Pauvres de nous, pauvre pays… ou juste pauvre de moi ?

Depuis qu’au milieu des années 80 (du siècle dernier, déjà !) Mitterrand (avec Fabius, médiatisé sinon vendu comme « le plus jeune 1er ministre que la France aura jamais connu ») s’est résigné (suite aux leçons d’un Delors et consorts) à choisir de maintenir le franc dans le Système (ou Serpent) monétaire européen (SME) et donc à renoncer à l’assistance nationale que l’Etat aurait pu ou dû porter à l’industrie privée française (ce qui aurait impliqué de renoncer à jouer selon les règles de l’UE), en se soumettant au fonctionnement néo- sinon ultralibéral du capitalisme financier tant européen qu’international (promu à la fois par Reagan, Thatcher, FMI et OMC), il n’a plus guère été possible de proposer une réelle alternative sociale-démocrate à notre politique. Ou alors, il aurait fallu oser une toute autre politique fiscale (de justice redistributive) que celle qui aura été promue entre temps (et qui aura favorisé une explosion des inégalités, en faveur des sphères proches du Pouvoir ou de l’argent et aux dépens des moins aisés ; même si je n’ignore pas que notre système fiscal est déjà remarquablement raboteur quand on compare les inégalités avant et après impôts).

Ce n’est pas pour rien que depuis ce temps, la même politique de soumission aux règles et traités internationaux a pu continuer d’accorder grosso modo du pouvoir d’achat aux gens (grâce à l’importation de produits fabriqués par des opérateurs infiniment moins payés que les nôtres) tout en augmentant le chômage de nos travailleurs (tant leur compétitivité n’aura pu, malgré leurs qualités et notre technologie, être à la hauteur de travailleurs coûtant cinq à dix fois moins cher, surtout qu’on n’aura pas fait payer au juste prix écolo-économique les coûts des transports internationaux et diverses pollutions locales). Ainsi toute augmentation des salaires chez nous (en réduisant la compétitivité internationale de nos travailleurs) ne risquait que d’y augmenter le chômage (et finir par réduire un pouvoir d’achat que l’on croyait augmenter).

Devant le chantage exercé par la finance internationale sur un pays que son taux d’endettement soumettait d’autant plus au bon vouloir des prêteurs internationaux (et à l’éventuelle augmentation des taux d’intérêts), nous n’avons pas osé imposer les bénéfices, rentes et dividendes comme il aurait été juste de le faire par souci de redistribution sociale ou de promotion industrielle nationale (ou européenne). Nous n’avons pas osé taxer les flux financiers internationaux comme il aurait fallu, car, petit pays isolé parmi d’autres au sein d’une UE qui ne nous suivrait pas, nous n’en avions plus les moyens : sans cesse nous devions veiller à ce que des investissements ou des prêteurs étrangers daignent se porter sur notre pays, afin qu’il reste tant soit peu à flot (tout en continuant, année après année, à augmenter son déficit et/ou sa dette). Ainsi vivons-nous à crédit depuis des décennies et n’osons plus guère ni discuter de nos taux et délais avec nos créditeurs, ni expliquer à nos compatriotes qu’à vivre à crédit comme nous le faisons, nous marchons, comme certains personnages de dessins animés, au-dessus du vide sans le savoir ; malheur au premier responsable politique qui nous demanderait de regarder en bas, alors qu’il est tellement plus populaire de pointer le 1% des profiteurs là-haut…

L’ennui, c’est que ces (ir)responsables politiques semblent trouver normal, en ce qui les concerne, eux, leurs proches, leur milieu, de vivre dans les sphères lumineuses des Elysium (cf. le film de S.F.) des classes aisées où l’on s’entre-encense mutuellement entre premiers de cordée et autres winners.

Et le pire, c’est qu’en face, plus rien de politiquement organisé, de démocratiquement alternatif ne semble possible.
Les partis aussi historiques que le PS ou le RPR (avec ses changements d’étiquettes) ont accepté, ces derniers temps, pour désigner leur candidat aux présidentielles, de consulter les premiers venus pour le leur dire, renonçant ainsi à justifier l’existence même de militants assumant, dans la durée, l’intellectuel collectif d’un parti, de son programme et de son ou ses candidats. Détruisant ainsi la raison d’être d’un parti (présenter un programme et des candidats pour le soutenir) et ouvrant le champ à n’importe qui, jeune prodige, brillant communiquant ou nœud de convergence de puissants supports et courants (financiers ou médiatiques, etc.) éventuellement obscurs sinon occultes, pour devenir à la fois leur héros (derrière qui on se range) et leur héraut (dont on fait son porte-parole).

Et lorsqu’un tel personnage, jeune premier et brillant miroir aux alouettes, aura attiré les suffrages et été porté à la première place, comment lui expliquer ensuite qu’il ne serait que le fruit largement aléatoire de circonstances favorables ou manipulées et non l’être d’exception sinon le sauveur du pays qu’il pourra se croire à l’instar d’un héros d’antan (Alexandre ou Bonaparte, voire Jupiter) qui aura tout réussi du premier coup. Comment un Macron ne pourrait-il être persuadé qu’il est vraiment un génie sans bouillir et qu’il n’a pas à écouter un peuple de braillards, de paresseux ou d’incapables, lorsqu’il lui a été si facile de réussir, juste en traversant la rue qui va de Bercy à l’Elysée, comme on aura su séduire la prof tant admirée et même l’épouser au mépris de tous pronostics voire convenances ?

Entre temps, lorsqu’on ne peut plus se payer des fonctionnaires dignes de ce nom, de ce statut et de ces missions, mais qu’on préfère multiplier la sous-traitance, la contractualisation éphémère qui (de l’Education nationale, en ex-PTT, en future ex-SNCF, etc.) se répand comme Covid dans un culte d’évangélistes, bref lorsque l’ubérisation devient le seul moyen de survie dans la jungle sociale où l’on fait vivre de plus en plus de gens, il n’est pas étonnant que de plus en plus de gens tantôt excipent de leur (médiatiquement) aussi pathétique qu’enviable statut de « victime » tantôt manifestent ce qu’ils estiment être leur « légitime et compréhensible (sinon jaune) colère ».

Pour autant, peut-on applaudir un peuple ou des mouvements politiques se contentant d’affirmer que tout est de la faute à Macron (à Hollande, à Sarkozy, etc.), au Pouvoir, à Ceux-d’en-haut, au Kapital, aux Exploiteurs, aux Banksters, quand ce n’est pas aux immigrés ou aux juifs… Et que « l’argent, y a qu’à le prendre là où il est » ou qu’à relancer la croissance par la distribution d’un pouvoir d’achat supplémentaire dont bénéficierait le bon peuple qui le mérite bien.

Du coup, entre ceux qui caricatureraient le Haut (caricaturer n’est pas mentir, me rappellera-t-on, mais juste exagérer la vérité, donc néanmoins ne plus la dire, estimerais-je) et ceux qui (comme je viens de le faire) caricatureraient le Bas, où resterait-il de la place pour un débat politique sérieux ou utile entre citoyens adulte et responsables ?

