« Leur patronyme signale leur origine religieuse… »

Fin d’un récent article de Rony Brauman, paru dans le Monde : « Lassana Bathily, l’homme qui a mis à l’abri les otages de l’épicerie casher de Vincennes et remis les clés du rideau de fer à la police, ou encore Ahmed Merabet, le policier abattu devant le siège de Charlie. Leur patronyme signale leur origine religieuse. Ils ne sont ni moins ni plus musulmans que les frères Kouachi, ils se sont comportés héroïquement. « 

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/15/ce-qu-il-y-a-de-non-charlie-en-moi_4557224_3232.html#XtvwBS7MQZ5BozxK.99

Nous sommes, dans ce genre de formulation, au cœur de difficultés lexicales ou sémantiques, sociologiques et culturelles, sources de bien d’amalgames, de malentendus, de préjugés, d’idées reçues : comment ne pas assimiler naissance, famille, origine, et pratique d’une religion ou adhésion à une idéologie ?

Par exemple, notre compatriote, Ahmed Merabet (d’après sa biographie) est né de parents algériens, en France, pays où il a toujours vécu et dont il a pris la nationalité. M. Merabet, né dans une famille musulmane, a été enterré dans le carré musulman d’un cimetière français. Avons-nous pour autant le droit d’en déduire que M. Merabet, notre compatriote adulte, était resté croyant ou pratiquant de la religion dans laquelle il aura, éventuellement, été éduqué ?

D’ailleurs, la question est peut-être moins là que dans le fait que Rony Brauman, intellectuel et citoyen engagé, assimile, naturellement, comme tout le monde, dira-t-on, le patronyme, la religion dans laquelle on est né et la religion que, par la suite, on est censé pratiquer ou non. Et à laquelle, juste un nom fera que vous serez identifié, de prime abord et une fois pour toute. Votre identité, votre destin seront ainsi inscrits dans votre naissance, dans votre nom. « NOMEN, NUMEN », notait Victor Hugo : tel nom, tel destin.

Certes, si quelqu’un né, éduqué dans une théocratie quelconque où une seule religion serait imposée et aucune autre tolérée, venait à émigrer et à vivre parmi nous, on serait fondé, du moins dans un premier temps, à parler de cette personne comme d’un individu de telle religion (puisque venant d’un pays où nulle autre religion, ni idéologie dissidente, agnostique ou athée, ne serait tolérée).

Mais une fois que cette personne aurait vécu et serait devenue adulte dans une société laïque comme la nôtre, où toute religion ou irréligion, toute pratique religieuse mais aussi toute apostasie, changement de religion ou renoncement à croire en un dieu quelconque coexistent, comment peut-on encore, naturellement, systématiquement, assigner une personne à son origine et à sa religion native ?

[Je voudrais, ici encore, pouvoir utiliser le terme de religiron, mot-valise formé sur région, religion et giron maternel, pour signifier cet ensemble de facteurs déterminants de nos enfances, mais avec quoi tout adulte doit pouvoir être autorisé à prendre ses distances]

Je me souviens combien j’ai été agacé, et souvent gêné des mensonges auxquels je me sentais obligé de recourir pour ne choquer personne, lorsque, voyageant dans tel pays moyen-oriental (Jordanie, Egypte), j’étais naturellement assigné par tel guide, tel commerçant ou hôtelier, en tant que Français, à être chrétien. Peut-être que pour le Jordanien ou l’Egyptien lambda, l’Occident est chrétien, et toute personne identifiée comme venant de là-bas, par son nom, son aspect (touriste blanc, « européen ») sera naturellement assimilé à la religion dominante de cette partie du monde. De même qu’un journal « français » comme Charlie Hebdo (journal athée, nous le savons) sera considéré, dans un pays musulman comme le Niger, comme un journal chrétien se moquant de musulmans, ce qui aura permis aux yeux des plus bornés ou des plus fanatiques d’aller brûler les rares églises catholiques de leur pays…

Dans nos pays chrétiens, il suffisait, naguère, d’être né de parents protestants ou catholiques pour être toute sa vie durant assimilé à cette religion et éventuellement massacré en tant que papiste ou luthérien quelle qu’ait pu être la distance que vous auriez prise avec votre religiron natal. De même qu’il y a moins d’un siècle, si vous portiez un nom juif (le fameux « patronyme qui signalait votre origine religieuse »), vous étiez juif, qu’éventuellement vous le sachiez ou non, et bon pour être déporté dans un wagon à bestiaux vers un four crématoire…

