Du terrorisme et de ses sources

Je publie ici une assez longue réflexion que je m’étais construite il y a 20 ans, dans un contexte international de prolifération du terrorisme islamique /islamiste. Cette réflexion me semble toujours pertinente. Et m’apprend qu’il y a 20 ans, je recourais encore sans problème au terme dislamophobie, que je récuse virulemment depuis 2015, après les attentats contre Charlie, mais dont, depuis l’assassinat clairement antimusulman / islamophobe (la semaine dernière, avril 2025) de ce jeune musulman dans la mosquée où il priait, il me semble difficile d’en interdire farouchement l’emploi. Surtout que nous n’avons pas su diffuser l’emploi d’un terme plus adéquat comme « islamistophobie » qui aurait pu désigner utilement la peur, l’horreur que peuvent inspirer certaines formes de prosélytisme (?) de cette religion, lorsqu’elle devient une idéologie politico-religieuse totalitaire.

Voici donc cette réflexion de l’été 2005 sur le terrorisme et ses possibles sources :

Lorsque le terrorisme islamique s’en prend au WTC, au métro de Londres, à celui de Paris, voire à certaines stations touristiques de réputation et fréquentation internationale (comme en Egypte ou en Indonésie), on comprend que cela nous secoue, écœure ou nous induise à de dangereux vertiges vindicatifs ou préventifs, voire à des analyses expertes sur quelque guerre islamo-occidentale qui aurait été ou devrait en retour être déclarée.

Lorsque cela se passe en Israël, on l’explique par la situation locale particulière voire la juste résistance à une occupation illégale.

Mais lorsque cela se passe en Irak, au Pakistan, en Egypte, en Arabie Saoudite, j’en oublie, et que quotidiennement, notamment en Irak, cela entraîne des morts par dizaines, dans des pays où des musulmans s’en prennent à d’autres musulmans, est-ce que les explications fournies ici pour expliquer le terrorisme par une guerre que certains musulmans fanatiques mèneraient à l’Occident chrétien ou laïque fonctionnent encore ? Est-ce que certaines expressions un peu délirantes dans leur islamophobie qui circulent ici et là ont encore leur sens ?

Si nous gardions à l’esprit que le terrorisme islamique fait, a fait, et continue de faire beaucoup de ses victimes parmi d’autres musulmans (dont les attentats commis en Occident où résident aussi beaucoup de musulmans), peut-être accepterions-nous plus facilement les suggestions de ceux qui nous disent que la lutte contre le terrorisme, sa dénonciation et sa prévention concernent autant les musulmans que l’Occident (à supposer que les musulmans ne soient pas occidentaux, ce qui est faux pour beaucoup d’entre eux).

Tous ceux qui au contraire, musulmans ou non, estimeraient que le terrorisme islamique s’inscrit dans une guerre de civilisation qu’au nom de l’Islam certains mèneraient contre l’Occident, ses symboles ou ses valeurs, risquent fort d’encourager la méfiance mutuelle entre musulmans et non musulmans et de ranger en camps différents, déclarés éventuellement antagonistes, les victimes d’une même agression.

Le terrorisme actuellement islamique pourrait peut-être s’analyser comme certains terrorismes précédents nationalistes/régionalistes, irrédentistes ou nihilistes, de gens qui, très minoritaires dans la société où ils vivent, désespérants de voir leurs thèses délirantes (séparatisme, crispation identitaire, impatience politique ou religieuse, culte de la violence régénératrice, eschatologie apocalyptique, etc.) tant soient peu écoutées, virent à la psychose (auto)destructrice.

Vivant leur conspiration et leur secret en petits groupes (même s’ils sont éventuellement mariés par ailleurs), isolés (au sein de leur mouvance) de la communauté de leur concitoyens, dans des ambiances dostoïevskiennes (voir son roman sur ce thème : « Les démons »), sûrs d’avoir tout compris mieux que tout le monde, se manipulant et s’effrayant diversement eux-mêmes, dans une émulation auto-allumeuse, où se mélangent paranoïa et exaltation hystérique, ces illuminés, ces « possédés » (ancien titre du roman de Dostoïevski précédemment cité), n’ont rien de proprement musulman, même si la situation politico-culturelle de certains pays musulmans (absence de démocratie + crispation nationaliste ou religieuse liée à diverses blessures narcissiques post-coloniales, etc.) est sans doute favorable à ce genre de désespoir ou d’exaltation mortifère.

Bref, la pulsion terroriste est sans doute une des psychoses où peuvent sombrer bien des humains et non pas l’apanage d’une religion ou d’une autre. Et elle doit donc être systématiquement dénoncée et prévenue aussi bien par les musulmans que par les non musulmans.

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Il semblerait que l’homme ait su être un loup pour l’homme avant l’invention de toute religion.

Sans doute que les religions ont été une des tentatives, préhistoriques puis historiques, pour essayer de domestiquer le loup qui est en l’homme et nous rassurer sur nous-mêmes (et « nos abîmes », comme disait Baudelaire) et notre destin.

Mais ces tentatives, toutes humaines (quelque Dieu auquel elles prétendent) restent œuvres humaines, et donc ne sont que tentatives pour conjurer les pulsions abominables qui parfois sourdent en nous.

