Du terrorisme et de ses sources

Je publie ici une assez longue réflexion que je m’étais construite il y a 20 ans, dans un contexte international de prolifération du terrorisme islamique /islamiste. Cette réflexion me semble toujours pertinente. Et m’apprend qu’il y a 20 ans, je recourais encore sans problème au terme dislamophobie, que je récuse virulemment depuis 2015, après les attentats contre Charlie, mais dont, depuis l’assassinat clairement antimusulman / islamophobe (la semaine dernière, avril 2025) de ce jeune musulman dans la mosquée où il priait, il me semble difficile d’en interdire farouchement l’emploi. Surtout que nous n’avons pas su diffuser l’emploi d’un terme plus adéquat comme « islamistophobie » qui aurait pu désigner utilement la peur, l’horreur que peuvent inspirer certaines formes de prosélytisme (?) de cette religion, lorsqu’elle devient une idéologie politico-religieuse totalitaire.

Voici donc cette réflexion de l’été 2005 sur le terrorisme et ses possibles sources :

Lorsque le terrorisme islamique s’en prend au WTC, au métro de Londres, à celui de Paris, voire à certaines stations touristiques de réputation et fréquentation internationale (comme en Egypte ou en Indonésie), on comprend que cela nous secoue, écœure ou nous induise à de dangereux vertiges vindicatifs ou préventifs, voire à des analyses expertes sur quelque guerre islamo-occidentale qui aurait été ou devrait en retour être déclarée.

Lorsque cela se passe en Israël, on l’explique par la situation locale particulière voire la juste résistance à une occupation illégale.

Mais lorsque cela se passe en Irak, au Pakistan, en Egypte, en Arabie Saoudite, j’en oublie, et que quotidiennement, notamment en Irak, cela entraîne des morts par dizaines, dans des pays où des musulmans s’en prennent à d’autres musulmans, est-ce que les explications fournies ici pour expliquer le terrorisme par une guerre que certains musulmans fanatiques mèneraient à l’Occident chrétien ou laïque fonctionnent encore ? Est-ce que certaines expressions un peu délirantes dans leur islamophobie qui circulent ici et là ont encore leur sens ?

Si nous gardions à l’esprit que le terrorisme islamique fait, a fait, et continue de faire beaucoup de ses victimes parmi d’autres musulmans (dont les attentats commis en Occident où résident aussi beaucoup de musulmans), peut-être accepterions-nous plus facilement les suggestions de ceux qui nous disent que la lutte contre le terrorisme, sa dénonciation et sa prévention concernent autant les musulmans que l’Occident (à supposer que les musulmans ne soient pas occidentaux, ce qui est faux pour beaucoup d’entre eux).

Tous ceux qui au contraire, musulmans ou non, estimeraient que le terrorisme islamique s’inscrit dans une guerre de civilisation qu’au nom de l’Islam certains mèneraient contre l’Occident, ses symboles ou ses valeurs, risquent fort d’encourager la méfiance mutuelle entre musulmans et non musulmans et de ranger en camps différents, déclarés éventuellement antagonistes, les victimes d’une même agression.

Le terrorisme actuellement islamique pourrait peut-être s’analyser comme certains terrorismes précédents nationalistes/régionalistes, irrédentistes ou nihilistes, de gens qui, très minoritaires dans la société où ils vivent, désespérants de voir leurs thèses délirantes (séparatisme, crispation identitaire, impatience politique ou religieuse, culte de la violence régénératrice, eschatologie apocalyptique, etc.) tant soient peu écoutées, virent à la psychose (auto)destructrice.

Vivant leur conspiration et leur secret en petits groupes (même s’ils sont éventuellement mariés par ailleurs), isolés (au sein de leur mouvance) de la communauté de leur concitoyens, dans des ambiances dostoïevskiennes (voir son roman sur ce thème : « Les démons »), sûrs d’avoir tout compris mieux que tout le monde, se manipulant et s’effrayant diversement eux-mêmes, dans une émulation auto-allumeuse, où se mélangent paranoïa et exaltation hystérique, ces illuminés, ces « possédés » (ancien titre du roman de Dostoïevski précédemment cité), n’ont rien de proprement musulman, même si la situation politico-culturelle de certains pays musulmans (absence de démocratie + crispation nationaliste ou religieuse liée à diverses blessures narcissiques post-coloniales, etc.) est sans doute favorable à ce genre de désespoir ou d’exaltation mortifère.

Bref, la pulsion terroriste est sans doute une des psychoses où peuvent sombrer bien des humains et non pas l’apanage d’une religion ou d’une autre. Et elle doit donc être systématiquement dénoncée et prévenue aussi bien par les musulmans que par les non musulmans.

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Il semblerait que l’homme ait su être un loup pour l’homme avant l’invention de toute religion.

Sans doute que les religions ont été une des tentatives, préhistoriques puis historiques, pour essayer de domestiquer le loup qui est en l’homme et nous rassurer sur nous-mêmes (et « nos abîmes », comme disait Baudelaire) et notre destin.

Mais ces tentatives, toutes humaines (quelque Dieu auquel elles prétendent) restent œuvres humaines, et donc ne sont que tentatives pour conjurer les pulsions abominables qui parfois sourdent en nous.