On me dira que ‘juif’, notamment pour les racistes nazis, c’était moins une religion qu’une race. La preuve : même si un juif s’était fait baptiser, il n’échappait pas à la traque et à la déportation. On me dira aussi que catholique/protestant étaient des religions dont on pouvait changer, et rappeler que, Paris valant bien une messe, on pouvait, pour devenir roi de France, se dire catholique après avoir été protestant…

Il n’en reste pas moins que de nos jours, en notre moderne et laïque France, il suffit que vous portiez ce que certains appellent un « nom juif » pour que vous soyez considéré comme suppôt du mal absolu que constitue l’existence de l’Etat d’Israël au Moyen-Orient. De même être né de parents algériens vous vaut la qualification de musulman, comme si un nom ou une origine géographique, comme si une religion dans laquelle vous seriez né étaient des marqueurs biologiques aussi inaliénables que votre ADN. Et comme si votre ADN résumait ou présumait de votre vie.

Ainsi, les mêmes qui auraient fait de la religion, ou juste de vos origines familiales, un marqueur aussi biologiquement déterminant que votre ADN, ce qui relève d’une idéologie typiquement raciste, les mêmes seront, tout naturellement, les premiers à vouloir dénoncer comme raciste toute attitude critique, toute contestation idéologique d’un prosélytisme religieux cherchant à imposer son idéologie.

Comme si une idéologie était un marqueur racial que l’on n’aurait pas le droit de critiquer sans agresser la personne.

 

CHARLIberté : islam n’est pas islamisme

[Éventail de réflexions, proposées ci-dessous en vrac, que m’ont inspirées certains articles du Monde.fr (ou commentaires de ces articles) consacrés aux attentats qui se sont produits dans notre pays le 7, 8 et 9 janvier 2015]

Il n’y a pas de bonne ni de mauvaise religion, juste des religions dont les pratiquants se montrent bons ou mauvais. Une religion ne devrait jamais être jugée que d’après ses pratiquants. Il n’y a pas de raison que dans un pays laïque comme le nôtre, il y ait davantage de problème avec l’islam qu’avec une autre religion ou irréligion. Si problème il devait y avoir, ce ne pourrait être éventuellement qu’avec les personnes réelles, fidèles, autorités, idéologues prétendant parler ou agir en son nom.

[J’aimerais pouvoir utiliser le terme de religiron comme mot valise rassemblant la région, la religion, le giron familial natif & culturel, dans lequel on est né, et auquel on commence par s’identifier au cours de son enfance, comme on s’identifie volontiers à une région, une culture, une communauté, un pays d’origine]

Nos médias devraient prendre conscience qu’à parler de « communauté juive », de « communauté musulmane », etc. pour désigner tels ou tels de nos compatriotes, qui sont tous d’abord, comme tous les autres, des individus citoyens de notre commune république, cela revient de fait à créer des citoyens de seconde catégorie. Nous sommes tous, citoyens, égaux en droits et devoirs, de la même république Une et indivisible. Nos religions ou irréligions sont, elles, secondaires.

Pas plus qu’il n’y a de « communauté chrétienne » ou de « communauté juive », il n’y a pas de « communauté musulmane » en France. Il n’y a que 1] des compatriotes de confession musulmane (s’ils la revendiquent ou la professent, sinon il peut s’agir de non pratiquants voire d’athées de culture musulmane, comme je suis un athée de culture catho), 2] des immigrés venant de pays de culture musulmane sans qu’ils le soient forcément restés eux-mêmes. Nul n’est assigné, en France, à son religiron natal. Nul ne doit en être humilié ni en tirer fierté.

Dans notre monde moderne d’individus et de communautés, la religion est de moins en moins une question de croyance (que l’on pourrait approfondir, discuter, nuancer, abandonner, etc.) qu’une question d’identité, d’appartenance communautaire dont on ne pourrait changer, dans quoi on serait inscrit pour toujours comme dans un destin. Et quiconque voudrait interpeller les gens sur leur foi ou leur pratique, risque de se voir accusé de stigmatiser une personne ou toute une communauté, voire d’être raciste à son égard.

La crispation identitaire sur la religion est d’autant plus vive, sinon violente, que la misère identitaire est grande dans les populations les plus socialement modestes ou vivant avec le sentiment d’être humiliées (pour diverses raisons, présentes ou passées).