Œuvres humaines, les religions (et les textes prétendument sacrés auxquels elles se réfèrent) véhiculent les espoirs, les passions, les peurs et les circonstances historiques dans lesquelles elles furent élaborées (peur d’une communauté voisine et de la religion de cette dernière, émulation inter-sectaire, souci de s’ancrer dans une légitimité particulière, contrat avec une divinité tutélaire nouvelle ou plus puissante que les anciennes, etc.). En même temps, elles proposaient un certain nombre de règles de vie qui, par rapport à la situation historique préalable, devaient sans doute marquer quelques progrès éthiques ou espérer en proposer pour que les hommes (en tout cas ceux de la communauté concernée) vivent mieux ou soient plus forts que les communautés voisines et ennemies.

Hélas, à partir du moment où ces textes furent figés dans une tradition qui, pour leur donner plus d’autorité, les déclara parole divine, ils ne sauront souvent plus rien répondre de pertinent aux hommes qui, des siècles après, voudront encore y puiser une sagesse à leur usage.

Comme tout autre texte, les textes dits sacrés appartiennent à ceux qui s’en emparent par leur lecture et en tirent le sens, le jus ou le pus qui les arrange.

Si des gens en quête de justification quelconque pour justifier leur quête de pouvoir ou d’anxiolytiques pour apaiser leurs névroses ne disposaient pas de textes dits saints, ils s’en trouveraient d’autres pour s’y exalter. Des chrétiens nazis ont sans doute davantage puisé dans « Mein Kampf » que dans leur Bible pour justifier leurs exactions. Il en est de même pour certains marxisto-fascistes staliniens ou autres Gardes rouges inspirés par le petit livre de leur dieu Mao, etc.

Il est vrai, cependant, que si les autorités spirituelles des religions ou communautés concernées par des émergences terroristes dénonçaient officiellement les comportements ignobles qui, à leurs yeux, et au nom de leur texte sacré, étaient en contradiction avec leur foi, cela arrangerait bien des choses.

On a assez fait procès à Pie XII pour ses compromissions avec les chrétiens nazis ou au moins ses non dénonciations de leurs crimes pour qu’on puisse aujourd’hui interpeller pareillement tous les responsables religieux (reconnus tels ou autoproclamés) musulmans pour déclarer publiquement qu’en aucun cas l’Islam ne saurait servir de support idéologique à quelque terrorisme que ce soit (et quelles qu’en soient ses victimes, fussent-elles juives, infidèles voire ennemies de la nation musulmane).

Mais il faut beaucoup de courage pour oser parler contre les siens ou son camp au nom de ses propres convictions, surtout dans une ambiance hystérique où la moindre lumière risque de passer pour une flamme menaçante.

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Bien sûr, on pourra trouver dans le Coran, dans la Bible, dans les Evangiles, tel bout de ligne, tel verset, tel paragraphe qui permettra de dire presque tout et son contraire.

Le Coran n’a pas l’apanage ni des sublimités ni des horreurs (malgré tout le respect que je suis censé avoir pour ce saint texte, mais que je n’ai pas vraiment plus pour lui que pour d’autres).

Pour moi, le Coran (comme tous les autres textes dits sacrés) parle actuellement à ses lecteurs (ou interprètes, prêcheurs, etc.) actuels, et peut donc leur inspirer (ou justifier) tout et son contraire.

Mais on ne peut pas plus faire de procès au Coran qu’à n’importe quel autre texte dit sacré. Les linguistes savent qu’un texte n’est jamais que ce qu’on le lit et qui le lit.

Alors, évitons les éternels procès d’un texte, appuyés sur telle ou telle citation de ce texte. Faisons plutôt, précisément, le procès de telle ou telle lecture d’un texte, non pas au nom du texte (qu’on aurait mal ou bien lu) mais au nom des droits de l’homme et du citoyen, bref au nom de l’humanité (à laquelle appartiennent, par définition, tous les musulmans).

Même s’il n’y avait qu’un Islam ou un Coran (ce qui n’est, par définition linguistique, pas possible, puisque chaque lecteur en fait sa lecture), il est des millions de musulmans, tous différents et singuliers au sein de notre commune humanité.

D’ailleurs, musulmans, ils le sont par hasard, comme je suis français, alors qu’humains, nous le sommes tous nécessairement (comme le disait à peu près Montesquieu).

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Ce n’est jamais un texte (surtout une confuse compilation vieille de plusieurs siècles, fût-elle déclarée sainte) qu’il faut condamner mais l’usage que certains en font.

Par exemple, au nom de la Marseillaise, certains ont fait couler un sang prétendument impur pendant que d’autres, au nom de ce même hymne, versaient le leur lorsqu’ils étaient fusillés pour résistance (par exemple).

Ne mettons pas sur le dos du Coran (texte pour lequel je n’ai, en l’occurrence, pas plus de sympathie que pour la Bible) le sang que font couler des terroristes islamistes. Car il y a plus de musulmans qui trouvent dans ce texte des paroles de sagesse, d’espoir ou de simple humanité qu’il n’y en a qui y puisent de la poudre et des détonateurs.

