moment de doute (non cartésien)

4 janvier 2003 Gros moment de doute.

Essayer de comprendre ce qui se passe en moi depuis plusieurs mois, notamment bien sûr depuis ce fameux 21 avril 2002 avec Le Pen au deuxième tour… et l’évidence que la gauche ne pouvait pas continuer à se disperser…

Sentiment que beaucoup de temps a été perdu en discussions, querelles et procès inutiles, tant au sein du groupe MRAP local qu’au sein d’ATTAC ou des VERTS.

Sentiment que trop de gens à gauche, se complaisent à penser en rond, sûrs qu’ils sont de bien penser, s’alignant dans leurs indignations, plus soucieux de rester dans une cohérence de groupe ou de chapelle que de s’inscrire dans une dynamique leur permettant d’aller vers les gens.

Sentiment qu’on a fait beaucoup d’erreurs (d’où perte de temps) dans nos analyses de la lepénisation des esprits… de nous être focalisés sur le Borgne nous a aveuglés sur le reste.

Sentiment qu’on a péché par naïveté, par idéalisme, par volontarisme (compréhensible) idéaliste dans notre approche de l’immigration, des sans-papiers, des réfugiés, de la tolérance au prosélytisme islamiste, etc.

A cause de trop d’informations tendant (donc tendancieuse, non ?) à rappeler à quel point délinquance et immigration (deuxième ou troisième génération) sont liées.
A se dire qu’il faut être militant MRAP pour ne pas tomber dans une espèce de méfiance culturelle ou sociale, par laquelle on ne peut s’empêcher cependant d’être comme mouillé.

Comme par des embruns bruns…

Sentiment qu’on ne peut pas se contenter de suivre les dénonciations indignées de la politique Sarkozy, lancées à coups de manifs répétées par diverses (toujours les mêmes) assos et partis de gauche criant au loup, à la « guerre contre les pauvres », etc.

Sentiment en même temps (et depuis longtemps) qu’il y a pourtant de justes raisons de s’inquiéter d’un certain air du temps (de tempêtes) qui n’est ni à l’intégration ni à l’intelligence mutuelle.

Je me demandais, il y a longtemps, dans les années 80 comment savoir qu’on était devenu un vieux con, je me demande maintenant si je n’y suis pas, si au moins je ne frôle pas cette mentalité un peu rance, frileuse du vieux, qui se croit sage, et qui est seulement en train de se figer dans des méfiances un peu séniles des « on ne me la fera plus« … Je pense que je suis gagné (de plus en plus) par un profond pessimisme, un réel sentiment d’impuissance de toute façon à changer quoi que ce soit… qu’on ne pourra que vaguement en être sans vraiment y être, à se préserver, s’abriter, voire parfois à agir/parler contre ce qu’on croit sa réelle pensée (ou plutôt sentiment), à s’efforcer presque de parler contre soi, pour ne pas vomir certaines phrases déjà hélas trop entendues sur le thème immigration-délinquance…

En même temps qu’on sait que certains systèmes (passeurs, drogues, système D, survie, squat, etc.) ne peuvent faire bon ménage avec une démocratie réellement citoyenne, et qu’ils ne doivent pas être encouragés (mais est-ce que les assos qui défendent les sans-etc. les encouragent ou seulement les soutiennent, leur viennent-elles vraiment toujours prioritairement en aide dans leur misère ou ne jouent-elles pas aussi parfois d’une forme de médiatisation pour pouvoir reprocher cette misère aux gouvernements en place ?).

Sentiment de devoir penser contre sa pensée, du moins ces pensées (ces bruns embruns) qui viennent trop vite, si naturellement, à l’annonce de tels ou tels faits divers odieux ou consternants de bêtise, de barbarie (jeunes filles proprement allumées, par exemple, etc.), de machisme banlieusard (dérive sociétale de pauvres, de culturellement ou socialement délaissés, c’est-à-dire de victimes faisant d’autres victimes).

Sentiment aussi qu’il y a bien des raisons de s’inquiéter des dérives en cours, qu’on devine, qu’on hume comme de mauvais remugles, cette indifférence, méfiance à l’égard de l’autre, du différent, qu’on ne voit plus comment « insérer », intégrer. Presque une panique au ralenti, parce que proprement, on ne sait plus quoi penser, et que donc on reste juste là, à craindre, anticiper frileusement une espère de pire vers lequel on ne peut que, collectivement, dériver.