Un compatriote stigmatisé pour son origine ou sa religion est victime de racisme. Le racisme est un délit puni par la loi (notamment depuis une loi spécifique de 1972). Par contre, un compatriote se faisant le prosélyte de sa religion au détriment de la loi commune (la laïcité n’est pas ennemie des religions, mais n’est pas non plus leur amie) protectrice de tous ne serait pas stigmatisé pour sa religion mais pour son prosélytisme, non plus religieux mais idéologique. S’engager sur le terrain idéologique implique qu’on rencontre des adversaires idéologiques. En outre, défier la loi ne peut qu’entraîner méfiance ou hostilité de qui veut la voir respectée.

Ce n’est pas la cohabitation de gens de diverses affiliations idéologiques ou croyances religieuses qui pourrait poser problème à la laïcité, mais les éventuels mensonges ou manipulations des hiérarchies religieuses ou des appareils de propagande idéologique.  Ce n’est pas la religion ou l’irréligion des gens qui pose problème dans une société laïque, mais la manière dont certains voudraient imposer leur religion comme une religion d’Etat ou leur irréligion comme un athéisme d’Etat.

Nous ne sommes pas en guerre contre les religions, ce sont certains fanatiques religieux qui sont en guerre contre nous, et d’abord et le plus souvent contre leurs propres coreligionnaires qu’ils n’estimeront jamais assez bons soumis. Les premières victimes de l’islamo-fascisme sont des musulmans. Et pourquoi les musulmans devraient-ils être les derniers à le dénoncer et s’y opposer ?

L’islamisme est à l’islam, ce que le cléricalisme est à la religion. Il est facile de ne pas confondre la pratique d’une foi ou d’un culte et la volonté hégémonique de l’imposer à qui n’aurait rien demandé.

Islam n’est pas islamisme. Autant l’islam peut n’être qu’un religiron culturel & spirituel pour un individu non réductible à cela, autant l’islamisme, lui, est l’engagement militant et politique en faveur d’une idéologie de conquête, à laquelle on a le droit, le devoir, en tant que démocrate ou de libre penseur, de résister.

Islam n’est pas islamisme. L’islam se vit entre musulmans en quête de leur intelligence avec leur dieu ou de leur lecture du Coran, et ne concerne que des musulmans. L’islamisme est une idéologie visant la conquête du pouvoir  local & universel (ce que fut et théoriquement reste le christianisme) et à quoi doivent s’opposer tous les démocrates soucieux des libertés publiques et de souveraineté populaire.

Les ‘islamistes’ ne sont qu’une petite minorité (mais manipulatrice, militante, très richement financée) parmi nos compatriotes dits ‘musulmans’, compatriotes parmi lesquels il y a vraisemblablement autant de non pratiquants, d’agnostiques, d’athées et de modernes humanistes que dans nos villes et bourgades dites « catho » de notre douce France de naguère.

L’islam est une religion dans laquelle on peut naître, qu’on peut pratiquer avec plus ou moins de zèle ou quitter. L’islamisme est le prosélytisme religieux qui cherche à répandre une pratique militante sinon sectaire de l’islam par les moyens de la propagande voire de l’intimidation. L’islamo-fascisme recourt à la violence et au terrorisme en vue de l’exaltation hystérique d’une mythique « nation de l’Islam ».

« Islamophobie » a été le mot avec lequel les islamistes ont piégé notre laïcité et nos médias laïques. L’islam n’est pas une race mais une religion dans laquelle on peut naître et mourir, dont on peut se distancer, à laquelle on peut renoncer, comme c’est le cas pour toute religion ou idéologie dans une société laïque où la libre pensée est permise et protégée. L’islamisme, lui, est le prosélytisme militant, manipulatoire, d’idéologues en quête de pouvoir et peut-être en délire de totalitarisme.

Le racisme est une saloperie qui s’en prend à des gens pour ce qu’ils sont nés. « L’islamophobie », pour qui tiendrait à ce mot, pourrait bien n’être, somme toute, que le terme par lequel on définirait l’horreur légitime que peuvent inspirer des islamistes par leur prosélytisme manipulatoire, leur fanatisme ou, pire, des fascislamistes par leurs horreurs.

Il importe que nos compatriotes ‘musulmans’ (considérés comme tels du fait de leur origine ou culture, pratiquants ou non, croyant ou athées, comme je suis un catholique devenu athée) participent comme d’autres compatriotes à la nécessaire mobilisation en faveur de notre commune laïcité et contre le chantage à l’islamophobie que les manipulateurs islamistes ont imposé à nos médias.