« Islamophobie » : des mots au mo(r)t

Juste deux courtes réflexions, après les verdicts prononcés en conclusion du procès fait à des personnes diversement impliquées, soit comme responsables soit comme coupables, dans l’assassinat de Samuel Paty, tué et décapité par quelqu’un qui prétendait punir un ‘islamophohe’ blasphémateur de son Prophète :

1 D’abord le commentaire que m’a inspiré un article du Monde, consacré à ce procès :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/12/18/au-proces-de-l-assassinat-de-samuel-paty-les-avocats-de-brahim-chnina-et-d-abdelhakim-sefrioui-ebranlent-la-these-de-l-accusation_645 5949_3224.html

Phrase relevée dans l’article « … la campagne numérique lancée [contre Samuel Paty] relèverait d’un militantisme parfaitement légal contre l’islamophobie. »

Je crois, au contraire, que nous sommes là au cœur du problème :  quand on sait à quel point l’accusation « d’islamophobie » peut être mortelle pour celui qu’elle vise, nos lois devraient incriminer comme terroriste toute accusation d’islamophobie, toute accusation de « blasphème » à l’égard de l’Islam ou de son Prophète.

La légitime et nécessaire résistance idéologique au prosélytisme islamiste ne doit en aucun cas être amalgamée à du racisme anti-arabe ou anti-musulman.

2 Cette conclusion que je mets en partage à qui voudrait l’approuver ou la critiquer :

Si, une fois pour toutes,  on pouvait comprendre qu’accuser qqn ‘d’islamophobie‘ 
revient à le condamner à mort… 

Comprendre qu’un procès en islamophobie tue, non pas des musulmans, 
mais ceux qu’on accuse de blasphémer un Prophète,
redoutable idole
qu’il serait sacrilège et mortel de représenter ou d’évoquer 
autrement que pour l’adorer, se soumettre, s’humilier..

Comprendre qu’un procès en ‘islamophobie’ 
est le principal levier par lequel on veut terroriser une population, 
la soumettre et la ramener aux temps obscurs de la théocratie.

Oxymore : démocratie théocratique

Je publie ici des commentaires proposés (mais non acceptés) suite à un article paru dans le Monde, évoquant le témoignage d’un collègue lors du procès fait aux présumés coresponsables de l’assassinat de Samuel Paty.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/11/13/au-proces-de-l-assassinat-de-samuel-paty-le-perilleux-temoignage-du-collegue-qui-s-etait-desolidarise-du-professeur_6392554_3224.html

Un collègue qui, par respect pour ses élèves, annoncerait que pourraient sortir de son cours (le temps de la présentation de certains dessins) ceux qui, en raison de convictions ou sensibilités particulières, risqueraient d’être choqués par une caricature anticléricale présentée dans le cadre d’une formation à la liberté d’expression devrait-il se voir imputer un procès en discrimination ?

Penser que certains élèves pourraient être plus choqués que d’autres par tel ou tel passage d’un cours n’implique-t-il pas justement une conscience claire  (et tout à fait louable) des clivages sociaux-culturels existant dans notre société ?

Si certains prosélytes religieux ne passaient pas leur temps à faire des procès en ‘cléricophobie’ à la moindre résistance à leur croisade cléricale ou en ‘islamophobie’ à la moindre résistance à leur prosélytisme islamiste nous n’aurions pas à nous poser ce genre de questions.

Si une part de notre intelligentsia ne contribuait pas paradoxalement elle-même à répandre le racisme qu’implique l’assignation de certains de nos compatriotes à être des « racisés » qu’il faudrait défendre d’un ‘racisme systémique’ nous n’en serions pas là non plus.

Une chose me semble sûre : ce n’est pas au nom de la laïcité qu’on doit justifier la lutte contre un prosélytisme religieux et son entrisme théocratique antidémocratique, puisque, par définition, la laïcité est la garante de toutes les libertés d’opinion, religieuses ou irréligieuses.

La laïcité n’est que le cadre permettant aux uns de vivre leur religion (voire d’en être des prosélytes) et aux autres de répandre publiquement leur engagement anticlérical ou leurs convictions athées. En démocratie, le droit de ne pas avoir de religion (et le dire) est au moins aussi sacré que celui d’en avoir une. Et puisque l’école est le lieu de ce commun Sacré, elle ne doit pas accepter du religieux sacrilège qui viendrait le provoquer.

Dans un pays laïque, il convient de respecter tant les éventuelles  religions… que l’irréligion… tant le mysticisme que l’athéisme voire l’antithéisme. En démocratie, tout cléricalisme doit susciter son anticléricalisme. En effet, tout mysticisme spiritualiste comme tout obscurantisme superstitieux doit réveiller l’universalisme rationaliste sur lequel la démocratie s’est construite. Sinon, nous serions en pleine régression intellectuelle. En démocratie, on construit un échange entre égaux sur des arguments et des savoirs auxquels tout le monde doit avoir accès. Or, le religieux prétend bénéficier de “révélations” voire de science ou de savoirs sacrés auxquels le pauvre non croyant n’aurait pas accès. Comment alors encore dialoguer à égalité citoyenne ?

Pour une pédagogie de la caricature

Je publie ici un commentaire proposé à Catherine Kintzler sur son blog Mezzetulle suite à une de ses prises de position sur l’emploi de caricatures en pédagogie.