Pourtant les lectures s’accumulent, des clarifications se font, sur la manière dont nous avons été abusés pendant des décennies tantôt par une certaine gauche (sociale-libérale) tantôt quelques décennies plus tôt par le PC et la mouvance communiste.

Aider, accorder l’hospitalité, accueillir les réfugiés et demandeurs d’asile, bien sûr, sinon, où irions-nous ? A quelle humanité appartiendrions-nous ? Mais en même temps, comme on se le disait encore hier avec un collègue : c’est sûr que si ton voisin (ou n’importe qui) frappe à ta porte et te demande l’hospitalité, parce qu’il a froid, n’a pas de toit, parce que sa maison brûle, parce que les siens le chassent, etc. tu la lui accordes. Mais aussi, tu lui dis que, par exemple, s’il y a le feu à sa maison, il faudrait peut-être aussi voir si on ne pourrait pas se soucier de l’éteindre. Ingérence, etc. Fantasme de néo-colonisation, etc. Mais, si non, on fait juste semblant de pouvoir accueillir indéfiniment ? Alors que, indéfiniment, nous ne le ferons pas, c’est sûr. Accueillir et exploiter en passant, oui, comme se l’imaginent certains. Mais même cela à la longue n’ira pas sans problème.
J’y pense et puis j’oublie, comme le dit la chanson…

Nous sommes sur un nuage, non, plutôt dans une dérive, un océan, sans boussole, à naviguer au jugé, au nez… (aux odeurs ?!)… embruns bruns. Portés par le vent de la croissance qu’il faut toujours avoir en poupe pour avancer, puisque faute de quille, nous ne pourrions que dériver au vent mauvais qui nous entraîne… Que sera notre humanité devenue d’ici peu ?

Et ma propre (in)intelligence des choses ?

Une résolution : reprendre certaines lectures, en faire de nouvelles (socio-politiques, etc.) pour m’aider à penser contre moi…

« Plus je vois clair en moi, plus obscur est ce que je vois » [Pessoa]

je pense bien, pas vous ?

Les « bien-pensants »

Les « bien-pensants », c’est toujours les autres… les bourgeois plus ou moins catho, les moralisateurs (brandissant leur morale au service des mœurs dominantes), les vieux, la droite réac, etc. Chacun, tout en estimant savoir bien penser, rechignerait bien sûr à être traité de « bien-pensant« .

Notre cerveau fourmille constamment de pensées, que nous n’avons pas choisies ; pensées incidentes plus ou moins parasites que nous pouvons rejeter (si nous sommes en train de construire une autre pensée) ou creuser si elles nous semblent intéressantes. Nous ne sommes pas libres de ces pensées qui nous viennent ou dont on nous assaille. Elle peuvent nous être fournies aussi bien par l’actualité de notre environnement immédiat, local et quotidien [où nous pourrions agir concrètement, par la parole ou le geste -ce qu’en allemand on appellerait Wirkwelt, monde où l’on peut agir] que par l’actualité médiatisée par la radio, télé, journaux, etc. [et sur laquelle nous n’avons pas de prise immédiate ou quasiment pas de prise –Merkwelt, monde de ce que nous remarquons ou qu’on nous donne à remarquer]. Ces pensées, nous pouvons décider de les intégrer ou de les rejeter, de les tenir pour insignifiantes ou intéressantes, dérangeantes ou réconfortantes, selon notre système personnel de pensée. Selon que nous voulons nous poser penseur ou accepter de nous penser pensés.

Il y a des pensées, ainsi incidemment venues, que nous trouvons insupportables et que nous rejetons bien vite quand nous nous y surprendrions, que ce soit en vertu d’un système de valeur morales (refus d’une pensée raciste, par exemple), d’une cohérence politique ou de ce que nous appelons rationalité (refus de croire à la magie, aux horoscopes, à la prédestination ou autres foultitude d’irrationalités comme l’immortalité de l’âme et la résurrection des morts). Des pensées aussi que nous savons devoir ou devrions savoir, au nom d’une éthique (personnellement ou collectivement assumée), nous refuser (en persistant, par exemple, à rester abolitionniste devant tel sadique tortionnaire et assassin d’enfant, que nous écraserions volontiers du pied comme un saleté immonde).

