Je publie ici des commentaires proposés (mais non acceptés) suite à un article paru dans le Monde, évoquant le témoignage d’un collègue lors du procès fait aux présumés coresponsables de l’assassinat de Samuel Paty.
Un collègue qui, par respect pour ses élèves, annoncerait que pourraient sortir de son cours (le temps de la présentation de certains dessins) ceux qui, en raison de convictions ou sensibilités particulières, risqueraient d’être choqués par une caricature anticléricale présentée dans le cadre d’une formation à la liberté d’expression devrait-il se voir imputer un procès en discrimination ?
Penser que certains élèves pourraient être plus choqués que d’autres par tel ou tel passage d’un cours n’implique-t-il pas justement une conscience claire (et tout à fait louable) des clivages sociaux-culturels existant dans notre société ?
Si certains prosélytes religieux ne passaient pas leur temps à faire des procès en ‘cléricophobie’ à la moindre résistance à leur croisade cléricale ou en ‘islamophobie’ à la moindre résistance à leur prosélytisme islamiste nous n’aurions pas à nous poser ce genre de questions.
Si une part de notre intelligentsia ne contribuait pas paradoxalement elle-même à répandre le racisme qu’implique l’assignation de certains de nos compatriotes à être des « racisés » qu’il faudrait défendre d’un ‘racisme systémique’ nous n’en serions pas là non plus.
Une chose me semble sûre : ce n’est pas au nom de la laïcité qu’on doit justifier la lutte contre un prosélytisme religieux et son entrisme théocratique antidémocratique, puisque, par définition, la laïcité est la garante de toutes les libertés d’opinion, religieuses ou irréligieuses.
La laïcité n’est que le cadre permettant aux uns de vivre leur religion (voire d’en être des prosélytes) et aux autres de répandre publiquement leur engagement anticlérical ou leurs convictions athées. En démocratie, le droit de ne pas avoir de religion (et le dire) est au moins aussi sacré que celui d’en avoir une. Et puisque l’école est le lieu de ce commun Sacré, elle ne doit pas accepter du religieux sacrilège qui viendrait le provoquer.
Dans un pays laïque, il convient de respecter tant les éventuelles religions… que l’irréligion… tant le mysticisme que l’athéisme voire l’antithéisme. En démocratie, tout cléricalisme doit susciter son anticléricalisme. En effet, tout mysticisme spiritualiste comme tout obscurantisme superstitieux doit réveiller l’universalisme rationaliste sur lequel la démocratie s’est construite. Sinon, nous serions en pleine régression intellectuelle. En démocratie, on construit un échange entre égaux sur des arguments et des savoirs auxquels tout le monde doit avoir accès. Or, le religieux prétend bénéficier de “révélations” voire de science ou de savoirs sacrés auxquels le pauvre non croyant n’aurait pas accès. Comment alors encore dialoguer à égalité citoyenne ?
Je publie ici un commentaire proposé à Catherine Kintzler sur son blog Mezzetulle suite à une de ses prises de position sur l’emploi de caricatures en pédagogie.
On peut comprendre et partager votre légitime indignation face à ce qui, de prime abord, pourrait relever d’une forme de stigmatisation islamophobe (puisque s’interdire de présenter des caricatures relatives à la seule religion musulmane pendant qu’on inviterait à présenter des caricatures visant d’autres religions laisserait supposer que les musulmans seraient des élèves plus fragiles ou moins évolués que d’autres).
Néanmoins, et sans être islamophobe (sans estimer que les musulmans seraient, par culture, inférieurs en aptitude à comprendre une caricature), on peut savoir que c’est le prosélytisme islamiste qui depuis des décennies est le plus virulent, le mieux financé et, visiblement, le plus efficace des prosélytismes religieux. On sait aussi que c’est l’assignation identitaire à l’Oumma et au culte du prophète de l’Islam qui est un des champs les mieux labourés et semés par ce prosélytisme. Nous savons les redoutables fruits et crispations identitaires qui y ont poussé.
C’est pourquoi, il pourrait bien être pertinent de ne pas vouloir initier nos élèves (qu’ils soient musulmans ou non, s’identifiant tels ou non) à l’art ou au rôle de la caricature via des caricatures visant, fût-ce entre autres, la religion musulmane (puisque ne sont, hélas, que trop nombreux les ‘éveillés’ bienveillants expliquant tous azimuts que les malheureux ‘musulmans’, ‘racisés’ comme tels, ne peuvent qu’être victimes d’une islamophobie ‘systémique’).