On peut comprendre et partager votre légitime indignation face à ce qui, de prime abord, pourrait relever d’une forme de stigmatisation islamophobe (puisque s’interdire de présenter des caricatures relatives à la seule religion musulmane pendant qu’on inviterait à présenter des caricatures visant d’autres religions laisserait supposer que les musulmans seraient des élèves plus fragiles ou moins évolués que d’autres).

Néanmoins, et sans être islamophobe (sans estimer que les musulmans seraient, par culture, inférieurs en aptitude à comprendre une caricature), on peut savoir que c’est le prosélytisme islamiste qui depuis des décennies est le plus virulent, le mieux financé et, visiblement, le plus efficace des prosélytismes religieux. On sait aussi que c’est l’assignation identitaire à l’Oumma et au culte du prophète de l’Islam qui est un des champs les mieux labourés et semés par ce prosélytisme. Nous savons les redoutables fruits et crispations identitaires qui y ont poussé.

C’est pourquoi, il pourrait bien être pertinent de ne pas vouloir initier nos élèves (qu’ils soient musulmans ou non, s’identifiant tels ou non) à l’art ou au rôle de la caricature via des caricatures visant, fût-ce entre autres, la religion musulmane (puisque ne sont, hélas, que trop nombreux les ‘éveillés’ bienveillants expliquant tous azimuts que les malheureux ‘musulmans’, ‘racisés’ comme tels, ne peuvent qu’être victimes d’une islamophobie ‘systémique’). 

Plus logique me semblerait donc une progression pédagogique (puisque nous parlons justement d’enseignement) initiant peu à peu les élèves à la caricature via son évolution et son usage (tant émancipateur qu’éventuellement malveillant ou raciste) dans notre société (occidentale) au fil de son histoire. Et ce ne serait donc que dans un second temps (ou un second cycle d’enseignement) qu’on les initierait aux caricatures visant plus spécifiquement les religions, dont la leur. 

D’ailleurs cet enseignement programmé de la caricature pourrait aussi trouver sa place dans un programme d’Histoire étudiant l’évolution des mythologies, des croyances religieuses et des théocraties (anciennes ou modernes) ainsi que des résistances (vaincues ou victorieuses) qu’elles auraient suscitées au fil des temps. Ainsi un éventuel enseignement du ‘fait religieux’ (qui semble si urgent à certains) étudierait corrélativement le cléricalisme et l’anticléricalisme, le prosélytisme religieux et sa critique, etc.

Bref, avant de condamner Mme Pécresse, peut-être aurions-nous pu nous donner le temps d’instruire le procès qu’elle pourrait mériter (ou non).

Des droits de l’H/homme

Cet après-midi, écoutant France Culture (pour “Les chemins de la philosophie” devenu “Avec philosophie”, émission consacrée cette semaine à Claude Lefort) en me baladant du côté du Daubenschlagfelsen, je suis amené à me formuler la pensée suivante : 

Que ce soit en société ou en entreprise, les droits de l’Homme ne peuvent garantir les droits des hommes (des femmes, des minorités, des ‘racisés’, des LGBTQ+, etc.) qu’aussi longtemps que ceux-ci sacrifieront aux droits de l’Homme : l’Universel ne peut défendre la singularité qu’aussi longtemps que celle-ci se reconnaît dans cet Universel.

Le primat d’une naissance, d’une religion, d’une culture particulière ne pose aucun problème pour peu qu’elle promeuve la primauté du commun à construire.

Laïcité : d’un sacré l’autre

Qui voudrait parler laïcité ou religion, voire interpeller des croyants sur leur religion devrait se souvenir que presque tous les croyants, sans que leur avis ait été demandé,  auront été, au cours de leur enfance, élevés dans la religion de leurs parents, famille ou pays (au cas où il s’agirait d’une théocratie ou d’un pays n’autorisant qu’une seule religion). 

Et donc, très naturellement, même si nul n’est ce qu’il naît, on s’identifie à ce qu’on croit être (à ce qu’on nous a fait devenir), à ce qu’on croit croire, avec ceux qui partagent les mêmes croyances dans lesquelles on aura été élevé.

Ainsi, sous nos laïques latitudes (où l’on peut théoriquement choisir de croire ou ne pas ou plus croire), parmi les croyants s’identifiant ou identifiés comme tels, rares seront ceux qui, sans avoir eu d’éducation religieuse préalable, auraient choisi, une fois adulte et toute réflexion faite, de croire en un Dieu unique au culte duquel ils se rallieraient. [Je distingue adhésion à un tel monothéisme de ce qui relèverait de diverses quêtes personnelles ou ralliements pseudo-mystiques plus ou moins épisodiques ou superficiels].

Et ce n’est donc pas pour leur choix, mais pour ce qu’ils estiment leur identité que l’énorme majorité de nos croyants ne pourraient que se sentir existentiellement attaqués, stigmatisés, humiliés ou insultés lorsqu’on insulterait, à leur yeux, leur religion, leur Messie ou leur Prophète..

 Il se trouve qu’en terres chrétiennes, et sans remonter à divers courants contestataires ou “hérésies” des siècles précédents ni évoquer l’histoire d’autres civilisations, ce sont des chrétiens (protestants) qui ont su se révolter contre des autorités chrétiennes pour Réformer leur église (16e siècle), puis encore des chrétiens (notamment en France, au début du 20e siècle) qui, dans la logique de leur devise républicaine et des ‘Lumières’ d’une rationalité universalisable ont institué la séparation de l’Etat et des Eglises, posant ainsi  le principe d’une laïcité garante de la libre pensée (de croire ou ne pas croire) de chacun.