Nous pouvons aussi estimer que telle pensée (née de telle information contingente ou simplement de notre vie mentale autonome) pourrait mériter d’être tant soit peu analysée avant d’être éventuellement refusée ou acceptée pour être intégrée dans notre système personnel de pensée (et qui pourrait entrer en conflit avec la pensée de notre groupe de référence ou d’identification). Si nous l’y intégrons, notre entendement pourra en être modifié, provisoirement, durablement ou définitivement ; nous nous sommes tous ainsi progressivement construits sur des pensées assumées, des informations acceptées comme telles ; chaque fois notre entendement (ou notre sagesse ?) se modifie et, au moins à nos yeux, s’enrichit, et renforce sa cohérence interne.

Nous pensons penser depuis notre plus jeune âge (au moins depuis ce mystérieux âge de raison dont certains parlent encore, alors qu’en notre for intérieur nous pensions sans doute éventuellement déjà savoir penser et bien penser, bien avant qu’on ne nous labellise éventuellement comme tels ). Mais, au fil de notre vie, nous avons aussi, je le suppose tous, souvent été amenés à penser que nous avions mal pensé jusque là, voire parfois à penser ou croire exactement le contraire de ce dont nous étions éventuellement persuadés préalablement. Et pourtant cela ne nous aura pas posé problème, nous aura sans doute semblé tout naturel : nous appelons cela mûrir, s’instruire, s’acculturer, etc. Et cela nous est sans doute arrivé tout au long de notre vie (au cours de ces fameux voyages qui forment la jeunesse, et sans doute aussi la maturité ; à la suite de lectures, de rencontres ou autres expériences intellectuelles, affectives voire mystiques, etc.).

Toujours est-il qu’à tout moment de notre vécu se vivant, nous pensons des choses (et sommes pensés par des pensées) dont nous pensons qu’il est juste, correct, raisonnable de les penser. Bien sûr nous ne sommes pas toujours capables de mettre nos actes en accord avec nos pensées (je suis bien placé pour le savoir, moi qui me navre d’être encore un fumeur) et nous trouverions sans doute injuste qu’on nous le reproche (car nul n’a choisi d’être ce qu’il est, avec ses éventuelles faiblesses, son caractère ; ni de penser ce qu’il pense). Mais, en gros, nous trouvons rarement anormal de penser ce que nous pensons. Au point que, tout aussi naturellement, nous nous étonnons parfois que d’autres ne pensent pas comme nous.

Lorsqu’il nous arrive de nous trouver en opposition avec des gens qui ne pensent pas comme nous, nous pouvons soit estimer que c’est nous qui ne sommes pas bien informés (et qu’il suffira qu’on nous apporte la bonne information pour que nous pensions mieux ou bien) soit prétendre que c’est l’autre qui pense mal faute de disposer des informations qui lui seraient nécessaires pour penser mieux (comme nous qui pensons penser bien).
Lorsque le désaccord persiste, soit parce que nous estimons être suffisamment bien informés pour bien penser nous-mêmes et ne pas douter de nous, soit parce que l’autre ne voudra éventuellement entendre ni les informations que nous mettrions volontiers à sa disposition ni notre argumentation en vertu de laquelle nous pourrions, nous semble-t-il, lui permettre de mieux voire bien penser, que se passe-t-il ?
Nous estimerons le plus souvent que notre interlocuteur (à nos yeux « mal pensant ») soit ne dispose pas, comme nous, de toutes les informations qui le feraient changer d’idée s’il en disposait, soit « fait un blocage », et refuse de nous entendre pour toutes sortes de bonnes ou mauvaises raisons que nous nous empressons de lui trouver ou de lui reprocher : manque d’intelligence, crispation identitaire, religieuse, idéologique, névrose, mauvaise foi, intérêts particuliers, etc.