Quand un musulman se mêle au nom de sa religion de débats politiques concernant des concitoyens non musulmans, prend pied dans le champ public de conflits idéologiques que l’on ne peut régler que par des débats contradictoires ou philosophiques, débats qu’il prétendrait interdire au nom de son saint Livre, il n’est plus un démocrate, ni un musulman, mais un islamiste.

L’islamisme est une idéologie qui peut être contestée par toute idéologie qui se mobiliserait contre elle. Une idéologie n’est pas une race et ne saurait se plaindre d’être victime de racisme. Par contre, des personnes musulmanes (se disant telles ou identifiées comme telles, qu’elles le soient ou non) pourraient, elles, être victimes d’actes racistes, ce à quoi nous devons tous ensemble, entre républicains, nous opposer de toute notre énergie (ce à quoi nous encourage et que nous permet la loi antiraciste de 1972).

Islam n’est pas islamisme. Quiconque aurait en horreur ce que les islamistes osent faire de l’islam, dans leur barbare et hystérique outrecuidance (et dont les musulmans sont souvent les premières victimes) serait légitimement « islamophobe ». Mais il ne serait en aucun cas raciste pour autant à l’égard d’un concitoyen quelconque né dans la foi musulmane et la pratiquant, dans le respect de son humanité et de celle d’autrui.

Comme l’islam n’est qu’un corpus littéraire aussi longtemps qu’il n’est pas lu, porté ou imposé par des islamistes, il faudra bien comprendre que si un jour des gens devaient finir « islamophobes », ce ne serait pas à cause d’un livre ni d’un corpus doctrinal (l’islam) que chacun peut interpréter, nuancer, accepter ou refuser à sa guise mais à cause du comportement d’individus qui nous auraient inspiré une véritable crainte compulsive, ce qu’on appelle une phobie.

Le Coran ne justifie rien. Seuls des lecteurs du Coran prétendent justifier ceci ou cela à partir de leur lecture qu’ils font de lui. Et souvent, ce sont des ignares qui n’ont jamais lu le Coran que l’on peut d’autant mieux embrigader en son nom. Prétendant ensuite fusiller leurs victimes au nom du Coran, ils fusillent en fait le Coran…

L’amalgame (islam = islamisme, critique de l’islamisme = islamophobie = racisme) que nous ont servi les islamistes (prosélytes militant en faveur d’une idéologie politique de conquête du pouvoir) a permis de piéger nos médias, beaucoup de nos compatriotes musulmans, et toute une frange de notre gauche ‘anticapitaliste’ (qui voit dans l’islam la religion des pauvres et des exploités du Système, pauvres à défendre en même temps que leur religion).

Après Marx, Lénine, Staline, Trotski ou Mao, certains semblent avoir trouvé leur nouveau Prophète et son nouveau petit livre vert. Naguère, la moindre critique du Communisme vous valait quelque insultant « valet du Kapital et anticommuniste primaire », maintenant, la moindre prise de distance critique avec ce que certains font au nom de l’islam vous vaut l’accusation d’islamophobie.

C’est parce que les Français juifs sont, en France, les principales victimes du terrorisme islamiste qui veut par un amalgame absurde et odieux faire de tous les juifs du monde des « sionistes colonisateurs et massacreurs de Palestiniens » qu’il faut à tout prix éviter des amalgames semblables entre Français musulmans et terroristes islamistes, afin d’éviter d’autres victimes et l’altération de notre société en camps retranchés, voire en champ de mines (au sens propre).

Puisque nous avons accepté pendant deux ou trois décennies que l’islam ait en France un statut un peu particulier de « religion des pauvres… exploités par le capitalisme… victimes de notre colonialisme… ou de notre néocolonialisme », dont on devait tolérer certaines dérives identitaires ou consolatrices, donnons-nous quelques années pour faire passer le message inverse : en France, l’islam est la religion de certains de nos compatriotes, qui sont d’abord nos compatriotes (respectueux, comme tous, de la loi commune) avant d’être des musulmans. Plus nombreux seront nos compatriotes musulmans à faire passer ce message, plus vite il passera.

 

 

[CHARLIberté] laïcité et citoyenneté

[Éventail de réflexions, proposées ci-dessous en vrac, que m’ont inspirées certains articles du Monde.fr (ou commentaires de ces articles) consacrés aux attentats qui se sont produits dans notre pays le 7, 8 et 9 janvier 2015]

La France est un de ces pays au sein de l’UE où les lois priment sur les fidélités communautaires ou confessionnelles, régionales ou politiciennes, de culture ou de culte. La citoyenneté qui nous y rassemble est plus importante, plus essentielle que nos narcissismes différencialistes. Elle y est différente de pays non laïques comme ceux du Moyen-Orient ou des USA (par exemple, où nul athée n’a le droit de devenir fonctionnaire dans certains états). Qu’on soit athée ou croyant, la libre pensée et la liberté d’expression y est protégée en même temps qu’encadrée par nos lois, et ne le sera qu’aussi longtemps que ces lois seront respectées.