On imagine bien que ces Français n’auraient guère apprécié qu’un prosélytisme exogène, étranger à leur monde, se soit permis de venir leur dire comment ils devaient pratiquer leur religion, interpréter leurs textes sacrés ou en modifier les rites ou traditions, voire y renoncer. Une personne identifiée comme non-membre d’une communauté n’aura guère de chance d’influencer utilement un compatriote ou un hôte de cette communauté en vue de son émancipation ou autonomisation intellectuelle par rapport à ses croyances ou identifications.

Même si on leur expliquait que ce n’est pas eux, en tant que personnes qu’on interpellerait, mais seulement  leurs croyances ou leur prosélytisme, nos compatriotes ou hôtes s’identifiant à telle religion ou religiosité mise en cause se crisperont d’autant plus dans leur identité religieuse qu’ils s’y sentiront attaqués ou stigmatisés eux-mêmes. 

D’ailleurs de quel droit, à quelles fins voudrions-nous influencer tel croyant ou pratiquant ? Parce que nous l’y estimerions malheureux ou aliéné et que par fraternité humaine nous voudrions lui permettre de s’émanciper, ou, autre éventualité, parce que nous le trouverions agressif dans son prosélytisme ou dangereux dans son extrémisme ?

Sans doute que seuls des intellectuels identifiés comme membres de la communauté religieuse concernée pourraient peut-être faire évoluer les idées et croyances de leurs coreligionnaires… Mais eux-mêmes seraient dans un premier temps tellement peu nombreux qu’il sera aisé aux orthodoxes rigoristes au prosélytisme agressif de faire pression sur eux (par des campagnes de dénigrement ou menaces de mort voire exécutions) ou de les traiter d’apostats n’ayant plus droit à débattre d’une religion qu’ils auraient trahie. 

En outre, si la religion en question passait pour celle des pauvres et des victimes d’un système exploiteur, serait-il étonnant que des humanistes bienveillants ou “éveillés” ne soient pas les derniers à dénoncer toute critique de cette religion voire à intenter à ces critiques des procès en racisme (au cas où cette religion serait exogène) ?  

Bref, on peut parier qu’un Dieu (qu’on ne cesserait d’ailleurs de prêcher dans de plus en plus de lieux de culte) et les coutumes par lesquelles on se soumet à Lui resteront voire deviendront d’autant plus vivaces que des étrangers à la communauté s’évertueraient à les questionner, relativiser voire caricaturer. 

Cependant, quand on voudrait défendre le droit de chacun à la liberté de conscience, comment ne pas considérer un prosélytisme religieux qui pousserait à une assignation identitaire liée à une naissance ou une origine (voire une ‘race’ comme le feraient volontiers certains) comme un adversaire de notre commune humanité et de la commune raison que nous prétendons y partager ?

Sous l’égide d’une laïcité qui le protège (comme elle est censée protéger toute liberté de penser, de croire ou de ne pas croire et avoir le droit de le dire), un prosélytisme religieux redynamisant (parfois mortellement) des courants théocratiques, obscurantistes et oppresseurs, ne mériterait-il pas d’être dénoncé ?

N’aurait-on pas raison de rappeler qu’une religion n’est qu’une idéologie que l’on doit pouvoir critiquer comme toute autre idéologie (surtout lorsqu’elle se veut holiste ou totalitaire comme beaucoup de monothéismes) et non une ‘race’ ou une identité à laquelle on serait assigné ?

Partout se constate le retour voire la survalorisation mythique du « Je suis qui je suis, et nous sommes fiers de l’être », surtout, et c’est plus pervers, si l’on peut inscrire cette revendication identitaire dans quelque victimisation, parce qu’on serait « issu d’un peuple qui a beaucoup souffert », d’un pays (dé)colonisé, d’une région ou d’une religion méprisée, d’une ‘race’ humiliée ou d’un deuil commun dont on pourra, fût-ce des siècles durant, partager le ressenti(ment).


Éduqué depuis l’enfance dans tel “religiron” natal, à la fois giron et religion, on s’identifie fatalement à cette religion et l’on prendra toute critique de cette religion, de cette culture, de cette idéologie, comme une critique de soi-même. Comme tout communiste aura longtemps (et assez logiquement) considéré toute critique du Communisme comme une critique des communistes. Même quand cette critique du Communisme (éventuellement émise par des communistes) ambitionnait juste de permettre aux communistes de s’émanciper d’un conditionnement idéologique aliénant.

Puisque, en toute logique, une aliénation est censée vous rendre étranger à vous-même, tout en vous assignant à cette aliénation où vous vous reconnaîtriez (par exemple comme membre d’une ‘classe sociale exploitée’ ou d’une ‘communauté racisée’, etc.), qu’on me dise comment je pourrais aborder la personne avec laquelle je voudrais entrer en relation dialogique (où chacun à la fois s’enrichit et construit du commun par le dialogue avec l’autre en soi et le soi en l’autre).