Dans le domaine de l’information pure, celle que traite l’informatique, nous trouverions tout à fait anormal que deux ordinateurs ou processeurs disposant du même potentiel, du même programme et des mêmes informations ne trouvent pas la même solution au même problème. Sinon on leur ferait refaire les calculs, en plaisantant éventuellement sur les « vapeurs » de telle machine ; mais au bout d’un ou deux essais, si les divergences persistaient, nous comparerions avec une troisième ou quatrième machine pour déterminer laquelle des deux premières « ne marche pas », (celle, évidemment, qui ne s’alignerait pas sur les résultats des autres… il faudra revenir sur cette notion de consensus ou de pensée commune)
Pour ce qui est de l’entendement humain, nous nous doutons vaguement, pour l’avoir expérimenté souvent, que les choses ne se passent pas ainsi, et nous ne nous étonnons pas, en gros, que des gens pensent différemment les uns des autres ou de nous ; nous savons bien qu’ayant tous une sensibilité et surtout un vécu différent il n’est pas étonnant que nous ayons tous plus ou moins notre propre manière d’approcher et de résoudre les problèmes qui se posent à nous [du moins tant qu’il s’agit pour chacun de régler les problèmes qui le concernent, lui. Dès qu’il s’agirait de régler ensemble un problème commun, la situation, on le verra, deviendra très vite plus complexe, surtout si le vécu, l’histoire personnelle ou l’habitus de chacun devait fatalement primer la rationalité collective postulée].
Dans le domaine scientifique et physique, il n’en va pas (ou de ne devrait pas aller) de même, bien évidemment, puisque là, estimons-nous, il n’est pas question de sensibilité, de valeurs, de morale ou de « vapeurs » : les faits « parlent d’eux-mêmes », les observations objectives et les résultats expérimentaux permettent des théorisations (du grec theôrein : observer) indiscutables et efficiences. Lorsque de grandes polémiques (comme l’histoire en fourmille) se sont produites entre savants, chercheurs ou scientifiques, nous savons le plus souvent qu’elles avaient leur origine non pas dans l’observation des faits mais dans leur interprétation à la lumière de telle ou telle idée ou idéologie préalable, voire de tel intérêt personnel (avoué ou non, ambition personnelle, volonté d’avoir raison fût-ce trichant, etc.). C’est ce qui se passa pour Galilée face à ses « savants » détracteurs théologiens. Evidemment les choses peuvent parfois être scientifiquement et objectivement plus compliquées lorsque des chercheurs que l’on peut supposer de bonne foi se trouvent devant des situations plus difficiles à interpréter, comme cela s’est passé ou se passe encore dans de domaine de la science quantique. Face à certains degrés d’indétermination ou quasiment d’inobservable, cela est compréhensible. Et il sera facile de s’entendre pour convenir d’affiner nos moyens d’investigation.

Quant il est question de désaccords métaphysiques, la situation est bien sûr différente : dans le domaine de la foi, de la fidélité à un texte donné comme sacré ou issu d’une révélation divine, etc., il est difficile voire impossible de prétendre faire dialoguer, je veux dire raisonner ensemble, des gens « qui y croient » et des gens « qui n’y croient pas ». Parfois il est vrai, des raisonnements dialectiques (recourant d’ailleurs souvent autant à l’art de la rhétorique qu’à l’argumentation) peuvent venir à bout des préjugés religieux de gens acceptant au moins de vous écouter. Exemple, la polémique dite de Valladolid (où l’on discuta le plus sérieusement de monde sur la possibilité que les Amérindiens aient ou non une âme). [Je note, en me relisant que j’écris tout naturellement « venir à bout de préjugés religieux », expression quasiment pléonastique, alors qu’il me semblerait beaucoup plus saugrenu de vouloir venir à bout de « préjugés athées »].

Mais il est des domaines où l’approche est plus délicate, puisqu’on ne sait jamais très bien si l’on se trouve en physique, en métaphysique.. ou en politique. Ainsi on parle bien de sciences politiques, sociales, économiques, écologiques, etc. Et de sciences humaines. Peut-on ici théoriser (c’est-à-dire observer objectivement, scientifiquement) comme dans les sciences dites exactes ? Certains affirment que non, d’autres prétendent que si, d’aucuns suggèrent qu’il « est grand le mystère de l’Homme ». Pourtant il y a bien des prix Nobel d’économie ? Oui, comme il y a des prix Nobel de littérature…