Ne confondons pas nos compatriotes musulmans mobilisés avec nous dans notre commune et laïque république avec les peuples d’autres pays, dont les autorités religieuses ignorent le concept de laïcité, ni avec la petite minorité de nos compatriotes tombés dans les pièges sectaires de l’islamisme international, idéologie de guerre et de conquête. Idéologie dans laquelle ils seraient moins nombreux à tomber, si on la leur prêchait moins, tant dans certains  réseaux occultes que dans certains lieux de culte.

Si nos compatriotes musulmans s’appuyaient sur la laïcité française pour promouvoir un islam respectueux de cette laïcité qui lui garantit justement son libre épanouissement, cet « islam français » pourrait devenir exemplaire pour les musulmans de bien d’autres pays.

Quoi qu’il en soit, pour le moment, c’est encore, le peuple souverain de notre pays qui y promulgue la loi commune, dont il attend le respect de tous les citoyens. En France, nous vivons encore un peu en démocratie, non en théocratie. Que d’autres pays vivent sur d’autres principes, valeurs ou dogmes relève de leur stricte souveraineté. Mais qu’ils ne nous donnent pas l’occasion de chanter la Marseillaise trop souvent en venant jusque dans nos journaux y faire la loi ou y semer la mort.

Beaucoup de gens croient résumer la laïcité par « la cohabitation égalitaire des religions dans la société ». Pour ne pas passer à côté de l’essentiel du concept, il faut compléter « cohabitation égalitaire des religions et des irréligions« .

Nous avons visiblement raté des années d’éducation civique, et permis que des pans entiers de notre société ignorent ce que signifie avoir la chance de vivre dans une société laïque, où la même loi garantit à la fois le droit aux uns de vivre ce qu’ils appellent leur foi et aux autres de se moquer de ce qu’ils appellent leur crédulité. Quand donc les religions comprendront-elles que la laïcité, avec ses valeurs et règles, est la condition même de leur survie légale dans un pays pacifié ?

La laïcité républicaine qui cadre et garantit leur statut aux religions ne peut le garantir qu’aussi longtemps que les religions elles-mêmes seront les garantes de la laïcité qui les garantit. Toute religion qui affaiblirait la laïcité réduirait d’elle-même la tolérance qu’une société laïque pourrait lui témoigner. Une laïcité agressée entraînerait fatalement l’agression des religions. Aurions-nous oublié les violentes guerres civiles que nous ont values les religions avant qu’on ait pu les « civiliser » ?

La laïcité garantit la libre expression de convictions religieuses ou irréligieuses dans l’espace public. Mais il faut que ces convictions exprimées ou symbolisées respectent le cadre légal (interdiction du visage masqué dans l’espace public, interdiction de l’appel à la mort pour blasphème ou apostasie, interdiction de l’appel à la haine raciste sur tel groupe de personnes, etc.).

Dans notre pays, grâce à la laïcité qui y est promue par tous (nous dit-on), chacun vit et peut extérioriser ses choix religieux ou philosophiques, dans le cadre de la loi commune. Le port de la « panoplie islamiste » est autorisé en France, seul le visage masqué (par un niqab, par une cagoule ou un casque intégral) est illégal dans l’espace public. Qu’on ne traite pas d’islamophobe quiconque rappellerait cet interdit face à une contrevenante, de même qu’il rappellerait à un automobiliste s’engageant dans un sens interdit qu’il fait fausse route.

L’argument des « deux poids deux mesures » au nom duquel certains voudraient dénoncer l’imposture d’une Liberté d’expression qui autoriserait Charlie et interdirait Dieudonné ne peut tenir dès qu’on distingue attaque contre des personnes ou des croyants et critique d’une idéologie ou d’une croyance. Les juifs exterminés par les nazis étaient des personnes réelles, pas un corpus littéraire. Se moquer de ces personnes ou de leurs descendants, ce n’est pas se moquer d’un concept, d’une croyance ou d’une crédulité, d’une idéologie contestable ou d’une redoutable outrecuidance, mais de gens réels, qui risquent d’ailleurs être tués demain par certains des disciples ricanant de notre sinistre bouffon.