On peut estimer que Macron se réduit à présider « un gouvernement d’oligarques, de riches, de banquiers au service des riches et des puissants » (comme je l’écris sur une page précédente de mon blog) et s’indigner en outre qu’il le fasse en exprimant tout son mépris pour les gens ; on peut lui reprocher à la fois ses actions (réformes de régression sociale) et ses inactions (manque de préparation matérielle anti-Covid), et cependant, ou en même temps, savoir que c’est tout un système médiatico-politico-social qui contribue à infantiliser les gens, en entraînant régression culturelle et intellectuelle patente, système médiatique contre lequel nul contre-pouvoir culturel, politique ou intellectuel populaire (et donc en prise sur les gens) n’a su s’organiser (quand il ne s’est pas totalement autodétruit comme l’a fait ces derniers temps la gauche social-démocrate).

Bref, nous assistons à une déroute, mais face à l’impéritie (sinon la perversion ou la méchanceté) du Pouvoir, nous nous sommes nous-mêmes tellement éparpillés et démunis que nous ne trouvons, paradoxalement, faute de savoir nous organiser collectivement nous-mêmes, qu’à en appeler encore à Jupiter, tout en lui mordant la main qu’on lui demande de nous tendre maintenant, en lui reprochant de s’en être servi hier pour nous faire les poches…

En fait, il me serait d’autant plus facile de faire le mérité procès de Macron (et d’autres avant lui) que je saurais qu’en face je peux me raccrocher à mieux : pendant des décennies, il m’a été tout à fait aisé (voire jubilatoire à l’occasion entre potes ou « camarades ») de faire le procès des pouvoirs successifs dont on pouvait d’autant mieux critiquer la politique que nous étions sûrs d’avoir une alternative crédible à proposer. Hélas, maintenant la seule alternative politique qui se présente pour remplacer et prétendre faire mieux que l’espèce de trouble cloud que constitue LREM, c’est soit un confus bouillonnement d’Insoumis ou autres radicaux libres plus ou moins verts soit l’imposture Lepéniste. Et face à cela, à ceux-là, à ça, Macron et ses soutiens (du centre gauche au centre droit voire à droite), malgré les légitimes reproches qu’ils méritent à mes yeux, me semblent encore les moins pires. Et je me désespère à la fois de ne pas savoir mieux les mépriser ou les fustiger ni de trouver où m’illusionner sur de meilleurs choix…

J’ai des connaissances (qui furent naguère plutôt des amis, mais avec lesquels s’est tendue une distanciation sociale antérieure à la prévention nécessaire face à la Covid-19) qui dans leur admiration militante pour Mélenchon, Ruffin et consorts ont gardé une niaque et une énergie échevelée dont s’alimente ardemment la haine que leur inspirent Macron et le Système. Et je ne sais si je désespère plus d’eux que de moi… Je ne sais quel homme ou femme politique pourrait me proposer, actuellement, une alternative crédible et mobilisatrice à Macron et à sa de moins en moins triomphale et mobilisatrice En Marche (arrière ?).

Je ne sais qui je déteste le plus, Macron ou ses opposants. Si : ses opposants. Et, en fait, plus je les vois ou les entends s’époumoner pour dire tout le mal qu’ils pensent de Macron, moins j’ai envie de les écouter, me résignant de fait à devoir trouver bien des circonstances atténuantes à ce si méprisable et presque pathétique Macron. Et de cela je désespère, autant de moi que de mon pays.

Créon, Macron, même rime, mêmes raisons ? Même tragédie ?

Je souhaite ici reproduire un commentaire que j’ai proposé sur un blog politique que je consulte souvent, et dont, même sans en partager l’idéologie, je vous recommande la lecture, puisque son auteur y accepte tout commentaire même celui dont il ne partage pas non plus l’idéologie. On y accédera via [ descartes-blog.fr ] dont la dernière contribution (du 30 avril) propose une réflexion sur le tragique (actuel) en politique, en s’inspirant du Créon tel qu’Anouilh le fait parler dans son Antigone. Voici le commentaire que j’y ai proposé. Qui voudra le lire dans son contexte se reportera au blog signalé ci-dessus :

Dans une (bonne) tragédie, tous les protagonistes ont tort d’avoir raison (et réciproquement).

En principe, la science n’énonce que des hypothèses susceptibles d’être démenties (ce qui n’empêche pas que des application technologiques adoptées au vu de cette science provisoire puissent entraîner des résultats parfois tragiques dont la science en question n’aura pas voulu intégrer toutes les éventuelles conséquences), alors que la politique, elle, exige des décisions souvent à prendre au jour le jour en fonction de l’évolution du pays ou du monde, décisions que l’on appuie sur ce qu’on affirme être la vérité d’une situation ou le bien du pays : même un gouvernement fort légitime et populaire (ce qui n’est pas le cas de notre actuel gouvernement Macron, ni des nombreux précédents, nous rappellera-t-on) pourra être conspué suite à des décisions prises par ses gouvernants (en fonction de leur savoir, de leur connaissance des réalités ou des intérêts d’une classe ou d’une profession, etc.) mais contestées par le peuple (en fonction de son ignorance, sinon du haut de son ignorance, lorsqu’on se persuaderait que vox populi vox dei).

Le scientifique comme le politique pense pourtant disposer d’informations (qui même éventuellement incomplètes) lui paraîtront suffisantes pour lui permettre d’émettre ses hypothèses, exposer sa science ou décider de ses mesures ou décrets. L’ennui, c’est que le peuple, si vulgum pecus fût-il, est persuadé lui aussi de ses savoirs (« Tout le monde sait bien que… ») et au nom de cette science infuse voire confuse, il peut lui paraître évident que les “autorités” (qu’elles soient scientifique, médicale ou politique) font les mauvais choix.

En outre, comme les médias, condamnés à informer sur de l’inhabituel ou du catastrophique (un train qui arrive à l’heure, ce n’est pas une nouvelle ni donc une info), ne pointent le plus souvent que ce qui ne va pas, il est normal que le bon peuple ne soit informé que de ce qui ne va pas, et finisse, fatalement, de plus en plus “en colère” ou revête un GJ pour bien se faire voir (tout en expliquant que c’est au gouvernement d’aller se faire voir :-). Ce n’est pas malveillance de la part des médias. Même si leur obstination systématique dans le pointage de ce qui ne va pas finit forcément par paver les chemins d’un enfer de chienlit avec les meilleures intentions informatives. Cependant, le même système médiatique étant plus ou moins à l’oeuvre partout dans le monde, il n’explique donc pas pourquoi notre pays serait à la fois aussi bouffi d’orgueil national que pétri de térébrants doutes existentiels.

On nous dira qu’au pays de Descartes, où l’on se flatte de savoir douter de tout, mais où l’on confond aisément esprit critique et esprit de critique, il est fatal qu’on se persuade qu’il n’est de bonne science qui ne critique ce qu’on lui demande de croire, ni de bonne politique qui ne conteste les autorités qui prétendraient faire autorité parce qu’autorités, etc.

