[je propose ici une vingtaine de poèmes et prosèmes, écrits pour l’essentiel au tournant du siècle dernier :
quitte à ce qu’ils restent dans des tiroirs, autant qu’ils le fassent ici, dans ce genre de public tairoir]
La chauve-souris
Est-elle chauve-souris ?
Est-elle souris-ailée ?
N’est-elle pas seulement
papier jeté au vent ?
Elle ne sait pas.
Elle palpite,
n’ose pas
comme d’autres ailés
de fougueux essors vers des zéniths assurés.
Elle ne vole pas,
elle froisse dans l’air
ses moignons parcheminés de soie.
Elle ne vole pas,
elle pérégrine au seuil des échos
dont le monde vibre
à ses tremblantes questions.
Elle ne vole pas,
elle chavire entre ses rêves
et ses dérives.
Elle ne vole pas,
elle patauge dans l’air
comme un noyé dans l’eau.
Elle ne vole pas,
elle tremble d’être
où elle est.
Elle attend que les autres,
les oiseaux de haut vol,
tout glorieux de leurs essors luciférés
aient regagné leur nid.
Dans les crépuscules subtils et désertés
où s’allument encore des aubes de pollen,
elle s’enivre de sa transe échevelée
et se livre à la nuit comme on lit un poème.
1996
Du doux dit des doutes
S’il t’est des jours
où, décidément,
tu sens que tu as été fait
(à tous les sens du mot)
S’il t’est des jours
où tu as envie de te rendre
(à tous les sens du mot)
S’il t’est des jours
où tu te dis jusqu’à la nausée
no say no way ou no future
(car même les nausées ont leurs modes
et leurs moules
voire leurs patrons)
S’il t’est des jours
où tes doutes t’étouffent
sous la ouate plombée
de leurs mille coites voix
Sache que ton doute au moins
est doux à autrui
plus doux que tes vérités
tes vérités avérées
tes vérités révélées ou héritées
tes vérités sévères et ridées
toutes taiseuses de rires
Et fais-toi parfois cette grâce
d’être toi-même cet autrui
que ne dévoreront pas
tes voraces vérités
juillet 1996
Land und Elend
Rouler comme un dé
du religiron natal
Et toute la vie brandir
comme un gros lot
cet aléatoire grelot !?
Ton fœtus te soit-il ton futur ?
Tu n’es ni d’une maison, ni d’une saison
tes oraisons ne te soient pas tes raisons !
Si tu enterres tes morts,
est-ce pour qu’ils minent
jusqu’à la fin des temps
la terre des vivants à venir
et ruminent dans ta bouche
les mots mamelus
de leurs farouches fidélités ?
Toten, Totem.
Toujours te mentira la terre
si tu n’apprends à te la taire
Es schweige die Welt
Sein sofortes Wort
Seine geschwinde Gewalt
1996 – 2024
LANGUE(S)
Un jour, je sens soudain que j’ai, en bouche, une langue
qu’on m’y a enfoncée. C’est ma langue. Je déglutis.
D’abord la langue de ma mère, de mon père, de ma grand-mère.
(Ich weiss nicht was soll es bedeuten)
Ils sont tous morts.
( dass ich so traurig bin)
Je suis encore vivant.
Avec ma langue dans la bouche.
(Ein Märchen aus uralten Zeiten)
Ma langue qui, depuis, a poussé jusque dans mon cœur.
(das kommt mir nicht aus dem Sinn)
J’ai appris mes prières dans ma langue de cœur.
J’ai appris le Skat aussi dans cette langue de cœur,
et Dieu sait que l’oncle qui m’apprit ce jeu, en avait, du cœur.
Il en est mort d’ailleurs, du cœur :
(Il était verrier, mon oncle, il a donné tout son souffle au cristal.
Au prestigieux cristal de Saint Louis.
Sa langue, et son cœur, c’est dans le cristal qu’il les a soufflés.
–So hat er sin Leve fort geblasse–
On ne lui demandait pas son avis, ni quelle langue il parlait,
on lui demandait juste de souffler de tout son cœur dans du verre
pour que ça soit joli sur les tables de clients prestigieux
qui ne se souciaient ni de sa langue ni de son cœur)
Et, quand je parle cette langue, je ne sais pas toujours
si c’est ma bouche ou mon cœur qui parle.
Je parle. C’est moi.
Le moi d’émois enfouis, le moi d’une enfance momifiée.