Plus logique me semblerait donc une progression pédagogique (puisque nous parlons justement d’enseignement) initiant peu à peu les élèves à la caricature via son évolution et son usage (tant émancipateur qu’éventuellement malveillant ou raciste) dans notre société (occidentale) au fil de son histoire. Et ce ne serait donc que dans un second temps (ou un second cycle d’enseignement) qu’on les initierait aux caricatures visant plus spécifiquement les religions, dont la leur.
D’ailleurs cet enseignement programmé de la caricature pourrait aussi trouver sa place dans un programme d’Histoire étudiant l’évolution des mythologies, des croyances religieuses et des théocraties (anciennes ou modernes) ainsi que des résistances (vaincues ou victorieuses) qu’elles auraient suscitées au fil des temps. Ainsi un éventuel enseignement du ‘fait religieux’ (qui semble si urgent à certains) étudierait corrélativement le cléricalisme et l’anticléricalisme, le prosélytisme religieux et sa critique, etc.
Bref, avant de condamner Mme Pécresse, peut-être aurions-nous pu nous donner le temps d’instruire le procès qu’elle pourrait mériter (ou non).
Cet après-midi, écoutant France Culture (pour “Les chemins de la philosophie” devenu “Avec philosophie”, émission consacrée cette semaine à Claude Lefort) en me baladant du côté du Daubenschlagfelsen, je suis amené à me formuler la pensée suivante :
Que ce soit en société ou en entreprise, les droits de l’Homme ne peuvent garantir les droits des hommes (des femmes, des minorités, des ‘racisés’, des LGBTQ+, etc.) qu’aussi longtemps que ceux-ci sacrifieront aux droits de l’Homme : l’Universel ne peut défendre la singularité qu’aussi longtemps que celle-ci se reconnaît dans cet Universel.
Le primat d’une naissance, d’une religion, d’une culture particulière ne pose aucun problème pour peu qu’elle promeuve la primauté du commun à construire.
Qui voudrait parler laïcité ou religion, voire interpeller des croyants sur leur religion devrait se souvenir que presque tous les croyants, sans que leur avis ait été demandé, auront été, au cours de leur enfance, élevés dans la religion de leurs parents, famille ou pays (au cas où il s’agirait d’une théocratie ou d’un pays n’autorisant qu’une seule religion).
Et donc, très naturellement, même si nul n’est ce qu’il naît, on s’identifie à ce qu’on croit être (à ce qu’on nous a fait devenir), à ce qu’on croit croire, avec ceux qui partagent les mêmes croyances dans lesquelles on aura été élevé.
Ainsi, sous nos laïques latitudes (où l’on peut théoriquement choisir de croire ou ne pas ou plus croire), parmi les croyants s’identifiant ou identifiés comme tels, rares seront ceux qui, sans avoir eu d’éducation religieuse préalable, auraient choisi, une fois adulte et toute réflexion faite, de croire en un Dieu unique au culte duquel ils se rallieraient. [Je distingue adhésion à un tel monothéisme de ce qui relèverait de diverses quêtes personnelles ou ralliements pseudo-mystiques plus ou moins épisodiques ou superficiels].
Et ce n’est donc pas pour leur choix, mais pour ce qu’ils estiment leur identité que l’énorme majorité de nos croyants ne pourraient que se sentir existentiellement attaqués, stigmatisés, humiliés ou insultés lorsqu’on insulterait, à leur yeux, leur religion, leur Messie ou leur Prophète..
Il se trouve qu’en terres chrétiennes, et sans remonter à divers courants contestataires ou “hérésies” des siècles précédents ni évoquer l’histoire d’autres civilisations, ce sont des chrétiens (protestants) qui ont su se révolter contre des autorités chrétiennes pour Réformer leur église (16e siècle), puis encore des chrétiens (notamment en France, au début du 20e siècle) qui, dans la logique de leur devise républicaine et des ‘Lumières’ d’une rationalité universalisable ont institué la séparation de l’Etat et des Eglises, posant ainsi le principe d’une laïcité garante de la libre pensée (de croire ou ne pas croire) de chacun.