Ce qui est tragique dans la situation de la France, c’est que sondages internationaux après analyses internationales signalent que c’est dans notre pays qu’on se méfie le plus de soi-même, des autres, des médicaments (même si on en consomme plus qu’ailleurs), de ses élus (même si on les a soi-même fort démocratiquement élus), etc. Et actuellement, notre gouvernement sait qu’il est un des plus fragiles des gouvernements d’Europe, le moins bien élu, dit-on (Macron aura été moins élu que Marine Le Pen rejetée, etc.), et quoique parfaitement légal, il passe pour des plus illégitimes aux yeux de son opposition voire de certains de ses soutiens politiques, financiers ou médiatiques.

Entre temps, nous sommes entrés dans un système socio-culturel où la victime est devenue le héros des temps modernes, où le premier à savoir se dire davantage victime que son voisin prétend acquérir sur lui des droits supérieurs à la médiatisation voire à quelque compensation financière, etc. Et dans ce système (droit-de-l’hommiste, diront certains), chacun sait pouvoir compter sur tout un quasi cursus honorum de juridictions diverses devant lesquelles savoir se poser en victime et donc accuser quelque coupable, avec des possibilités d’appel et de plaintes quasi interminables, en partant d’un tribunal local jusqu’à quelque institution européenne ou internationale devant laquelle se plaindre et accuser. Au point que l’on finirait par penser que la France est devenue le pays des quérulents processifs
https://justice.ooreka.fr/astuce/voir/553917/querulent-processif )

Et pourtant, de même que l’on peut se complaire à savoir se plaindre et le plus souvent donc à pouvoir accuser autrui, l’administration, les “autorités”, sinon le Ciel, on aime être de ceux qui partagent ce qu’on dit être l’opinion publique : on aime être du côté des plus nombreux, de ceux qui donc théoriquement ont raison, puisque partageant le même bon sens commun.

Ne nous étonnons donc pas non plus que les jugements (dans un sens ou l’autre) de l’opinion publique (pas seulement en France, certes, mais en France plus qu’ailleurs) puissent varier au fil des émotions du jour et que le Capitole soit plus proche que jamais de la roche Tarpéienne laquelle, au moment même où l’on en serait jeté, peut devenir le tremplin de votre future gloire parce que vous aurez été une brillante victime (voir, par exemple, le retour en gloire d’une ancienne ministre de la santé comme madame Bachelot accusée naguère d’avoir dilapidé l’argent public par ses stocks de vaccins ou de masques et célébrée maintenant comme un exemple de prévention. Voir aussi la conjonction récente du destin médical et médiatico-politique de Boris Johnson qui, sur le point d’être critiqué pour son imprévoyance confineuse, est victime de l’épidémie contre laquelle il n’aura pas été assez prévoyant, mais, malade, puis guéri de la maladie qu’il aura par son imprévoyance contractée lui-même, devient une icône nationale de résistance à la maladie).

Mais à la différence du Créon d’Anouilh, autocrate qui sait comment manipuler par mensonge, terreur et propagande les “brutes que je gouverne” (sic), notre gouvernement ne saurait prendre la moindre mesure (voire y renoncer après une virulente opposition populaire ou politique) sans être critiqué, moins pour ce qu’il fait (ou ne fait pas) que pour ce qu’il passe pour être, pour ce qu’on l’accuse d’être : un gouvernement d’oligarques, de riches, de banquiers au service des riches et des puissants. Ainsi, en notre pays, la critique politique est devenue existentielle, essentialiste : le gouvernement n’est plus critiqué pour ses (in)actions mais, quoi qu’il fasse ou ne fasse pas, sur sa seule et simple existence.

Et en ce sens, notre pays n’est plus un pays gouvernable, tant il est devenu un pays d’émotions médiatiques, de populisme d’irresponsables, d’infantilisés, peuple d’enfants qui se racontent des histoires d’ogres et de méchants.

Et notre tragédie est sans doute là : “Malheur au pays dont le Peuple-Prince est un enfant”.

Documents anciens, sinon datés : Faire de la politique avec RAGE

Cette période de confinement m’a permis d’effectuer diverses toilettes de mon disque dur et donc d’exhumer certaines archives, devenues historiques (en tout cas pour ma propre histoire) mais traitant néanmoins de problèmes politiques toujours d’actualité. C’est pourquoi je les remets ici en lumière, afin qu’un éventuel lecteur puisse en éclairer sa propre réflexion.

Refaire de la politique avec RAGE [ Rassemblement A Gauche Ensemble ]

[ Réflexion diffusée à mes camarades de gauche en mai 2002, après le choc politique que constitua, le 21 avril 2002, l’élimination du candidat de gauche dès le premier tour des élections présidentielles…]

Face à la dispersion actuelle, de plus en plus frénétique, des partis et mouvements de gauche, (et dont nous connaissons les conséquences aux dernières élections municipales, présidentielles et législatives), il me semble que s’impose une recomposition politique par le dépassement des actuels partis de gauche  à partir d’une plate-forme claire et cohérente. Recomposition qui pourrait se faire à partir de l’aile gauche du PS, de l’essentiel du MDC et du PRG, de l’essentiel des VERTS, de l’essentiel des militants du PC, de beaucoup de militants de l’extrême gauche, voire de beaucoup de sympathisants des mouvances anarcho-libertaires.

Cela supposerait (quelques suggestions à titre d’exemple) de :

– Dénoncer la soumission (au moins tacite sinon revendiquée) d’une petite majorité du PS à l’hégémonie du néo-libéralisme. Certains, comme DSK ou Fabius, pour ne citer que les plus médiatisées des personnalités de ce courant, pourraient très bien voir leurs idées appliquées par l’UDF voire DL.

– Dénoncer un certain libéralisme libertaire des Verts (qui, pour ne donner qu’un tout petit exemple, promeuvent la légalisation et la consommation de drogue sans dénoncer les conditions socio-économiques et culturelles qui peuvent entraîner l’usage de drogues. Cela dit, les maffias induites par l’illégalité des circuits de distribution de la drogue seraient supprimées par la légalisation des drogues dites douces).

– Dénoncer, au PC notamment, mais pas que chez lui, l’illusion que la solution aux problèmes socio-économiques ne pourrait se trouver que dans la « Croissance »  : La notion de croissance du PIB, par exemple, tel qu’il est calculé actuellement n’a aucun sens si l’on veut prendre en compte les vraies dimensions de la poursuite de l’aventure humaine sur la planète Terre. Rappelons, pour en démontrer l’absurdité, que chaque accident routier entraîne une augmentation du PIB : production de nouvelles bagnoles, fourniture de services divers : garages, avocats, experts, etc. 

– Dénoncer chez l’extrême gauche (et plus largement dans le courant anarcho-libertaire) le mythe de la « lutte finale », du « front social révolutionnaire », de l’anti-fascisme de rue, etc. Cela suppose qu’on comprenne enfin qu’en démocratie la politique ne se décide pas dans les rues où quelque avant-garde (qui aurait « tout compris ») entraînerait le peuple ignare vers des lendemains qui chantent. L’histoire nous a appris où mènent de tels romantismes : jamais un mouvement mené derrière le drapeau rouge n’a entraîné un changement positif à moyen ou long terme pour les peuples rangés (par la force ou la propagande) derrière lui. Et si ce drapeau est rouge du sang des victimes de la contre-révolution, du fascisme, du nazisme ou du capitalisme, il l’est tout autant de tous ceux, héros ou victimes, tombés au cours des luttes mystifiantes, et souvent fratricides, menées sous sa hampe.