*
La langue que je vous parle ici est l’autre,
qu’on m’a davantage mise sous les yeux que dans la bouche
Elle est sortie des ailes de papier de mes cahiers d’écolier.
Depuis le temps, elle a poussé jusque dans ma tête.
J’ai appris par cœur des poèmes et des hymnes glorieux dans cette langue de tête…
Des poèmes pour le cœur et des hymnes pour le souffle…
C’est d’ailleurs la langue que d’autres tétèrent aux lèvres de leur mère :
Toute langue est maternelle. Toute langue fut un lange :
Tous les mots sont mamelus et pleins d’odeurs souveraines
quand on sait les sucer jusqu’au bout petit bout fourchu de leur racine
enfouie…
Je sais que c’est moi aussi qui vous parle quand je parle cette langue-là.
J’ai une langue de cœur.
J’ai une langue de tête.
Ai-je la langue fourchue ?
Mais…
Le goût du lait sur mes lèvres,
l’effluve lourd et chaud de l’étable,
l’âcre remugle de la potée pour cochons,
qui mijotait tout l’après-midi sur le grand fourneau de la cuisine
(et que seuls peuvent connaître ceux qui comme moi auront fait leurs devoirs dans ce genre de cuisine !)
l’odeur du foin, de la terre retournée,
la poussière de la paille sèche enfourchée,
et le goût de ces pomme sures et précoces qu’on croquait au temps des moissons…
Tout cela, il ne m’a été donné nulle langue pour le dire…
Ni langue de bouche, ni langue de cœur, ni langue de tête.
L’animal, lui non plus, n’a pas de mots
pour dire ses ruminations mornes ou placides,
ni ses absences ni ses émois.
Nous avons tous, au fond de nous,
au fond de notre gorge, de notre moelle, de nos tripes
des mots inouïs, des mots indicibles,
les mots impossibles des émois à-ni-mots.
Les rescapés d’Auschwitz ou d’autres camps écrivent souvent, dans leurs rares livres,
qu’ils doutent de jamais trouver les mots qui leur permettraient de dire…
qu’il doutent d’être jamais entendus s’ils pouvaient trouver les mots pour le dire…
Peut-être que, sous l’homme écorché vif d’épuisement et d’horreur
était-ce l’animal indicible que l’horreur avait dénudé ?
Je ne sais pas… Je me pose juste cette affreuse question.
Ou plutôt, cette affreuse question me pose là, me dépose là,
las d’une lassitude, elle aussi indicible…
Chacun de nous, s’il sait un peu se guetter,
peut sentir cet animal s’agiter,
s’agiter indiciblement, s’agiter encore…
sans se trouver les mots pour se dire…
Il s’en soucie d’ailleurs peu, l’animal,
quand, au fond de nous, il se met en gamberge ou en goguette.
Il est Celui qui est.
Celui qui nous fait dire « Je suis qui je suis« .
Il est notre esprit de corps,
qui s’ébroue et s’exalte si vite et si fort
quand la meute crie avec lui.
(la meute, qui sait seulement se hurler et s’ahurir
du tohu-bohu têtu de ses transes)
Vous qui n’avez jamais eu qu’une langue,
langue de bouche, de cœur et de tête,
mieux que les miens, vos mots prennent leur essor
et s’envolent sans effort
dans la ronde affable qui les fête.
Aux mots faciles, esprit labile ?
Oh ! Puissiez-vous entendre avec intelligence
les trébuchantes malédictions
du petit, du simple, et parfois du farouche,
à qui les mots à dire sont sidiffiles !
Celui que piétine le claquement mécanique
des langues de bois médiatiques,
qui lui disent de se taire,
parce qu’On saurait mieux que lui ce qu’il aurait à dire.
Seul l’esprit de corps
(qui ne se soucie guère/guerre de chercher des mots)
saurait traduire encore
ses émois et ses maux.
A qui ne resterait que cette langue des tripes,
ne vous étonnez pas des spasmes qui le saisiraient
ni des rages muettes que d’une voix sournoise
il déposerait au fond des urnes.
Méfiez-vous des criardes mutineries
des mutilés de la langue !
1997
D’ici et d’ailleurs
Suis-je d’ici ?
Suis-je d’ailleurs ?
Ou seulement le présent
de mes nulle part ?
Je ne sais pas.
Entre mes ne plus et leurs ne pas
entre leur Histoire et mes hasards
je ne suis qu’un état de fait
à la croisée de méfaits d’Etats.