Lorsque nous abordons ces sujets (politique, histoire, économie, par exemple), de bonne foi estimons-nous, avec le souci de parler raisonnablement, de façon intelligible, et informative, pourquoi sommes-nous si facilement agacés lorsque nous nous retrouvons devant des gens qui, à nous en croire, refusent si visiblement d’entendre raison ? Car il nous semble évident, n’est-ce pas, que nous parlons, nous, raisonnablement ; que nous donnons des informations justes, que nous nous appuyons sur des lectures sérieuses, des documents crédibles, que nous disposons de sources bien informées… Et que diable s’obstine-t-on alors à nous opposer, ce que nous appelons, mauvaise foi, surdité, sottise, ignorance, préjugés, etc. ? Pourquoi ces gens ne savent-ils pas nous entendre alors que nous savons bien, pour notre part, que nous pensons bien ? Et qu’en outre, nous savons, nous, les entendre, si ce n’est les « voir venir » !

Bon, allons-y calmement, se dit-on, mettons-nous bien d’accord sur le sujet, vérifions nos bases, nos informations, convenons que nous disposons des mêmes chiffres, que nous avons lu les mêmes expertises, bref, que nous parlons bien de la même chose. Prenons des notes. Mais, mon Dieu, qu’il est parfois difficile d’en arriver là : à nos chiffres, on en oppose d’autres. A tel rappel historique on nous en oppose un autre… Aux notes prises que nous brandissons, on nous réplique que nous n’avions pas bien compris, ou mal entendu. Mais, c’est magnifique, ne sommes-nous pas en train de dialoguer, de discuter de façon sereine et constructive ? Hé non ! là où nous pensons avancer des arguments, l’autre ne verra qu’arguties. Là où nous parlons statistiques, on nous répond qu’on peut faire dire n’importe quoi à des chiffres (et nous reconnaissons parfois en notre for intérieur qu’il nous est aussi arrivé de dire cela de certaines statistiques). Là où nous pensons avancer posément, raisonnablement, on nous répond que nous nous précipitons, que nous délirons… Fichtre ! mais pour qui nous prend-on ?

Bon, il ne peut pas être sot à ce point ! Il ne peut s’agir que de mauvaise foi. Non, peut-être seulement de désinformation… Ça y est ! Il ne s’agira que de bien l’informer, de lui fournir tous les chiffres, de lui rappeler tous les faits (chiffrés, mathématiques, historiques, historiques !!) sur lesquels nous nous appuyons. Hé non ! on ne nous laisse pas le temps de tout expliquer, on ne nous entend pas, ce n’est plus de l’histoire mais de l’hystérie ! Pourtant, Diable, si on se donnait un peu de peine, ou juste la patience de nous entendre, on ne pourrait que nous suivre, non ? Décidément, chez cet irréductible, il ne peut s’agir que d’un « blocage ». Il faudrait peut-être lui suggérer de consulter un psychiatre… l’envoyer immédiatement à l’asile ? C’est ce qu’il nous proposera d’ailleurs volontiers lui-même.

Non, allons, nous savons bien que les choses ne sont pas si simples. Non, il n’est pas malade, ni sot. Mais, alors… eh ! ben oui, il ne peut décidément que s’agir de mauvaise foi, d’intérêts particuliers en cause, d’intérêts personnels (il veut frimer devant sa meuf, draguer la mienne, ne pas perdre la face), d’intérêts de classe ou de parti (fonctionnaire qui défend « son » service public ; ouvrier qui défend son produit ; militant qui s’aligne sur la ligne ; syndicaliste qui défend des « avantages acquis » ; patron, qui défend sa boite et ses sous ; artiste qui se défend lui-même, etc.), de « civilisation » voire de peuple (ah, ces occidentaux et leur hégémonie, ces ex-colonisés avec leurs comptes à régler, ces victimes et leur devoir de mémoire, ces insulaires et leur particularisme, etc.).

Bon, mais alors, si moi, continental (avec mon jacobinisme invétéré d’ex-colonisateur), je veux dialoguer avec un insulaire (avec ses particularismes, et sa farouche identité de minoritaire), comment on fait ? A part se foutre sur la gueule ? Ou se séparer en multiples indépendances, indifférences ou hostilités ? Je suis moi et toi t’es toi, tais-toi. Et si tu insistes, t’es mort (et réciproquement).