– Ne plus reconduire des « alternances » gauche-droite qui se limitent à une quasi soumission à l’hégémonie néo-libérale en cours. Le citoyen ne doit plus se voir proposer une alternance, mais une alternative (nous reviendrons sur cette notion). Ce sont bien de telles alternances poursuivant en gros la même politique qui ont découragé (abstention) ou enragé (extrémisme) des électeurs.

En démocratie, notamment dans la démocratie représentative dans laquelle nous fonctionnons pour le moment (à défaut de celle de l’Aréopage athénien d’il y a 25 siècles ou de l’imminente démocratie directe que rendrait possible le recours aux moyens actuels de la communication informatisée), les choix sont faits dans les urnes par un citoyen, si possible digne de ce nom, c’est-à-dire, réellement éduqué et informé des alternatives possibles et des conséquences découlant des choix qu’il est appelé à faire.

Il faudrait expliquer qu’en politique, comme ailleurs, la notion de choix effectif implique une seule alternative réelle et pas un nombre quasi infini d’options entre lesquelles certains ne pourraient qu’hésiter voire s’abstenir tant serait grande la prolifération des partis, candidats, etc. Pour prendre une image, disons qu’avant d’inviter les citoyens à se disperser pour remplir leurs caddies dans les divers rayons d’une espèce de supermarché de la gauche, il faudrait d’abord vérifier que ce marché existe, et si nécessaire, le construire préalablement, en alternative aux solutions prônées par la droite.

[Cela ne signifie d’ailleurs pas que toute solution prônée par la droite serait , parce que de droite, obligatoirement mauvaise ou à diaboliser. Sinon nous ne serions plus en politique mais en religion : la politique est justement l’art de permettre l’expression d’un désaccord ou d’un conflit mais aussi de le conclure (au moins provisoirement) par un vote démocratique. Ce n’est qu’en religion qu’on réfère à des vérités révélées ou préétablies par quelque Puissance extérieure au débat démocratique. ]

Si l’on veut faire venir ou revenir les citoyens à la politique, il faut qu’on leur propose une seule réelle alternative démocratique, en l’occurrence, gauche ou droite.

J’exclus volontairement, en démocratie, l’option révolutionnaire qui ferait dépendre le changement politique d’un rapport de forces physiques (éventuellement armé), option dont nous connaissons les échecs réitérés ou les avatars monstrueux. De même que j’exclus la contre-révolution prônant le retour mythique à une organisation sociale antérieure à la démocratie.

Autrement dit, avant de proposer aux électeurs de gauche, d’aller chercher qui au centre-gauche-droite, qui au centre-gauche, qui à gauche socialo-démocratique, qui à gauche démocrate-chrétienne, qui à gauche Verte, qui à gauche trotskiste, néo-trotskiste ou néo-maoïste, il faudrait d’abord qu’on en revienne au fondement même du Pacte républicain censé inscrire le destin individuel dans un destin collectif construit à partir d’une Volonté générale et d’une loi faite par tous et donc respectée par tous (puisque chacun aura contribué à l’établir).

Certes, je sais que ces notions, élémentaires, sont aussi idéales ; en effet, lorsqu’au lendemain de la Révolution se constituèrent des Montagne et des Marais, des Factions et des Comités de Salut Public, la Volonté générale (mais seulement provisoirement majoritaire) porteuse de la Loi, fut bien vite contestée comme telle par diverses minorités. Pour en sortir, il fallut bien convenir d’une espère de Loi supérieure aux lois provisoires. D’où les notions de lois constitutionnelles ou mieux encore de Droits inaliénables de l’être humain, face auxquels aucune loi ne pourrait faire loi…

De nos jours, lorsque une Chambre de telle couleur politique (de droite ou de gauche) vote des lois, et même après que tel Conseil Constitutionnel les aura déclarées conformes à la Constitution, ces dernières ne sont-elles pas parfois (à juste titre, à en croire les opposants) contestées, soit par les pouvoirs économiques ou syndicaux, soit encore par l’opinion publique ou la « rue » ?  Mais où serait alors le Droit si le Droit n’avait en sa faveur qu’une majorité parlementaire contestée et non les médias, l’opinion publique, le peuple ou la rue, voire le sens de l’histoire (tels que certains croient le savoir ou savent le faire croire) ? Dans un pays où la Représentation Nationale ne serait plus, à en croire certains,  que l’expression d’une classe, d’une caste, d’une bourgeoisie ou d’un prolétariat, au nom de quoi encore se ferait la loi ? Au nom du sens de l’Histoire ? De Dieu ? Du Marché ? Des plus Forts ? Des plus bruyants ?

Et qui fait l’opinion ? Qui informe le peuple ? Qui soulève la rue ?  Quel est la responsabilité des médias ? Et quelle loi ces derniers suivent-ils ? Celle du marché (cours de la Bourse, audimat, lobbies, etc.) ou celle d’un impératif moral ou civique ? Qui informe qui ? Et qui sait mieux qu’autrui ce qui est bon pour le bien commun de la Nation ou de l’Humanité ? Nuances que les « Lumières » du XVIIIe siècle n’avaient guère éclairées. Et que des idéologues du XIXe ou du XXe ont parfois hardiment négligées… Que cette question ne cesse de préoccuper sociologues et philosophes, voire citoyen lambda de mon genre, signifie au moins qu’elle ne peut plus être éludée. Un bon début pourrait être que chacun se dise qu’il n’a pas forcément raison de penser ce qu’il pense simplement parce qu’il le pense ! Vaste sujet, qu’en toute modestie je ne prétends pas circonscrire ici.

Toujours est-il que, comme en démocratie représentative il n’existe pas d’autre moyen de se donner une loi commune que de la faire voter par des représentants élus, tout mouvement qui refuserait de participer à ces élections se mettrait ipso facto en dehors du cadre démocratique. Mais également tout mouvement qui voudrait faire abolir par la rue une décision prise par des représentants démocratiquement élus. En effet, en démocratie, si le droit de manifestation est un des aspects du libre droit d’expression, le recours à la force physique (camionneurs bloquant les rues, grévistes bloquant l’accès à l’usine, manifestants empêchant la tenue d’un sommet international réunissant des représentants démocratiquement élus, etc.) n’est pas une pratique digne de démocrates.