Que certains jeunes « musulmans » soient « sincèrement choqués » par les caricatures libertines, libertaires et anticléricales de Charlie, c’est normal… Sinon, cela signifierait qu’ils seraient déjà des adultes éclairés et assez autonomes pour avoir appris à tolérer qui ne pense pas comme vous, à savoir qu’on peut ne pas penser comme vous sans être votre ennemi, voire être votre meilleur ami (que vous ne vous êtes pas encore fait).

La liberté d’expression permet l’expression de ceux qui la critiquent. La laïcité permet aux ennemis de la laïcité de s’exprimer. Si je veux pouvoir dire pourquoi je ne suis pas ou plus croyant, je dois permettre à mon voisin de dire qu’il l’est. Si je pense que pour l’essentiel les croyants sont victimes de leur éducation et de diverses mystifications ou pressions communautaires, ils ont le droit de me dire que je n’ai rien compris. Mais contredire n’est pas faire taire. Ni tuer.

Islam et démocratie, christianisme et démocratie sont parfaitement compatibles. Par contre démocratie et islamisme sont incompatibles. En effet, là où devrait triompher la loi de Dieu, celle d’un peuple souverain serait d’avance secondaire

C’est entre concitoyens (de toute religion et irréligion) que la France laïque se fera ou se défera. Je n’ai pas à savoir si mon voisin est croyant, pratiquant, incroyant ou athée. Mais je sais que les dessinateurs de Charlie Hebdo ont été tués pour leur engagement politique d’anticléricaux et de libres penseurs.

Ne confondons plus le sacré et le religieux : la laïcité, par exemple, nous est sacrée, dans un pays qui a connu d’horribles guerres de religion, où convivent des compatriotes d’origines, de confessions, d’idéologies différentes. Mais la laïcité n’est pas religieuse, elle ne postule pas une croyance à quelque surnaturel auquel nous serions reliés ou soumis, que nous pourrions infléchir par nos prières.

Si nos compatriotes ‘musulmans’ (croyants ou non, pratiquants ou non, agnostiques ou athées) ne donnent pas la priorité idéologique à la nation (communauté de dessein) sur leur confession (communauté de destin), nous aurons le plus grand mal à faire vivre notre commune République, entre concitoyens libres, égaux et fraternels. Qui ne se sait pas d’abord citoyen, avant de se sentir de telle confession ou origine, serait un citoyen à qui la République serait, à proprement parler, secondaire.

Le matin du 11-1, sur France Info, un responsable musulman de Pantin (je crois) expliquait qu’il était très gêné d’appeler à participer à une manif où marcherait aussi le 1er ministre israélien (en même temps que son homologue palestinien et le roi de Jordanie). J’ai compris alors que ce responsable musulman, que je pensais être mon compatriote, se conduit en fait en citoyen de « qualité secondaire » puisqu’il se pose d’abord comme musulman opposé à l’existence de l’Etat d’Israël avant de se savoir français.

Un sondage qui poserait la question [« Vous sentez-vous musulman ou Français ? » comme si d’être musulman était exclusif d’être français !] serait assurément le genre de manipulation destinée à faire le lit du FN ! Par contre, des compatriotes qui se diraient « musulmans » avant de se dire « Français » se définiraient eux-mêmes comme des citoyens de seconde catégorie (de même qu’un Alsacien se disant Alsacien avant de se dire Français). Il y eut naguère des militants de l’Internationale communiste pour se dire d’abord Communistes avant d’être Français…

Sans qu’on le leur ait demandé, des Français se sont mobilisés depuis des décennies lors de manifs répétées contre telle ou telle politique gouvernementale menée ou idéologie diffusée par des autorités ou responsables politiques (je pense, par ex,  à la manière dont on y a dénoncé le FN). Pourquoi voudrait-on interdire ce droit de se mobiliser à nos compatriotes musulmans contre des hiérarchies religieuses ou des orthodoxies sectaires qu’ils n’estimeraient pas à la hauteur de leur idéal de l’islam ?

Victor Hugo, catholique pratiquant durant la première moitié de sa vie, a pourtant fini anticlérical des plus résolus, quoique resté jusqu’à sa mort un génial visionnaire de Dieu. Il semble que plus on fréquente certains pouvoirs religieux, moins on les supporte. Il faut savoir faire la différence entre croire en Dieu et prétendre exercer du pouvoir public en son nom. Comme je suis plus athée (qqn qui ne croit pas en Dieu) qu’antithéiste (qqn qui se fait l’ennemi de Dieu), et que je promeus la laïcité, parce qu’elle est la condition de notre vivre ensemble républicain, j’accepte que des gens s’égarent dans des erreurs dont je suis revenu, à condition qu’ils ne veuillent pas faire de leurs erreurs la Vérité commune.

