Ecole : Libre d’interdire ?

Voici le point où j’en suis venu de ma réflexion sur la question du prosélytisme religieux à l’école, question redevenue d’actualité en cet automne 2022 :

Nos jeunes provocateurs ados en quête identitaire ou existentielle (qu’ils soient pions manipulés par des islamistes ou juste ados en quête de provocation ou d’intégration communautaire ou ‘tribale’ voire d’existentialisme numérique) permettent de pointer d’éventuelles limites ou failles de la loi de 2004 : comment décider si un affichage vestimentaire relève de la futilité d’une mode ‘djeuns‘, du sérieux d’un prosélytisme religieux ou idéologique, d’une contestation séparatiste de gens qui au nom de leurs origines familiales ‘exogènes’ tiendraient, tout en fréquentant une école d’ici garante de leurs droits, à afficher leur droit d’être des ‘pas d’ici’, etc.

Peut-on laisser enseignants ou directeurs d’établissements scolaires se perdre dans des casuistiques (détermination des éventuelles intentions – ce qui peut exposer en outre au procès d’intentions) les exposant à des dilemmes qui les condamnent soit au ridicule (faire raccourcir une robe, une barbe ?) soit à l’autoritarisme “facho” ou “islamophobe” ?

La loi de 2004 (dont j’étais alors un partisan) me semble maintenant devoir affronter de nouvelles transgressions : aussi longtemps que seul le voile (islamique) était le drapeau de l’islamisme, il était facile d’en dénoncer à la fois le prosélytisme religieux et l’inégalité sexiste (quand seules des filles étaient les vecteurs et les victimes de la conquête islamiste). On en voit les limites maintenant que toutes sortes d’accessoires vestimentaires (chemises, robes, pantalons, etc.) voire pileux demain (barbe ?) permettent aux islamistes (et à leurs affidés de tout genre) d’afficher leur prosélytisme, leurs préférences identitaires, communautaires, cultuelles ou idéologiques.

L’imposition d’un ‘uniforme’ serait-elle une piste ? Genre tablier unisexe en coton biologique ? Suffisamment long pour couvrir les robes les plus longues ? Et nos élèves, entrant à l’école, auraient le sentiment d’entrer au couvent ou en colonie pénitentiaire ? Plus de crop-top ? Plus de string rose débordant d’un pantalon taille basse ? Plus de jean d’une marque prestigieuse aux jambes déchirées pour signifier la misère du monde ?

N’est-ce pas plutôt le libéralisme vestimentaire le plus total, voire le plus anarchique qui pourrait nous ouvrir des perspectives, à la fois pittoresques ou libertaires des plus créatrices ? On sait qu’une mode, c’est ce qui se démode. Souvenons-nous des piercings et autres gothismes de naguère (auxquels on aurait pu trouver à redire, ne serait-ce que pour des raisons sanitaires). Imaginons les futurs tatouages par lesquels chacun affichera ce qu’il penserait être son moi profond, voire ses convictions religieuses ou idéologiques, etc. etc.

Sauf que, en l’occurrence, ce qui nous interpelle ici n’est pas une question de mode juvénile diversement manipulée par des médias ou autres influenceurs en quête d’un marché à conquérir mais d’un prosélytisme idéologique en quête de pouvoir et d’esprits à coloniser. Ce prosélytisme qui cherche à manipuler ou à enrôler les plus faibles, les plus influençables devrait nous être particulièrement odieux et donc à combattre.

Comment le combattre ? Du moins de quel côté organiser la meilleure résistance (à défaut de la meilleure attaque, puisque nous ne voulons pas être des va-t-en-guerre) ? La meilleure résistance, on le sait en physique, c’est celle qui ne laisse pas du tout passer le courant. En l’occurrence, ce serait l’interdiction totale de tout ce qui, de près ou de loin, du haut jusqu’en bas, à tort ou à raison, pourrait laisser penser à quiconque qu’on serait devant du prosélytisme vestimentaire religieux ou commercial (car il n’y a pas de raison qu’on ferme l’école à la religion et qu’on la laisse ouverte à l’idéologie prônant un consumérisme commercial écologiquement fort nocif).

Et donc, en milieu scolaire ou éducatif (de la maternelle jusqu’au lycée, des salles de classe aux cours de récréations, des gymnases jusqu’au sorties pédagogiques, bref en tous espaces ou situations où sont censés être éduqués des mineurs) rien de ce qui pourrait être interprété comme un vecteur de propagande idéologique, religieuse ou commerciale ne serait toléré.

Sauf que nous devrions bien nous douter que là où il y a mur, il y aura murmure, que là où l’on voudra endiguer, des infiltrations seront tentées et des tunnels creusés, et qu’à l’interdit le plus strict (dont il sera facile de dénoncer le ridicule ou le ‘fachisme’) la créativité libératrice la plus fantaisiste saura opposer ses provocations et transgressions.

Le libéralisme idéologique, les “Lumières” au nom desquelles nous avons su mettre à jour sinon inventer (au sens étymologique) des ‘Droits humains’ universels pourrait-il nous permettre, aujourd’hui, de poser des interdits à l’expression de nos enfants, qui ne seraient donc pas des ‘humains’ dignes du respect de leurs droits (comme on ne manquera pas de nous l’objecter) ?

Oui. Ces interdits sont à oser, à poser, comme on pose des jalons, comme on propose un cadre. Justement parce que nous savons que nos enfants sont des humains en devenir et qu’au nom même de cet avenir, de ces droits universels dont ils doivent pouvoir jouir à vie, nous devons les protéger de ceux qui, au nom de droits particuliers (familiaux, communautaires ou coutumiers), les engageraient dans des parcours voire des ornières où leur développement ne pourrait qu’être entravé. Ne confondons pas le chemin de la liberté avec ses ornières.

Reste néanmoins fort à craindre que si l’on voulait interdire tout ce qui, de près ou de loin, pourrait valoir affichage de convictions religieuses ou d’idéologies politiques quelconques, voire d’adhésion à des clans, tribus (via des exhibitions liées à des marques commerciales) ou gangs (via des tatouages), nous n’arriverions jamais à envisager tout ce qui pourrait être inventé pour provoquer le système, le ridiculiser ou le faire passer pour ‘facho’, totalitaire ou diversophobe.

Sans doute que seule la plus créatrice ou libertaire des anarchies vestimentaires pourrait nous sauver de ces dilemmes. Les Lumières ne peuvent briller que là où nulle pensée, si obscure nous semblera-t-elle, n’est mise sous le boisseau.

A condition qu’on permette à l’enseignant de soulever ce boisseau pour permettre à l’esprit qu’on y enfermerait de se libérer.