Une chose est sûre, un mal est certain : à vouloir libérer quelqu’un d’une assignation où nous verrions une aliénation mais où lui-même placerait son identité, on ne peut que le heurter et, au sens propre aussi, se l’aliéner au moment même où nous voudrions nous en faire un frère en humanité.

Pour sortir de cette impasse, gardons-nous donc de penser que la personne à laquelle on prétend s’adresser en toute fraternité serait victime d’une aliénation dont nous devrions (au nom d’une science qui nous serait propre et par laquelle nous lui serions supérieurs) nous faire un devoir moral de la libérer. D’ailleurs, suis-je moi-même sûr d’être non aliéné (par quelque mécréance, par exemple) et libre de penser mon frère victime d’une aliénation dont je m’autoriserais à vouloir le libérer ? Ne dois-je pas me mettre moi-même à la question avant de m’autoriser à questionner autrui ? Ne devrais-je pas renoncer à ce que je pense légitime d’être (un militant pour les droits de l’Homme, par exemple) de crainte de heurter ou blesser quelqu’un qui trouverait légitime que l’Homme ne soit pas libre mais soumis à quelque divinité qui aurait dicté Ses lois via quelque Élu ou Prophète ?

Cependant, puisqu’il est question ici de Droits de l’Homme et de libertés, ne serait-il pas aisé et légitime de distinguer le discours qui prétend imposer des interdits de celui qui prétend défendre des libertés ? Qui peut le plus aisément se targuer de défendre les droits de ses frères humains, celui qui les assigne à leur naissance (et au ‘religiron’ natal) ou celui qui leur ouvre le chemin de l’autonomie ?

Mais alors, comment ne pas dénoncer une laïcité, censée garantir les libertés religieuses, qui viendrait poser des interdits à l’expression religieuse (vestimentaire, par exemple) ? Comment a-t-on pu envisager d’interdire l’affichage public d’une filiation ou d’une appartenance religieuse au nom de la laïcité ? Comment, si vous autorisez l’expression publique de leur religion à vos hôtes ou compatriotes, vouloir l’interdire à leurs propres enfants dans certaines enceintes ? Saurez-vous leur expliquer que c’est parce que ces “enceintes” seraient plus sacrées que d’autres lieux publics, seraient des sanctuaires aussi sacrés que d’autres sanctuaires,  voire où on en appellerait à un sacré plus sacré que le sacré des différentes religions ? 

Ce n’est donc pas au nom de la laïcité, garante des libertés religieuses ou irréligieuses, qu’il faudrait prétendre imposer certains interdits, mais au contraire au nom d’un sacré supérieur à toutes les religions. : celui de ne pas en avoir.

Dans le même ordre de réflexion, j’invite aussi à lire cette analyse de Catherine Kintzler sur son site Mezetulle, et le commentaire que j’y ai proposé :

Rajout fin décembre après une réflexion d’historien sur le blasphème parue dans le Monde :

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2024/09/29/religion-a-l-ere-des-medias-de-masse-les-scandales-de-blaspheme-generent-une-veritable-machine-identitaire-alimentant-un-suppose-choc-des-civilisations_6338902_6038514.html

Importante me semble cette notion développée par l’humanisme des Lumières, de « la sacralité de choses nouvelles – la nation, la République, etc. – qui jusque-là n’étaient pas regardées comme sacrées ».

Ce n’est pas au nom de la seule laïcité (garante tant des croyances que des incroyances) que doit se mener la lutte contre le « sacré » que certains prétendent imposer au nom de leur religion, mais plutôt au nom d’un autre sacré, par exemple celui des droits de l’Homme, de la liberté (de s’instruire et de penser), de l’égalité (entre humains), de la fraternité (indépendante de toute assignation identitaire), du droit de chacun de participer à la commune démocratie, etc.

La tragédie qui menace un pays comme la France (et d’autres en Europe), c’est que certains s’autorisent (voire sont encouragés) à s’identifier par leur religion, alors que d’autres se l’interdisent et s’identifient à une culture où ils ne veulent plus se voir menacés par des tabous, superstitions, ou autres chaînes dont ils se seraient libérés.

Pour le droit d’être ADULT

Je m’étais promis de ne plus perdre mon temps à venir alimenter ce blog, faute d’avoir pu le voir devenir un lieu d’échanges avec d’éventuels lecteurs.

Mais j’y reviens, une fois de plus, parce qu’en même temps que le désespoir lancinant que m’inspire l’évolution politique de notre pays, une profonde colère m’étreint depuis la lecture de cette information, parue dans le Monde :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/10/04/des-membres-d-ultime-liberte-bientot-juges-pour-avoir-importe-des-medicaments-d-aide-au-suicide_6343602_3224.htm

Suite à cet article, j’ai proposé deux commentaires que je souhaite reporter ici, tant pour les mettre en partage que pour en garder date et trace en vue de l’éventuel dossier judiciaire qui pourrait être ouvert contre moi si jamais j’adhérais à cette association :

Est-ce qu’en adhérant à l’association « Ultime Liberté »,
je peux être tenu pour complice de leur volonté ‘criminelle’ (sic) d’acquérir des “substances vénéneuses illicites” en vue de servir les dernières volontés librement exprimées par un agonisant ou la victime d’une maladie dégénérative incurable dont on ne voudrait pas subir les souffrances ou la torture jusqu’au bout ?