[Lorsque nous en serons parvenus à la démocratie directe informatisée, qui je le répète pourrait être imminente, les choses changeront et chacun contribuera directement par son vote à  la décision prise à la majorité. Mais même cela n’empêcherait pas qu’une minorité veuille ensuite dénoncer les résultats du vote, mettant alors en cause la notion même de pacte démocratique] 

On sait qu’une minorité ne se permet de contester une décision prise par des représentants démocratiquement élus qu’en se réclamant de droits supérieurs à ceux de la démocratie parlementaire [droits de Dieu pour certains, droits de l’Homme pour d’autres, droits du Prolétariat, etc. ou encore droits ancestraux de l’hospitalité (comme cela fut fait, à juste titre me semble-t-il, lorsque les lois Pasqua-Debré créèrent quasiment ex nihilo des Sans-papiers)]. Mais le combat d’Antigone [agissant au nom de lois « supérieures », notamment religieuses] contre Créon [agissant au nom des lois de la Cité] n’est pas sans ambiguïté. Comme n’est pas sans ambiguïté le combat de tous ceux qui prétendent, contre la volonté de la majorité élue, agir au nom du Sens de l’Histoire, d’une classe, d’une race, d’une avant-garde ou d’une arrière-garde. Une démocratie fonctionnant à une majorité acquise à 50% des voix + une n’est sans doute pas la meilleure : des lois ou des majorités qui ne seraient proclamées qu’à partir de 75% des voix des participants seraient peut-être plus représentatives d’une Volonté générale.

En attendant, dans toute élection où ne peuvent in fine rester que deux candidats, c’est-à-dire une alternative, au lieu d’inviter les gens à se disperser (et parfois à s’abstenir tant ils sont désespérés de cette dispersion), il faut promouvoir un système politique où les deux candidats finalistes présentent effectivement une alternative claire aux citoyens. Et pour le moment, cette alternative se réduit, qu’on le veuille ou non, à l’opposition gauche – droite. A moins qu’elle ne se réduise bientôt, ce qui est à craindre si nous n’y changeons rien, à l’alternative droite – extrême droite…

Si l’actuelle extrême gauche prétendait être la seule à porter cette alternative de gauche, elle exclurait ipso facto les 8/10e  de l’électorat actuel de gauche… Dans cette perspective, on peut imaginer qu’avant que l’extrême gauche (qui ne serait plus alors « extrême » mais tout bonnement 100% de gauche) ne parvienne démocratiquement au pouvoir, il y aura encore de nombreux lendemains désenchantés…

Si une gauche clairement alternative au néo-libéralisme,

– soucieuse de préserver l’équilibre écologique sans lequel de toute façon rien ne sera longtemps possible,

– soucieuse de justice sociale et donc de répartition équitable des richesses collectives produites,

– soucieuse d’égalité (non seulement des chances, comme dans un casino, mais dans les faits) en même temps que de liberté individuelle (dans les limites où cette liberté individuelle ne serait pas antinomique aux potentialités même de l’égalité),

– inspiratrice d’une fraternité humaine transcendant les différences d’origine, de culture, de religion……

si une telle gauche est concevable, même par un citoyen lambda de ma nature, il n’y a aucune raison que nous continuions de nous la déchirer en multiples courants, partis, mouvements, ligues, luttes, etc. Ceux qui s’y obstineraient porteraient une responsabilité que les citoyens leur feraient tôt ou tard payer par leurs votes ou leur abstention.

Aucune raison, sinon le poids des traditions, de pseudo-analyses historiques, des attachements et intérêts partisans, des intérêts personnels de carrière, des certitudes bien ancrées, des psychorigidités individuelles, etc. sans parler sans doute de nombreuses autres encore…ne s’opposent à une telle refondation. Mais je suis bien conscient, que l’une dans l’autre, cela en fait tellement qu’on n’est certainement pas près d’y arriver ! [Et je suis donc bien conscient de la vanité de ma démarche, n’en doutez pas ! D’ailleurs, rassurez-vous, je ne m’y obstinerai pas … du moins pas tout seul !]

Une telle Refondation A Gauche Ensemble (RAGE) supposerait bien sûr :

– De promouvoir clairement la nécessaire prise en compte mondiale (donc la mondialisation ou l’internationalisation) des problèmes humains, culturels, économiques et écologiques créés par la folle mondialisation financière en cours. Evidemment cette volonté d’action au niveau mondial n’empêche nullement qu’elle s’inscrive simultanément voire prioritairement (penser global, agir local, subsidiarité, etc.) dans des cercles allant du plus proche au plus lointain : Arrondissement, Région, Etat, Europe, Monde.

– De répondre aux défis politiques, culturels, économiques, sociaux, humains et écologiques que pose cette mondialisation de fait (échanges, services, commerce, concurrences, information, migrations, etc.),  mondialisation à ne pas confondre avec la mondialisation financière que domine le fric, et que seule pourrait vaincre une organisation mondiale au niveau des Nations Unies (dont il faudrait revoir la représentation démocratique des peuples et nations), et, à défaut, au niveau de l’Union européenne, pour commencer.

Je ne pense plus qu’un mouvement comme ATTAC (quelles que soient les prises de conscience qu’il a permises) puisse constituer une réponse suffisante (mais l’a-t-il jamais prétendu ?) à une telle mobilisation contre la mondialisation financière. En effet, saisi d’une névrose d’urgence, ce mouvement est en train de s’éclater dans toutes les directions, notamment dans une course stérile aux manifestations systématiques prétendant paralyser la tenue de sommets internationaux, sommets internationaux qu’il faudrait non vouloir interdire par la mobilisation de « rue » mais, au contraire, rendre de plus en plus démocratiques dans leur organisation même. La pratique de contre-sommets (comme celui de Porto Alegre) me semblerait bien plus pertinente pour faire avancer l’information et la réflexion citoyenne du monde.

30 mai 2002
C.S.

P.S. j’ai choisi de ne pas préciser entre parenthèses, comme on le fait parfois, que tous les mots comme citoyen, électeur, ouvrier, etc. sont à la fois masculin et féminin. Je les laisse au neutre (ce qui dans le français actuel s’exprime par du masculin).  De toute façon, préciser du féminin par un appendice entre parenthèses me semble réducteur aussi…

P.P.S [ Pour ceux qui souhaiteraient savoir d’où je parle, pour pouvoir situer mon discours :  Enseignant depuis plus de 30 ans, je suis syndiqué (SGEN puis SNES), je suis abonné au Monde Diplomatique, à Charlie Hebdo, à Alternative Libertaire, à A Contre Courant, à La Grande Relève (mensuel prônant une économie distributive), je milite activement au MRAP depuis 1997, j’ai adhéré à ATTAC dès 1998. Et, quoique adhérent aux Verts depuis 1999, j’ai voté pour Besancenot (LCR) au 1er tour des présidentielles de 2002,  notamment à cause de l’irrévocable candidature de Mamère après son tout aussi irrévocable refus de la veille. Mais depuis que j’ai été condamné à voter Chirac à cause de l’élimination dès le 1er tour d’un candidat beaucoup plus intègre que lui, je me suis juré de ne plus voter à l’extrême gauche avant d’être assuré d’avoir fixé dans le pays ou la région un pôle cohérent de gauche, pour ne plus jamais avoir à choisir entre la droite et l’extrême droite. C’est pour moi une des leçons essentielles que j’ai tirées de ces élections.]

Documents anciens : Lettre à José Bové, incarcéré en 2003

Cette période de confinement m’a permis d’effectuer diverses toilettes de mon disque dur et donc d’exhumer certaines archives, devenues historiques (en tout cas pour ma propre histoire) mais traitant néanmoins de problèmes politiques toujours d’actualité. C’est pourquoi je les remets ici en lumière, afin qu’un éventuel lecteur puisse en éclairer sa propre réflexion.