Œuvres humaines, les religions (et les textes prétendument sacrés auxquels elles se réfèrent) véhiculent les espoirs, les passions, les peurs et les circonstances historiques dans lesquelles elles furent élaborées (peur d’une communauté voisine et de la religion de cette dernière, émulation inter-sectaire, souci de s’ancrer dans une légitimité particulière, contrat avec une divinité tutélaire nouvelle ou plus puissante que les anciennes, etc.). En même temps, elles proposaient un certain nombre de règles de vie qui, par rapport à la situation historique préalable, devaient sans doute marquer quelques progrès éthiques ou espérer en proposer pour que les hommes (en tout cas ceux de la communauté concernée) vivent mieux ou soient plus forts que les communautés voisines et ennemies.

Hélas, à partir du moment où ces textes furent figés dans une tradition qui, pour leur donner plus d’autorité, les déclara parole divine, ils ne sauront souvent plus rien répondre de pertinent aux hommes qui, des siècles après, voudront encore y puiser une sagesse à leur usage.

Comme tout autre texte, les textes dits sacrés appartiennent à ceux qui s’en emparent par leur lecture et en tirent le sens, le jus ou le pus qui les arrange.

Si des gens en quête de justification quelconque pour justifier leur quête de pouvoir ou d’anxiolytiques pour apaiser leurs névroses ne disposaient pas de textes dits saints, ils s’en trouveraient d’autres pour s’y exalter. Des chrétiens nazis ont sans doute davantage puisé dans « Mein Kampf » que dans leur Bible pour justifier leurs exactions. Il en est de même pour certains marxisto-fascistes staliniens ou autres Gardes rouges inspirés par le petit livre de leur dieu Mao, etc.

Il est vrai, cependant, que si les autorités spirituelles des religions ou communautés concernées par des émergences terroristes dénonçaient officiellement les comportements ignobles qui, à leurs yeux, et au nom de leur texte sacré, étaient en contradiction avec leur foi, cela arrangerait bien des choses.

On a assez fait procès à Pie XII pour ses compromissions avec les chrétiens nazis ou au moins ses non dénonciations de leurs crimes pour qu’on puisse aujourd’hui interpeller pareillement tous les responsables religieux (reconnus tels ou autoproclamés) musulmans pour déclarer publiquement qu’en aucun cas l’Islam ne saurait servir de support idéologique à quelque terrorisme que ce soit (et quelles qu’en soient ses victimes, fussent-elles juives, infidèles voire ennemies de la nation musulmane).

Mais il faut beaucoup de courage pour oser parler contre les siens ou son camp au nom de ses propres convictions, surtout dans une ambiance hystérique où la moindre lumière risque de passer pour une flamme menaçante.

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Bien sûr, on pourra trouver dans le Coran, dans la Bible, dans les Evangiles, tel bout de ligne, tel verset, tel paragraphe qui permettra de dire presque tout et son contraire.

Le Coran n’a pas l’apanage ni des sublimités ni des horreurs (malgré tout le respect que je suis censé avoir pour ce saint texte, mais que je n’ai pas vraiment plus pour lui que pour d’autres).

Pour moi, le Coran (comme tous les autres textes dits sacrés) parle actuellement à ses lecteurs (ou interprètes, prêcheurs, etc.) actuels, et peut donc leur inspirer (ou justifier) tout et son contraire.

Mais on ne peut pas plus faire de procès au Coran qu’à n’importe quel autre texte dit sacré. Les linguistes savent qu’un texte n’est jamais que ce qu’on le lit et qui le lit.

Alors, évitons les éternels procès d’un texte, appuyés sur telle ou telle citation de ce texte. Faisons plutôt, précisément, le procès de telle ou telle lecture d’un texte, non pas au nom du texte (qu’on aurait mal ou bien lu) mais au nom des droits de l’homme et du citoyen, bref au nom de l’humanité (à laquelle appartiennent, par définition, tous les musulmans).

Même s’il n’y avait qu’un Islam ou un Coran (ce qui n’est, par définition linguistique, pas possible, puisque chaque lecteur en fait sa lecture), il est des millions de musulmans, tous différents et singuliers au sein de notre commune humanité.

D’ailleurs, musulmans, ils le sont par hasard, comme je suis français, alors qu’humains, nous le sommes tous nécessairement (comme le disait à peu près Montesquieu).

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Ce n’est jamais un texte (surtout une confuse compilation vieille de plusieurs siècles, fût-elle déclarée sainte) qu’il faut condamner mais l’usage que certains en font.

Par exemple, au nom de la Marseillaise, certains ont fait couler un sang prétendument impur pendant que d’autres, au nom de ce même hymne, versaient le leur lorsqu’ils étaient fusillés pour résistance (par exemple).

Ne mettons pas sur le dos du Coran (texte pour lequel je n’ai, en l’occurrence, pas plus de sympathie que pour la Bible) le sang que font couler des terroristes islamistes. Car il y a plus de musulmans qui trouvent dans ce texte des paroles de sagesse, d’espoir ou de simple humanité qu’il n’y en a qui y puisent de la poudre et des détonateurs.