Cette vaste opération policière n’est-elle pas une forme d’intimidation politique ‘illibérale’ destinée à dissuader des gens de militer pour le droit au suicide médicalement assisté ?

Et, dans ce cas, ne sommes- nous pas face à une atteinte à la liberté de penser ainsi qu’à la liberté d’association pourtant constitutionnellement garanties ?

En fait, à lire le détail des poursuites judiciaires engagées contre cette association, c’est bien le coeur de leur démarche qui semble être incriminé.
Voici le 1er § de leur communiqué du 18 août : 

https://ultimeliberte.net/wp-content/uploads/2024/08/Communique-Ultime-Liberte-_-affaire-de-Grenoble.pdf

 » Deux adhérents de 81 ans, tous deux militants de longue date d’Ultime Liberté, ont été mis en examen et placés sous contrôle judiciaire, vendredi 16 août, à l’issue de leur garde à vue, pour 4 chefs d’inculpation :  deux liés aux actes du 14 août 2024 « exercice illégal de la profession de pharmacien », « provocation au suicide », et deux liés plus globalement à l’action menée au sein de l’association du 14 août 2018 au 14 août 2024 : « propagande en faveur de produits préconisés comme moyens d’aide au suicide » et « publicité en faveur de produites préconisés comme moyens d’aide au suicide ».« 

PS : explication de mon titre : Plus d’une fois j’ai signalé à l’ADMD (dont je suis adhérent depuis des années) qu’il serait plus judicieux de se présenter comme l’ADULT (Association pour le Droit à l’Ultime Liberté d’en Terminer) plutôt que comme l’ADMD (Association pour le Droit à Mourir dans la Dignité). En effet, j’estime qu’il n’est pas prudent (ni philosophiquement, ni moralement, ni politiquement) de permettre que, sur cette question de fin de vie, soit ouvert un périlleux débat sur l’éventuelle dignité ou indignité de personnes malades en fin de vie ou en cours de maladie dégénérative incurable.

Enième tentative de (re)cadrage

Face au confusionnisme actuel (Cf. Philippe Corcuff) qui ne permet pas toujours, lorsqu’on entend quelqu’un parler, dérouler ses critiques ou développer ses convictions antisystème, de savoir s’il est électoralement de gauche ou de droite, s’il est un “disrupteur” réactionnaire ou progressiste, s’il est un national-identitaire retranché ou un transhumaniste intersectionnel tranchant, il me semble qu’on devrait pouvoir en revenir à certains fondamentaux sur lesquels reconstruire une démocratie ‘dialogique’ (celle qui ne trouve sa logique et son efficacité que dans l’échange et le dialogue entre démocrates se reconnaissant tels).

Je proposerais donc de distinguer/opposer 

“universalisme émancipateur” vs “particularisme assignateur”

pour affirmer : 

Nul n’est ce qu’il naît, nul n’est assigné à une origine, une race (?), une classe, une foi : d’où que tu viennes, qui que tu sois, quoi que tu croies, et quoi que tu aies vécu, nous sommes de la même espèce et pouvons nous rencontrer, vivre ensemble, mutualiser nos savoirs, mutuellement nous éduquer (c-à-d nous sortir chacun de soi pour nous conduire vers du nous), coopérer à une oeuvre commune, nous estimer, nous aimer voire nous reproduire ensemble.

Nous pouvons, certes, les uns et les autres, voire les uns contre les autres, nous dire d’où nous venons, parler de ce à quoi nous avons échappé ou que nous aurions réussi, nous dire fier(s) de ce dont on nous aurait fait honte, ou ne pas en parler :

Mais, plus important que le souvenir de chacun est l’avenir à construire ensemble,
plus important que les passions subies, le possible promu.

Ecole : Libre d’interdire ?

Voici le point où j’en suis venu de ma réflexion sur la question du prosélytisme religieux à l’école, question redevenue d’actualité en cet automne 2022 :

Nos jeunes provocateurs ados en quête identitaire ou existentielle (qu’ils soient pions manipulés par des islamistes ou juste ados en quête de provocation ou d’intégration communautaire ou ‘tribale’ voire d’existentialisme numérique) permettent de pointer d’éventuelles limites ou failles de la loi de 2004 : comment décider si un affichage vestimentaire relève de la futilité d’une mode ‘djeuns‘, du sérieux d’un prosélytisme religieux ou idéologique, d’une contestation séparatiste de gens qui au nom de leurs origines familiales ‘exogènes’ tiendraient, tout en fréquentant une école d’ici garante de leurs droits, à afficher leur droit d’être des ‘pas d’ici’, etc.

Peut-on laisser enseignants ou directeurs d’établissements scolaires se perdre dans des casuistiques (détermination des éventuelles intentions – ce qui peut exposer en outre au procès d’intentions) les exposant à des dilemmes qui les condamnent soit au ridicule (faire raccourcir une robe, une barbe ?) soit à l’autoritarisme “facho” ou “islamophobe” ?