Neuwiller-les-Saverne, 21 juin 2003

Monsieur Bové,
José,

L’été dernier, passant dans le causse du Larzac, j’ai pensé à toi (à vous tous qui avez dans les années 70 su résister au projet d’agrandissement du camp militaire du coin et avez, depuis, mené bien d’autres combats) ; j’ai compris, en voyant le pays (si peu sage ou si sauvage) dans lequel vous viviez, ce que vous pouviez aussi être. J’ai compris la force, l’énergie qui pouvait irradier de ces lieux, le sentiment « d’en être » pour ceux qui en étaient ; et j’imagine bien que vous avez dû (ou pu) développer en vous le sentiment « qu’il y a des choses qui ne se font pas » et que même si les autres ne comprenaient pas tout ce que vous aviez compris, ce n’était pas la peine de vouloir trop leur expliquer (non que vous n’ayez pas tenté d’expliquer, mais qu’à la longue, entendu ou non, il fallait se bouger), parce qu’il y a des choses qui se vivent, et d’autres qui se refusent. Un point, c’est tout.

Je savais déjà, alors, quel avait été ton engagement, ta participation parmi d’autres à diverses actions destinées à protester, dénoncer, informer, empêcher l’inadmissible. Je savais aussi quelle avait été la médiatisation forcenée (assumée, supportée ou recherchée) qui fut la tienne ou dont on te chargea.

J’ai vu des images (à la télé) du démontage du Mc Do, du fauchage de tel champ de colza, j’ai vu ta fougue, ta « présence », d’autant que les images diffusées ne semblaient (parfois) voir/montrer que toi. Or je sais que tu ne fus pas seul. Je sais que c’est au nom d’un combat collectif, porté au nom du bien collectif (estimé tel par vous) que tu/vous avez agi. Tout le monde devrait le savoir, même les journalistes qui posèrent ton image en avant de celle d’autres, même les juges qui t’ont condamné, même les copains militants qui personnalisent leur/notre combat en te mettant en avant, et qui aujourd’hui crient ton nom, appellent à ta libération, parce que c’est toi qui es en prison, parce que les martyrs, c’est « bon pour le moral » ou utile pour le combat.

Comment peut-on vivre ce vertige d’être devenu une icône ? A quel point sais-tu combien tout cela est à la fois vrai et faux, juste et pervers ?

Est-ce ta/notre faute si les médias ne peuvent vivre, vendre qu’en mettant en image des coups, des scoops, qu’en mettant en relief des icônes, des meneurs, des responsables (qui, au sens propre, auront à répondre ensuitede l’image qu’on aura fabriquée d’eux) ?

Il y a, à ce sujet, beaucoup de questions que je me pose et que tu t’es sans doute déjà posées (même si ni toi ni moi n’y avons forcément réponse… encore que l’on puisse être amené -de fait- à répondre… sans avoir forcément ni vraiment réponse).

[Mais je ne veux pas oublier que tu risques –si tu n’as pas été gracié avant- de découvrir ce courrier parmi des milliers d’autres dans une cellule du bloc A de ce bâtiment qui, si je ne me trompe, navigue dans les horizons fumeux de la Camargue marécageuse et poudreuse, et où, désert intime et centre d’un vaste mouvement social, je ne sais même pas si tu peux fumer ta fameuse pipe.]

La légalité. L’héroïne de Sophocle, Antigone, avant toi et beaucoup d’autres, estima que face à la légalité inhumaine du dictateur Créon, elle devait poser sa légitimité et celle de ses actes, fussent-ils condamnables aux yeux de la « légalité » du tyran.

Elle s’opposait à une tyrannie. Toi/nous nous mobilisons au sein d’une démocratie (fût-elle formelle seulement ou bien imparfaite) et dans le cadre de lois que, par nos représentants, nous avons contribué à faire voter. Y avons-nous le droit d’agir (au nom d’un principe de précaution, d’un jeu complexe d’une manipulation manipulée/manipulatrice des médias ou d’une personnalisation icônique d’un combat) contre nos lois (quelle que soit par ailleurs leur imperfection)  ?

Je sais bien que nous avons raison, du moins pensons avoir raison. Mais avons-nous pour autant le droit de prendre le droit d’aller contre la loi, contre la légalité sans laquelle nous serions encore plus mal en point ensemble ? Je sais bien qu’une loi n’est qu’une étape sur le long chemin de l’humanité à laquelle nous aspirons, et que, souvent, seules des actions déterminées et des prises de risques peuvent modifier des rapports de force, permettre des prises de conscience et donc des modifications de la loi.

Pour autant, José, sais-tu bien, dans ce combat, quelle est la part que tu assumes et celle qu’on te fait porter ? Es-tu intimement persuadé qu’il n’y avait pas d’autre manière (collective) d’interpeller, d’agir ? Faut-il que dans tout combat il y ait fatalement des personnalités émergeantes, « pointées »,  des meneurs (qu’on pourra ensuite, ici, héliporter à grand renfort de gendarmes et de moyens ; là, en d’autres temps heureusement, fusiller) ?

Cette notion de meneur, te semble-t-elle fatale à tout mouvement collectif ? As-tu le sentiment que tu as cherché ce rôle ou cette fonction, qu’elle t’a été imposée (et que tu l’auras seulement acceptée) par les uns (médias) ou les autres (copains militants) ? T’es-tu dit que puisqu’il en faut, des têtes à montrer (et ensuite symboliquement à couper ou à mettre à l’ombre), il fallait que tu y mettes la tienne ?

As-tu le sentiment de t’être, volontairement/consciemment, sacrifié à une cause, ou d’avoir été (malgré toi) happé dans les leurres médiatiques qui ont besoin de leurs papillons à brûler ou dans les stratégies militantes qui ont besoin de martyrs à brandir pour d’autant mieux mobiliser ?

Je m’adresse ici à l’homme, assis dans sa cellule du bloc A 07, dont la pipe peut-être est éteinte ou confisquée, auquel manquent le causse, ses arômes et ses lumières. A l’homme qui pense qu’il ne donne tout son sens à sa vie qu’en l’offrant à ce combat qui le dépasse, qui sait qu’il faut des figures de proue à toute hardie navigation. A  l’homme qui peut se demander : pourquoi moi ? Est-ce ma pipe ou mes moustaches, est-ce ma fonction syndicale qui m’ont mené là ? Pourquoi ai-je (a-t-on) estimé qu’il fallait que j’en passe par là ?

Dans quelle histoire transcendante inscris-tu ton singulier (et notre collectif) combat ?