Mais on s’égare là : notre sujet n’était-il pas la situation idyllique (et très courante, non ?) où l’on se parle d’égal à égal, entre gens de bonne foi, soucieux d’avancer ensemble, raisonnablement ; qui se donnent le temps de s’écouter, d’argumenter clairement, d’échanger à partir des mêmes et bonnes informations ; et avec la même mutuelle bienveillance ; entre des gens qui s’estiment, s’apprécient, voire se disent ou sont amis. Gens qui ont les mêmes lectures, qui sont du même parti, de la même mouvance…
Et pourtant, ça ne tourne pas !! On a beau s’écouter, se donner le temps de répondre pour mieux expliquer ce qui n’aura pas été bien compris tout de suite. Attendez, on se sera mal expliqué… On n’aura pas été bien compris… Mais, baste ! rien n’y fait, on n’avance pas… C’est pas possible, c’est un enfoiré ! Bon, on fatigue, là, non ? On laisse tomber, on en reparlera une autre fois… Ou, de préférence, on n’en parlera plus. Ni de politique, ni de religion, ni de ce qui, nous préoccupant réellement, nous amènerait à nous disputer. Vive la météo et le sport (encore que le sport, il y a des fois où ça fâche beaucoup… sinon toujours, non ? ).

Sérieux. Revenons au sujet que nous n’avions pas quitté… mais tentons de nous y tenir mieux. Si je ne pensais pas bien penser en pensant ce que je pense, je me dépêcherais sans doute de penser autrement, non ? Alors les bien-pensants, ce n’est toujours pas nous ? Peut-être qu’il faudrait justement qualifier de bien-pensant quiconque n’accepterait pas d’être ainsi qualifié. A la différence du bon sens cartésien (dont chacun se réclame volontiers), la bien-pensance pourrait bien être « la chose du monde la mieux partagée et la plus difficilement acceptée ».

Les bien pensants minoritaires (caricature) : 
Dès qu’un groupe minoritaire, habitué à travailler, s’informer, discuter ensemble, sur des bases communes, un programme commun, une idéologie commune, pense qu’il pense, il pense bien penser. Puisqu’on est quelques-uns à penser pareil, non ? Et on ne se trompe pas tous ensemble, non ? Surtout si nous pensons contre. Contre les autres, les méchants, ou les naïfs, les ennemis de classe ou de race, de système ou d’idéologie.

Penser contre à quelques-uns est sans doute une des conditions idéales pour se convaincre de bien penser. D’abord parce qu’on peut se flatter d’avoir compris ou de savoir ce qu’une majorité n’a pas encore compris (et sera sans doute incapable de jamais comprendre !). On est des initiés de la grande science de tel penseur minoritaire méconnu ou au contraire historiquement connu, et qui avait tout compris, et qui, comme tout grand esprit qui se respecte, était en avance sur son temps. Nous sommes les grands prêtres interprètes des discours pythiens de notre oracle. Nous serons les apôtres de quelque « Bonne Nouvelle », et prêts au martyre pro gloria dei ; ou l’avant-garde de quelque lutte finale, chantant en chœur les « Groupons-nous et demain » des fières banderoles et de la Révolution qui rendra révolues toutes les autres.

Nous pensons bien, sans être des bien-pensants, parce que nous pensons plus loin, plus fin, ou plus fertile ; nous sentons de façon plus artiste, nous avons fait les bonnes lectures, nous possédons les clés dialectiques de tel grand Texte incontournable sans lequel il n’est plus de pensée possible. Mais, surtout, nous sommes minoritaires : pensant moins nombreux, nous pensons mieux, et nous pèserons d’autant plus que nous serons moins nombreux, mais déterminés, c’est clair ? Car nous sommes les initiés, les experts, les prophètes des Fins dernières ou les commissaires du Peuple voire du Salut Public. Toute pensée mise en commun est une pensée commune, disait Ferré. N’as-tu pas compris, petit, que pour bien penser il faut surtout penser ensemble, éventuellement peu, mais surtout pire ? Penser toujours le pire permet de penser bien en pensant peu. Joli, non ?

Surtout, si nous pensons bien, sans être des bien-pensants, c’est parce que nous avons compris tout le mal qu’il convient de dire des bien-pensants, du Système, de ses contradictions, de sa faillite annoncée. Nous connaissons le dessous des choses : le substrat idéologique inconscient de leur Weltanschauung, leur primat, leur primauté, leurs privautés, leur habitus, les ressorts de leur hégémonie relative et absolue, le tout et le reste. Nous avons tout compris. Et ils mourront idiots.
Vainqueurs peut-être, mais dans leur tort.

