dit-on, qui n’a rien à voir avec le christianisme (religion qui, elle, a permis la sortie du religieux). On connaît la formule : « Vous ne voulez pas vous occuper de l’islam, mais soyez certain que lui a bien l’intention de s’occuper de vous ». Je n’ignore pas le prosélytisme islamiste en cours depuis des décennies ni les difficultés qu’implique tout aggiornamento d’un texte dit sacré. Mais je sais aussi que si nos compatriotes musulmans ne se mobilisent pas avec le reste de la nation contre le retour d’un obscurantisme religieux exogène, ils seront les premières victimes et des islamistes et des islamophobes. 


Si le Président de la R.F. estime lui-même que « Le communautarisme… c’est la volonté de faire sécession dans la République, au nom d’une religion », il pointe la gravité de la situation où une nation peut être conduite, du moins si on se souvient où une « sécession » entraîna la jeune démocratie des USA au 19e ou la Yougoslavie au 20e.

En évoquant tantôt “l’hydre islamiste”, tantôt la “sécession communautaire” qui semble tenter certains de nos compatriotes musulmans, le Président de la R.F. montre qu’il a bien compris que ce qui,une fois de plus, agite la France ces jours-ci et menace son avenir, ce n’est pas juste le port d’un bout de tissu ni seulement une excitation médiatique ou politicienne.