Pourquoi l’histoire ne pourrait-elle avancer que par celles et ceux qui braveraient les lois collectives ? Pourquoi, dans notre démocratie (si formelle ou bourgeoise, c’est-à-dire soumise au fric, soit-elle. Mais y a-t-il sur terre un seul pays qui ne le soit pas ?), ne trouverions-nous pas d’autres manières d’agir, d’informer, de convaincre que celles qui conviennent aux médias et à l’image qu’ils peuvent/veulent en donner, médias qui recherchent l’esclandre, le scoop, le train qui déraille ou qui ne vient pas à l’heure, le militant qui se met en avant ou qui, pour se mettre en avant et mettre son combat en lumière, a besoin, au sens propre, de dépasser les bornes (comme je t’ai vu faire aussi à la télé, quand tu franchis, à Paris, je ne sais plus quelles barricades) ?

Pourquoi sommes-nous si nombreux (mais néanmoins minoritaires) à estimer, presque naturellement (mais je pense plutôt culturellement) qu’une action n’a de portée réelle que si elle échauffe les objectifs (des caméras) ou bouscule les moutonnements informes des tièdes ?

Pourquoi ne savons-nous pas trouver d’autres formes d’action, de mobilisation, d’information que celles qui nous tombent presque naturellement/culturellement sous la main, le mégaphone, la manif, etc. ? Pourquoi ne savons-nous pas inventer autre chose que ce que les médias attendent que nous leur produisions ?  Pourquoi nous contentons-nous, presque rituellement, des formes anciennes de mobilisation ou actions auxquelles les médias sont maintenant habitués au point de les attendre, voire de les fabriquer ? Pourquoi ne savons-nous échapper au piège de l’image ou de la fameuse focalisation journalistique (le détail qui révèle en même temps qu’il réduit) ? Comment médiatiser des combats sans tomber dans les réductions (personnalisation, image-choc, etc.) sans lesquelles les médias ne sauraient plus communiquer, ou prétendent ne plus savoir communiquer ?

 Je sais que des Bourdieu et d’autres ont analysé cette perversion, sans que les collectifs et syndicats aient encore trouvé de réponse.

Puisque te voilà condamné à lire, penser et vivre, pour l’essentiel assis dans ta cellule, pourrais-tu tenter d’en profiter pour me/nous aider à sortir de ce dilemme : comment ensemble mobiliser, informer, mener un combat politique minoritaire sans donner prise aux « forces de l’ordre », juges, et autres pouvoirs ? Sans, surtout leur faire peur, parce que qui a peur ne réfléchit plus…

[Je sais bien qu’il est possible, et tu le sais mieux que moi, de prendre ces pouvoirs à leur propre piège, de les ridiculiser, et donc d’autant mieux médiatiser et populariser un combat, ce que tu as bien réussi en te faisant enlever par hélicoptère après effraction de ton domicile, toutes choses que tu auras néanmoins forcément autant subies qu’éventuellement envisagées. Même si piégeant/ridiculisant ainsi le pouvoir, on ne le rend que plus réactif/agressif aussi]

Ce que je t’écris là s’inscrit dans ce qui se passe en France (mais aussi ailleurs) depuis quelques années, et surtout depuis un peu plus d’un an (en France, depuis le 21 avril 2002). Le sentiment (de plus en plus exprimé) de plus en plus de gens qu’il y a trop de choses qui « ne vont plus ». Et qu’il faut que cela se sache et change. [Même si je sais que ton/notre combat a commencé bien avant].

Mais ce qui a changé, ce qui a changé en moi, dans ma réflexion de citoyen et de militant anonyme, c’est que nous ne pouvons plus nous contenter, à quelques-uns (évidemment les plus « conscientisés » dirons-nous) de mener des combats de dénonciation des « méchants autres » (pouvoirs, institutions, multinationales, etc.). Nous ne pouvons plus nous satisfaire au nom de ce que nous savons (et que les autres ne sauraient pas) d’agir, d’aller de l’avant, de démonter ceci, faucher cela, de braver telles lois, sans d’abord avoir tout fait pour informer et populariser/démocratiser (et donc ouvrir au débat démocratique) nos propositions.

Il me semble qu’un autre recours/efficacité pourrait être l’action/information dans le cadre de la loi républicaine telle qu’elle est (fût-elle souvent républi-vaine).

Nous n’avons sans doute pas exploré toutes les possibilités d’actions légales possibles. Nous devrions pouvoir imaginer, plus que nous ne l’avons fait jusqu’à présent, d’autres actions collectives, symboliques, efficaces, et démocratiques/légales.

Les belles (et historiques) images de manifestants, drapeau au vent, bravant la loi légale (et la prison et, ailleurs ou en d’autres temps, la mort) doivent-elles être notre seul imaginaire de citoyens ou de militants ? Notre combat ne peut-il devenir plus politique, plus intellectuel, plus majoritaire ? Faut-il que nous cédions toujours à cet éternel sentiment d’urgence (ou de « y en a marre ») qui nous fait agir ou nous agiter, convaincus mais minoritaires (même nombreux), sans toujours consulter d’abord autour de nous afin de populariser notre savoir et notre combat et de le promouvoir par d’autres moyens ou symboles que ceux qu’exige l’urgence (et dont raffolent les médias) ?

Entre l’icône (que je vois à la télé, autant fabriquée par la télé que se fabriquant pour la télé) et l’homme (que je sais/sens en prison), je veux imaginer une autre dimension, un autre (futur) humain de José qui demain participera à  (sans les « mener » conformément aux demandes/clichés des uns ou des autres), reprendra les mêmes ou d’autres combats, non pas en notre nom, mais avec nous, avec eux (qui n’en sont pas encore mais pourraient en être), dans le respect d’une légalité qui n’empêche ni la mobilisation ni le « combat » (même si je préfère « débat » ou information).

Il se trouve, José, que ta situation n’est pas définitive (car en d’autres temps ou pays ta fougue médiatisée t’aurait, hélas, été mortelle). Tu survivras à cette condamnation/emprisonnement.

Il y aura un « après » cette cellule où tu es actuellement condamné (en notre nom, même si je ne connais pas tous les vastes contours de ce « notre »). Tu pourrais, mieux que d’autres (vu ton engagement et ton expérience), nuancer/modifier nos manières/habitudes/traditions d’agir, de combattre, etc. Tu pourrais, avec plus de crédibilité que d’autres, dire « Stop, les gars, il y a manière et manière de faire, agir, informer, mobiliser« . Nous avons d’autres possibilités que les images (de personnalités, stars, icônes, etc.) livrées aux télés pour qu’elles en fassent leur gras. Il y a d’autres possibilités d’informer, toucher, mobiliser les gens que les « actions » d’autant plus médiatisables qu’elles sont « personnalisées » ou illégales (au regard de nos lois).

Nous avons, citoyens d’un pays (tant soit peu mais non des moindres) démocratique, d’autre moyens d’agir pour que les choses changent. Nous avons le droit de nous organiser en partis politiques pour proposer d’autres choix que ceux qu’on nous impose, nous avons le droit de participer à des élections, à des campagnes électorales (même si cela nous est moins aisé, financièrement, qu’à certains autres), nous avons le droit de nous unir entre différents partis sur un/des programmes politiques réellement alternatifs et, une fois élus, de les mettre en œuvre conformément à nos engagements clairement définis.