On imagine bien que ces Français n’auraient guère apprécié qu’un prosélytisme exogène, étranger à leur monde, se soit permis de venir leur dire comment ils devaient pratiquer leur religion, interpréter leurs textes sacrés ou en modifier les rites ou traditions, voire y renoncer. Une personne identifiée comme non-membre d’une communauté n’aura guère de chance d’influencer utilement un compatriote ou un hôte de cette communauté en vue de son émancipation ou autonomisation intellectuelle par rapport à ses croyances ou identifications.
Même si on leur expliquait que ce n’est pas eux, en tant que personnes qu’on interpellerait, mais seulement leurs croyances ou leur prosélytisme, nos compatriotes ou hôtes s’identifiant à telle religion ou religiosité mise en cause se crisperont d’autant plus dans leur identité religieuse qu’ils s’y sentiront attaqués ou stigmatisés eux-mêmes.
D’ailleurs de quel droit, à quelles fins voudrions-nous influencer tel croyant ou pratiquant ? Parce que nous l’y estimerions malheureux ou aliéné et que par fraternité humaine nous voudrions lui permettre de s’émanciper, ou, autre éventualité, parce que nous le trouverions agressif dans son prosélytisme ou dangereux dans son extrémisme ?
Sans doute que seuls des intellectuels identifiés comme membres de la communauté religieuse concernée pourraient peut-être faire évoluer les idées et croyances de leurs coreligionnaires… Mais eux-mêmes seraient dans un premier temps tellement peu nombreux qu’il sera aisé aux orthodoxes rigoristes au prosélytisme agressif de faire pression sur eux (par des campagnes de dénigrement ou menaces de mort voire exécutions) ou de les traiter d’apostats n’ayant plus droit à débattre d’une religion qu’ils auraient trahie.
En outre, si la religion en question passait pour celle des pauvres et des victimes d’un système exploiteur, serait-il étonnant que des humanistes bienveillants ou “éveillés” ne soient pas les derniers à dénoncer toute critique de cette religion voire à intenter à ces critiques des procès en racisme (au cas où cette religion serait exogène) ?
Bref, on peut parier qu’un Dieu (qu’on ne cesserait d’ailleurs de prêcher dans de plus en plus de lieux de culte) et les coutumes par lesquelles on se soumet à Lui resteront voire deviendront d’autant plus vivaces que des étrangers à la communauté s’évertueraient à les questionner, relativiser voire caricaturer.
Cependant, quand on voudrait défendre le droit de chacun à la liberté de conscience, comment ne pas considérer un prosélytisme religieux qui pousserait à une assignation identitaire liée à une naissance ou une origine (voire une ‘race’ comme le feraient volontiers certains) comme un adversaire de notre commune humanité et de la commune raison que nous prétendons y partager ?
Sous l’égide d’une laïcité qui le protège (comme elle est censée protéger toute liberté de penser, de croire ou de ne pas croire et avoir le droit de le dire), un prosélytisme religieux redynamisant (parfois mortellement) des courants théocratiques, obscurantistes et oppresseurs, ne mériterait-il pas d’être dénoncé ?
N’aurait-on pas raison de rappeler qu’une religion n’est qu’une idéologie que l’on doit pouvoir critiquer comme toute autre idéologie (surtout lorsqu’elle se veut holiste ou totalitaire comme beaucoup de monothéismes) et non une ‘race’ ou une identité à laquelle on serait assigné ?
Partout se constate le retour voire la survalorisation mythique du « Je suis qui je suis, et nous sommes fiers de l’être », surtout, et c’est plus pervers, si l’on peut inscrire cette revendication identitaire dans quelque victimisation, parce qu’on serait « issu d’un peuple qui a beaucoup souffert », d’un pays (dé)colonisé, d’une région ou d’une religion méprisée, d’une ‘race’ humiliée ou d’un deuil commun dont on pourra, fût-ce des siècles durant, partager le ressenti(ment).
Éduqué depuis l’enfance dans tel “religiron” natal, à la fois giron et religion, on s’identifie fatalement à cette religion et l’on prendra toute critique de cette religion, de cette culture, de cette idéologie, comme une critique de soi-même. Comme tout communiste aura longtemps (et assez logiquement) considéré toute critique du Communisme comme une critique des communistes. Même quand cette critique du Communisme (éventuellement émise par des communistes) ambitionnait juste de permettre aux communistes de s’émanciper d’un conditionnement idéologique aliénant.