Il faut convenir que les populations (souvent jeunes et d’autant plus émotives) de nos banlieues ghettoïsées ont effectivement été victimes de diverses stigmatisations, relégations ou généralisations méprisantes, c-à-d racistes. Mais d’avoir été victime n’autorise pas à devenir bourreau. La gauche humaniste et laïque mais aussi et surtout anticapitaliste de notre pays a trop longtemps été tolérante avec le prosélytisme religieux islamiste sous prétexte que s’y reconnaissaient des victimes du Système.

« Les tueurs de Charlie ont aussi agi contre l’islam », nous dit-on. L’idéal d’un Communisme international faisant le bonheur des peuples et mettant fin à « l’odieuse lutte des classes » a aussi été détruit par la manière dont certains, au nom du Communisme, se sont montrés d’odieux tyrans et d’atroces assassins.

D’ailleurs, l’internationale islamiste ressemble par bien des points à l’internationale communiste du siècle dernier, avec son sectarisme, ses schismes, sa vision eschatologique de l’Histoire, ses fantasmes de table rase, son terrorisme et, si nécessaire, ses massacres de masse. En France, nos compatriotes communistes cherchèrent longtemps à ignorer les horreurs commises au nom d’une idéologie qu’ils estimaient noble sinon sacrée et à laquelle, surtout, ils s’identifiaient…

S’il fallait attendre la fin du chômage ou du Capitalisme pour prendre à bras le corps la défense de la liberté de penser, de croire, de ne pas croire, de pratiquer, d’apostasier, de prier, de « blasphémer » (notion toute relative sinon propre -si l’on peut dire-  à l’interprétation d’un dogme religieux), ou pour organiser entre compatriotes de toute religion ou irréligion la légitime résistance contre le fanatisme religieux ou l’islamo-fascisme, nous ne serions pas sortis du marasme !

Nos banlieues (quand elles regroupent majoritairement certaines populations, quartiers que d’autres groupes plus aisés ont fuis) ne sont pas, malgré leurs difficultés, des lieux abandonnés par la république, qui souvent y investit plus qu’ailleurs, en enseignants, en services socio-éducatifs, en assistance sociale, etc. Mais il est difficile d’obtenir une intégration républicaine dans des quartiers où se concentre moins de république que d’immigration.

***

 Athée de culture catholique, je préfère laisser les musulmans parler de leur livre saint que prétendre en parler à leur place, en citant par exemple tel ou tel verset choquant que j’en extrairais. Ce n’est que lorsque, au nom de ce livre, un musulman m’en disait quelque chose qui me choquerait, que je lui en demanderai raison : qu’un musulman me parle de blasphème qui mériterait la peine de mort, je lui demanderai, avec la plus grand énergie, de renoncer publiquement à cette assertion.

Pour que nul, en France, ne puisse plus faire de ‘mauvais procès’ à l’islam en mettant en relief diverses citations du Coran appelant au meurtre, lapidation, égorgement ; pour nous sortir du moyen-âge où certains voudraient nous replonger ou faire mijoter nos compatriotes musulmans, il faut que les autorités musulmanes de France (nos concitoyens chargés de cette responsabilité pédagogique et politique qu’ils ont officiellement assumée) ne se contentent pas de demander que soient distingués foi & fanatisme, mais précisent par une déclaration officielle, urbi et orbi, que tout appel au meurtre pour « blasphème », mécréance, athéisme ou « apostasie » est illicite pour un musulman de France.

Pour mémoire, naguère (encore dans le fameux film Ben Hur), nos cinéastes occidentaux d’une société encore chrétiennement très benoîte ne filmaient jamais le Christ de face (car nul comédien n’était censé avoir le visage du « fils de l’homme »). L’Europe ne sortait que peu à peu des saintes et obscures catacombes mentales où la théocratie chrétienne nous avait logés pendant des siècles, et voilà qu’un nouveau totalitarisme religieux veut nous couper les Lumières. Damned !

A qui s’indignerait de la Une (récidiviste en ‘blasphème’) de la renaissance de Charlie-Hebdo, je dirais : Si vos copains avaient été massacrés à cause de la publication de telle ou telle prétendue caricature représentant un personnage enturbanné comme il y en a des millions au Moyen-Orient, je suis sûr que de rage et d’hommage, pour ne pas laisser leur mort absurde encore plus absurde, vous auriez peut-être aussi eu l’idée de relever le défi de leur engagement en publiant un dessin similaire, surtout que vous auriez eu, malgré l’odieux massacre dont vos amis ont été victimes, l’intelligence de suggérer que le prétendu prophète dessiné pouvait être plus humain que ses affidés.