Si nous renonçons à cette perspective, nous nous condamnons à des actions marginales (fussent-elles d’éclat voire momentanément populaires) et non démocratiques (même si nous avions raison de les mener). Nous désespérerions de faire de notre combat une mobilisation majoritaire, parce que, nous diraient certains, nous aspirerions avant tout à exister, briller, être à la pointe, etc. [ce que certains ont bien su te reprocher].

Face à une droite (française et européenne) qui se durcit (car elle sait pouvoir compter sur les divisions de la gauche déchirée entre ses gauches), nous faisons, par nos divisions, courir les plus grands risques non seulement à la démocratie (celle qui s’exprime, faute de mieux, dans des urnes) mais à l’humanité tout entière (puisque nous avons en Europe, historiquement, quelques responsabilités planétaires).

Si nous ne proposons pas des alternatives électorales crédibles (c’est-à-dire de partis affirmant leur ambition à gouverner),  nous nous condamnons (et condamnons autrui) à des actions minoritaires, si médiatisées ou populaires soient-elles, à d’autres emprisonnements, à d’autres cassages de syndicalistes. Après quoi nous pourrons toujours pleurer sur  les injustices subies, manifester, crier, faire du bruit, etc.

Les choses étant ce qu’elles sont, nous ne pouvons plus espérer (ou redouter) quelque révolution menée par quelque parti d’avant-garde (dont nous avons connu les redoutables échecs historiques et les divisions contemporaines). Nous ne pouvons gagner que sur le terrain où nous sommes, celui du peuple, celui du peuple qu’on se prend le temps d’informer, celui de la majorité de nos concitoyens (et non de la foule militante ou « émue », si sympathique ou provisoirement médiatisée soit-elle).

Je ne sais pas très bien, José, où je vais, ni où je/nous pourrions ainsi en venir. Je trouve juste profondément injuste que tu en sois où tu en es (et nous avec toi).

Mais je sais aussi que d’autres, beaucoup d’autres trouvent normal que tu en sois là, puisque tu auras bravé la loi (même si, naguère, d’autres purent dévaster le bureau d’un ministre de l’environnement sans être autrement inquiétés) et été puni conformément à elle. Je pense que, malgré toutes les imperfections de notre légalité républicaine, c’est dans ce champ-là seulement que nous pouvons travailler et mobiliser. Nous n’avons pas, face à nous des fascistes mais seulement des humains mal instruits ou désinformés (ou autrement informés que nous), nous avons donc la possibilité de débattre (plutôt que seulement nous battre) et d’informer avec des mots, des phrases, des actes (légaux), des symboles. Nous ne sommes pas condamnés à l’illégalité (dont on voit parfois les débuts glorieux mais pas toujours les dérives abominables), même si, à juste titre, nous avons parfois le sentiment que la justice n’est pas (aussi) juste (que nous le souhaiterions).

Menant, même légitimement, un combat illégal nous nous condamnerions à être des Antigone (celle qui, un peu à ton image, fut emmurée vivante pour avoir bravé la loi de son oncle Créon, qui estimait lui ne jamais que sauver la cité, comme sans doute bien de nos députés de droite ou concitoyens qui les ont, en désespoir de cause ou par conviction, élus).

Ne devons-nous pas renoncer au romantisme de l’insurrection, qui (le plus souvent) n’arrange jamais que les tyrans (qui savent faire peur au peuple moyennant un peu de foule manipulée ou d’images focalisées) ? Renoncer à José des Causses pour retrouver un José citoyen lambda agissant au sein d’organisations politiques oeuvrant au sein de l’espace démocratique ?

Je sais que cela est difficile, et qu’on peut (parfois) désespérer de pouvoir changer le monde en se mobilisant au sein de partis politiques (je viens de démissionner des Verts dont je désespère). Mais je suis convaincu que c’est la seule alternative (parce que démocratique, même si la démocratie n’est encore, sur bien des points, qu’une utopie… et donc un combat). Cela suppose que nous ne nous permettions plus de dire des autres qu’ils « n’ont rien compris » mais que nous nous obstinions, avec le temps, la patience et la nécessaire fourniture d’information, à leur faire comprendre ce que nous estimerions avoir, nous, mieux compris. Et aussi acceptions de ne peut-être pas avoir (tout à fait) raison ; acceptions que ce que nous estimons vrai peut-être nuancé ou ne devient vrai que si nous parvenons à le partager. [Et qu’est-ce qu’une Vérité que nous n’arriverions pas à faire partager, sinon une opinion, peut-être fausse ?]

Bon, j’arrête avec ce qui pourrait te sembler un galimatias. Et peut-être verras-tu plus clair que moi-même dans ce que je t’écris. J’espère que le plus tôt possible justice te soit rendue.

Mais ma pensée est suffisamment confuse (ou intuitive) pour sentir (au moins mentalement) à tes côtés combien nous sommes tous pris dans un vaste mouvement, à la confluence de tant de vérités et d’erreurs collectives, de manipulations odieuses ou lamentables, de sommes colossales en jeu (OMC, OGM, FMI, etc.), de fossilisations intellectuelles graves (notamment celles qui nous font encore nous appuyer parfois sur tel PIB complètement absurde), etc.

Je pense à ta femme (que j’ai vue aussi à la télé l’autre jour, sans en voir rien d’autre qu’une image, et dont je ne sais rien, sinon qu’elle est actuellement séparée de toi, et toi d’elle, et que ce n’est pas juste).

Je pense à ces députés qui nous déclarent qu’ils vont venir te rendre visite, alors que du temps qu’ils étaient au pouvoir (c’est pas rien quand même !) ils auront peu bougé pour modifier telle loi sur les OGM ou telle plantation OGM, et qu’ils t’auront laissé, toi et quelques autres, la faux ou la masse à la main ( à défaut de faucille et de marteau 🙂 t’aventurer, t’exposer, te sur-exposer, te brûler, et donc te faire conduire à l’ombre.

Ils te diront (non, ils ne te le diront pas !) que tu aurais pu être plus prudent, plus politique/ticien, etc.

Mais tu as été toi. Tu as fait ce que tu croyais devoir faire, en étant ce que tu crois/croyais être, toi.

Maintenant, je suis assis à tes côtés, dans ta cellule du bloc A [bloc ! quel affreux mot et quelle affreuse réalité],  je fume ma cigarette (saloperie de cow-boy américain !), devant le petit tabernacle de l’écran de mon ordinateur, assis, seul aussi, dans ma pièce.

Je pense aux horizons de Maguelone, aux ermites qui s’aventurèrent/s’abritèrent et moururent dans ces marécages. Eux aussi avaient leur foi (dont nous pouvons penser maintenant l’immense mystification).

Je te vois revenu parmi nous, échappé/échappant aux caméras, reprenant le combat avec nous, avec tes proches et surtout tes lointains et néanmoins concitoyens (dont je suis), reprenant ta vie, qui ne se réduit pas à ton/notre combat. Je te revois dans le causse, humant les horizons en même temps que ta pipe. Je te vois sans ta pipe, sans ta moustache, je te sens, te vois, humain parmi les humains, déambulant sur la croûte de notre solitaire planète, si fragile, si belle, si menacée.

Je te salue, José.
Je vous salue, Monsieur Bové.
Je te salue, frère humain.