Puisque, en toute logique, une aliénation est censée vous rendre étranger à vous-même, tout en vous assignant à cette aliénation où vous vous reconnaîtriez (par exemple comme membre d’une ‘classe sociale exploitée’ ou d’une ‘communauté racisée’, etc.), qu’on me dise comment je pourrais aborder la personne avec laquelle je voudrais entrer en relation dialogique (où chacun à la fois s’enrichit et construit du commun par le dialogue avec l’autre en soi et le soi en l’autre).
Une chose est sûre, un mal est certain : à vouloir libérer quelqu’un d’une assignation où nous verrions une aliénation mais où lui-même placerait son identité, on ne peut que le heurter et, au sens propre aussi, se l’aliéner au moment même où nous voudrions nous en faire un frère en humanité.
Pour sortir de cette impasse, gardons-nous donc de penser que la personne à laquelle on prétend s’adresser en toute fraternité serait victime d’une aliénation dont nous devrions (au nom d’une science qui nous serait propre et par laquelle nous lui serions supérieurs) nous faire un devoir moral de la libérer. D’ailleurs, suis-je moi-même sûr d’être non aliéné (par quelque mécréance, par exemple) et libre de penser mon frère victime d’une aliénation dont je m’autoriserais à vouloir le libérer ? Ne dois-je pas me mettre moi-même à la question avant de m’autoriser à questionner autrui ? Ne devrais-je pas renoncer à ce que je pense légitime d’être (un militant pour les droits de l’Homme, par exemple) de crainte de heurter ou blesser quelqu’un qui trouverait légitime que l’Homme ne soit pas libre mais soumis à quelque divinité qui aurait dicté Ses lois via quelque Élu ou Prophète ?
Cependant, puisqu’il est question ici de Droits de l’Homme et de libertés, ne serait-il pas aisé et légitime de distinguer le discours qui prétend imposer des interdits de celui qui prétend défendre des libertés ? Qui peut le plus aisément se targuer de défendre les droits de ses frères humains, celui qui les assigne à leur naissance (et au ‘religiron’ natal) ou celui qui leur ouvre le chemin de l’autonomie ?
Mais alors, comment ne pas dénoncer une laïcité, censée garantir les libertés religieuses, qui viendrait poser des interdits à l’expression religieuse (vestimentaire, par exemple) ? Comment a-t-on pu envisager d’interdire l’affichage public d’une filiation ou d’une appartenance religieuseau nom de la laïcité ? Comment, si vous autorisez l’expression publique de leur religion à vos hôtes ou compatriotes, vouloir l’interdire à leurs propres enfants dans certaines enceintes ? Saurez-vous leur expliquer que c’est parce que ces “enceintes” seraient plus sacrées que d’autres lieux publics, seraient des sanctuaires aussi sacrés que d’autres sanctuaires, voire où on en appellerait à un sacré plus sacré que le sacré des différentes religions ?
Ce n’est donc pas au nom de la laïcité, garante des libertés religieuses ou irréligieuses, qu’il faudrait prétendre imposer certains interdits, mais au contraire au nom d’un sacré supérieur à toutes les religions. : celui de ne pas en avoir.
Dans le même ordre de réflexion, j’invite aussi à lire cette analyse de Catherine Kintzler sur son site Mezetulle, et le commentaire que j’y ai proposé :
Importante me semble cette notion développée par l’humanisme des Lumières, de « la sacralité de choses nouvelles – la nation, la République, etc. – qui jusque-là n’étaient pas regardées comme sacrées ».
Ce n’est pas au nom de la seule laïcité (garante tant des croyances que des incroyances) que doit se mener la lutte contre le « sacré » que certains prétendent imposer au nom de leur religion, mais plutôt au nom d’un autre sacré, par exemple celui des droits de l’Homme, de la liberté (de s’instruire et de penser), de l’égalité (entre humains), de la fraternité (indépendante de toute assignation identitaire), du droit de chacun de participer à la commune démocratie, etc.
La tragédie qui menace un pays comme la France (et d’autres en Europe), c’est que certains s’autorisent (voire sont encouragés) à s’identifier par leur religion, alors que d’autres se l’interdisent et s’identifient à une culture où ils ne veulent plus se voir menacés par des tabous, superstitions, ou autres chaînes dont ils se seraient libérés.