Il suffit de lire le « Nom de la rose » pour y voir rappelé à quel point le totalitarisme religieux (comme tous les autres) a une sainte horreur de l’humour. Pour les théocrates et autres profiteurs de Dieu & Cie, rire ne doit pas être le propre de l’homme, seulement de Dieu lorsqu’il voit à quel point Ses adorateurs peuvent être abrutis et menés comme moutons & ouailles à coup de pied au culte.

Si ta liberté doit s’arrêter là où commence celle d’autrui, il se pourrait qu’elle n’ait bientôt à s’arrêter ni à aller nulle part, parce qu’on te demandera de l’étouffer en toi-même afin de permettre à celle du religieux de s’étendre partout. Et une fois que tu te seras bien soumis au théototalitarisme selon lequel Dieu est le plus grand, tu accepteras de t’arracher la langue, de peur de mal parler de Lui, de Son prophète ou de Ses porte-parole autoproclamés. Inch’Allah !

Le Sacré est la notion la mieux partagée au monde. Mais il est du Sacré plus sacré que celui des dogmes religieux. Le 7-11-2015, il a été touché à du Sacré de notre pays et de l’UE, donc notre peuple, avec un chœur d’Européens, a estimé qu’il devait se lever pour le faire savoir. Si ce Sacré se manifestait dans la couverture d’un hebdo qu’on veut faire renaître tel quel après qu’il a été abattu par des fascislamistes, qui osera s’autoriser à nous le reprocher ?

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 Le drame que nous vivons dans notre pays, et qui peut devenir, qui est en train de devenir notre tragédie, c’est que trop de nos compatriotes musulmans ont été formatés pour se sentir d’abord musulmans ou ‘arabes’ avant de se savoir ou se vivre français. Cela se voit notamment lorsque par antisionisme et solidarité arabo-palestinienne, ils font systématiquement l’amalgame raciste entre leurs compatriotes juifs (juste nés juifs comme d’autres sont nés ‘musulmans’) et des étrangers ‘sionistes et colonisateurs’.

Pourrait-on suggérer que la lutte contre la radicalisation et l’endoctrinement sectaire de nos jeunes compatriotes ‘musulmans’ passera, de façon primordiale, par ce qui leur sera dit et enseigné, depuis leur enfance par leurs parents et ensuite par les autorités musulmanes de notre pays ? Bien avant qu’on ne veuille en appeler à la mission ‘civilisatrice’ de notre école.

Quand des spécialistes nous auraient fourni une longue analyse socio-géo-politique internationale de la situation au Moyen-Orient, comprendrions-nous mieux pourquoi, le 9 janvier, en France, dans notre capitale, en plein jour, un compatriote musulman est allé massacrer des compatriotes juifs lambda dans un hypermarché ? L’existence de compatriotes juifs en France serait aussi insupportable à certains que le  ‘blasphème’ publié dans un journal de caricaturistes ? Qui donc apprend à nos enfants à juste distinguer le licite ou l’illicite religieux au lieu de leur apprendre à penser ?

Lorsque les citoyens juifs d’un pays commencent à quitter ce pays (parce qu’ils ne supportent plus d’y être cibles ou proies de la part des fascistes, nazis ou autre fascislamistes), c’est toujours très mauvais signe pour ce qui se passe dans ce pays et son avenir. En ce sens, je me sens encore plus juif que Charlie, parce que les journalistes de Charlie avaient choisi d’être sur le front de la liberté de pensée et d’expression et sont en quelque sorte morts leurs « armes » à la main, alors que les 4 personnes tuées dans un magasin de notre capitale ont été assassinées, juste parce que juives (ou présumées). Elles ont été tuées, juste pour « être » ce qu’elles étaient nées, ce qui est la définition même de l’agression raciste.

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UTOPIE : nos compatriotes musulmans profitent de la laïcité française pour montrer au monde qu’on peut être musulman et laïque (liberté de croire, de ne pas croire, de pratiquer ou d’apostasier, de prier, de blasphémer, etc.). DYSTOPIE : nos compatriotes musulmans s’affirment plutôt musulmans que compatriotes et prétendent transformer une république laïque en république islamique, et nous finissons en guerre civile comme bien des pays à clivages religieux.