Les bien pensants majoritaires (apocalypse) :
Les bien pensants majoritaires n’ont même pas à penser qu’ils pensent, puisque, pour ainsi dire, le monde même pense pour eux, leur donne raison : majoritaires, ils n’ont même plus besoin de penser, puisque le monde, quasiment, les pense. Ils peuvent même se permettre de ne plus se poser penseurs mais seulement observateurs –et donc étymologiquement théoriciens- par exemple des « lois du Marché ». Les bien-pensants majoritaires n’ont en effet plus de raison particulière de se donner la peine de penser, puisque le monde indiscutable dans lequel ils vivent (et qui les pense) a toujours raison, puisque, étant le plus fort, il n’a pas a avoir raison.

Faut-il préciser que, lorsque des bien-pensant minoritaires deviennent (suite à quelque péripétie historique) bien-pensants majoritaires, il y a de fortes probabilités qu’ils soient pires que les premiers, puisque, ayant dû, d’une façon ou d’une autre, se pousser des coudes pour y arriver, ils auront toujours peur de ne pas les avoir assez franches, leurs coudées, et ne cesseront de vous bousculer.

Bon, bon, à quoi bon ces longs prolégomènes ?

Peut-être à se résigner à vouloir penser tout seul (ce qui est bien sûr impossible à moins de sombrer dans quelque psychose), pour être sûr de ne pas bien penser, de me gourer, de me planter, d’être nul, out, con, vieux, vieux et con à la fois, et moche, et chauve. Et chauve qui peut. Et malchanceux, et mal baisant. Et baisé. Un baisé de l’Histoire et de mon histoire.

[ Un auto-baisé. Un vain cul.
– Et t’en jouis au moins ?
– Oui, là, maintenant, en laissant gicler cela avec la pose avantageuse d’un désespoir amusé et foutraque. ]

Peut-être aussi à suggérer qu’aucune pensée humaine digne de ce que nous voudrions que soit une pensée n’est possible. Et qu’on est mal… « Animal, on est mal« , chantait l’autre, il y a trente ans…

[ C’est ce que je pouvais sentir déjà, sans tout à fait bien le savoir, il y a trente ans, durant ces deux années de coopération au Maroc où, vivant dans une ruralité musulmane bien cadrée, policée et militarisée par une monarchie qui venait d’échapper à deux attentats en deux ans, j’avais de nouveau sous les yeux une société vivant sous la férule d’une Eglise monothéiste déclarée d’utilité publique alors que je venais à peine d’échapper à la mienne, de société, communauté rurale de ce petit Bitcherland lorrain dialectophone et catholique où tout un village vivait sous la férule de ses curés successifs, avec ses superstitions, ses chats noirs qu’il fallait traquer à coups de fourches dans les granges lorsque menaçait quelque fièvre aphteuse ou quelque sorcière de voisine, ses soumissions intellectuelles et morales à « ce qui se fait » comme les autres ou ne se fait pas, avec ses femmes en noir ou en tablier toujours occupées à quelque corvée, avec ses fils qui faisaient la guerre en Algérie, avec ces affreuses rumeurs de fellagas châtreurs qui vous mettaient les parties dans la bouche, avec ces tziganes voleurs de poules, ces juifs avares dont la récente sortie historique par des cheminées nazies était parfois l’objet de sinistres plaisanteries…
Voilà ce que je veux peut-être vous dire, pour vous dire qu’il est difficile de penser quand on est seulement un être humain avec cette histoire-là (ou avec d’autres : nous en avons tous, chacun, des horreurs qui nous suintent encore dans la tête, des moins pires ou des pires, des années après).

Sans doute « la vingt-cinquième heure » a-t-elle sonné depuis longtemps (mais qui donc pourrait savoir combien ce livre oublié aura marqué mon adolescence ?) ]

Pour qui sonne le glas ? Pour qui brillent les Grands cimetières sous la lune ? A quoi bon attendre encore Godot ? Demain est un autre jour. Si c’est un homme. N’est-ce pas Primo ?

Et Viva la vita ! Car, c’est en vivant qu’on devient vécu. Même si on n’en pense pas moins.