La loi de 2004 (dont j’étais alors un partisan) me semble maintenant devoir affronter de nouvelles transgressions : aussi longtemps que seul le voile (islamique) était le drapeau de l’islamisme, il était facile d’en dénoncer à la fois le prosélytisme religieux et l’inégalité sexiste (quand seules des filles étaient les vecteurs et les victimes de la conquête islamiste). On en voit les limites maintenant que toutes sortes d’accessoires vestimentaires (chemises, robes, pantalons, etc.) voire pileux demain (barbe ?) permettent aux islamistes (et à leurs affidés de tout genre) d’afficher leur prosélytisme, leurs préférences identitaires, communautaires, cultuelles ou idéologiques.

L’imposition d’un ‘uniforme’ serait-elle une piste ? Genre tablier unisexe en coton biologique ? Suffisamment long pour couvrir les robes les plus longues ? Et nos élèves, entrant à l’école, auraient le sentiment d’entrer au couvent ou en colonie pénitentiaire ? Plus de crop-top ? Plus de string rose débordant d’un pantalon taille basse ? Plus de jean d’une marque prestigieuse aux jambes déchirées pour signifier la misère du monde ?

N’est-ce pas plutôt le libéralisme vestimentaire le plus total, voire le plus anarchique qui pourrait nous ouvrir des perspectives, à la fois pittoresques ou libertaires des plus créatrices ? On sait qu’une mode, c’est ce qui se démode. Souvenons-nous des piercings et autres gothismes de naguère (auxquels on aurait pu trouver à redire, ne serait-ce que pour des raisons sanitaires). Imaginons les futurs tatouages par lesquels chacun affichera ce qu’il penserait être son moi profond, voire ses convictions religieuses ou idéologiques, etc. etc.

Sauf que, en l’occurrence, ce qui nous interpelle ici n’est pas une question de mode juvénile diversement manipulée par des médias ou autres influenceurs en quête d’un marché à conquérir mais d’un prosélytisme idéologique en quête de pouvoir et d’esprits à coloniser. Ce prosélytisme qui cherche à manipuler ou à enrôler les plus faibles, les plus influençables devrait nous être particulièrement odieux et donc à combattre.

Comment le combattre ? Du moins de quel côté organiser la meilleure résistance (à défaut de la meilleure attaque, puisque nous ne voulons pas être des va-t-en-guerre) ? La meilleure résistance, on le sait en physique, c’est celle qui ne laisse pas du tout passer le courant. En l’occurrence, ce serait l’interdiction totale de tout ce qui, de près ou de loin, du haut jusqu’en bas, à tort ou à raison, pourrait laisser penser à quiconque qu’on serait devant du prosélytisme vestimentaire religieux ou commercial (car il n’y a pas de raison qu’on ferme l’école à la religion et qu’on la laisse ouverte à l’idéologie prônant un consumérisme commercial écologiquement fort nocif).

Et donc, en milieu scolaire ou éducatif (de la maternelle jusqu’au lycée, des salles de classe aux cours de récréations, des gymnases jusqu’au sorties pédagogiques, bref en tous espaces ou situations où sont censés être éduqués des mineurs) rien de ce qui pourrait être interprété comme un vecteur de propagande idéologique, religieuse ou commerciale ne serait toléré.

Sauf que nous devrions bien nous douter que là où il y a mur, il y aura murmure, que là où l’on voudra endiguer, des infiltrations seront tentées et des tunnels creusés, et qu’à l’interdit le plus strict (dont il sera facile de dénoncer le ridicule ou le ‘fachisme’) la créativité libératrice la plus fantaisiste saura opposer ses provocations et transgressions.

Le libéralisme idéologique, les “Lumières” au nom desquelles nous avons su mettre à jour sinon inventer (au sens étymologique) des ‘Droits humains’ universels pourrait-il nous permettre, aujourd’hui, de poser des interdits à l’expression de nos enfants, qui ne seraient donc pas des ‘humains’ dignes du respect de leurs droits (comme on ne manquera pas de nous l’objecter) ?

Oui. Ces interdits sont à oser, à poser, comme on pose des jalons, comme on propose un cadre. Justement parce que nous savons que nos enfants sont des humains en devenir et qu’au nom même de cet avenir, de ces droits universels dont ils doivent pouvoir jouir à vie, nous devons les protéger de ceux qui, au nom de droits particuliers (familiaux, communautaires ou coutumiers), les engageraient dans des parcours voire des ornières où leur développement ne pourrait qu’être entravé. Ne confondons pas le chemin de la liberté avec ses ornières.

Reste néanmoins fort à craindre que si l’on voulait interdire tout ce qui, de près ou de loin, pourrait valoir affichage de convictions religieuses ou d’idéologies politiques quelconques, voire d’adhésion à des clans, tribus (via des exhibitions liées à des marques commerciales) ou gangs (via des tatouages), nous n’arriverions jamais à envisager tout ce qui pourrait être inventé pour provoquer le système, le ridiculiser ou le faire passer pour ‘facho’, totalitaire ou diversophobe.

Sans doute que seule la plus créatrice ou libertaire des anarchies vestimentaires pourrait nous sauver de ces dilemmes. Les Lumières ne peuvent briller que là où nulle pensée, si obscure nous semblera-t-elle, n’est mise sous le boisseau.

A condition qu’on permette à l’enseignant de soulever ce boisseau pour permettre à l’esprit qu’on y enfermerait de se libérer.