Qu’importe d’où je viens :
dites-moi où aller ensemble.
Qu’importe qui je suis :
dites-moi que vivre ensemble.
Que sommes-nous sinon chair de nos rêves
ou charpie de nos cauchemars ?
Quel enfer chauffe
sur ces affiches criardes où brûle la haine ?
Pourquoi dois-je trembler d’entendre
ce que j’entends ?
Où sont donc les braves gens
qui secoueraient enfin la tête
et enverraient hurler au vent
leurs vociférants faux prophètes ?
Pourquoi serions-nous toujours
les autres des uns,
et pas, tout simplement, frères humains
dont les doigts unis tisseraient les méridiens
d’une planète où mûrir nos lendemains ?
(reprise en chanson) :
Suis-je d’ici ?
Suis-je d’ailleurs ?
Ou le présent
de mes null’ part ?
Pour circuler
faut être objet
si t’es un homme
tu passes pas !
Faut pas seul’ment
avoir l’ visa
faut le visa-
ge c’est dommage.
J’suis citoyen
mais ça s’voit pas :
les gens ne voient
que le faciès !
Quel enfer chauffe
sur ces affiches ?
C’est quoi c’ Führer
qui fait fureur ?
Tu me deman-
des d’où je viens
dis-moi plutôt
où c’est qu’on va.
J’suis pas d’ici,
J’suis pas d’ailleurs,
J’suis l’frère humain
de tes demains
Avril 1998
RU(I)NES
Dirais-je un jour mon goût des ruines, ma Quête de la Ruine…
de la pierre perdue, croulante, matière (re)crue,
fantôme d’une forme, fantasme d’un fragile façonn[âge]
retravaillé par la patience et patine et pattes [ et griffes ]
et pâte de la vie…[aux infimes, capillaires et intimes fermentations].
Temps matérialisé, perdu et se (re)créant,
se concrétisant, se concrétionnant entre le minéral et le végétal,
où l’inerte et l’alerte, et parfois l’allègre,
se mêlent, s’émiettent, s’embrassent et s’en-lassent.
Libido onirique, s’ironisant de ses mémoires,
languides étreintes entre ce qui fut et ce qui fuit,
ce qui reste et ce qui se rêve,
où la mort se moire entre le suint d’une sève
et l’éclat d’une usure
où se voit et se vit ce que de soi on ne peut ni voir ni vivre
de soi-même s’affaissant dans le vide toujours vêlant
entre le voulu et le révolu de la vie…
[1999]
Dans quel état j’erre ?
Ni moins out ni in qu’un trou noir
aux confins du cosmos
qu’un arbre aux lisières de la plaine
où s’embrume la lune.
2000
Des sourires du temps
Atrium récoltant les météores
irriguant les pavés blafards de nos cours
s’infiltrant au fond des fins fourbues
de nos vies rêvées toujours (à suivre)…
Laisse vomir sur ton toi(t) le vaste ciel
abreuvant de ses déraisons fertiles
tes futiles quotidiens
Aléas de la Mare nostrum
où tant de vies voguèrent ou nagèrent
au fil des siècles et des millénaires…
Quel âge as-tu ?
Celui de l’humanité, pardi !
L’âge de nos mémoires, de nos oublis,
La poussière des palais antiques,
le vent qui la balaya,
les histoires qui s’en firent fêtes ou défaites,
tout encore (en)chante en nous le rêve humain
d’être là, dans les étymo(ts)logies féeriques nées du fatum ancien
où les sens des-faits vibrent encore tacitement
dans les mots tissés au fil des fibres les plus infimes de nos cultures,
incinérations empotées des musées
miettes des mots-mis donnés à manger à la pierre
Le sourire de l’homme est éternel pour qui sait le lire
sur les dents de l’ancêtre mort ou du voisin saluant.
L’impensé de nos mo(r)ts n’attend qu’une lecture
pour se tisser dans l’humanité immémoriale
31 12 2000
P i ï l l e ! P i ï l l e !
[Rappels prosaïques :
La buse variable piaule.« On ne saurait faire d’une buse un épervier ! »
Contrairement au faucon, la buse, butée à butiner le ciel, ne peut être dressée pour la chasse au vol.]
Piïlle ! Piïlle ! Au point du ciel
Où te porte ton plaisir
Désir de chasse ou d’amour
Qu’importe
Piïlle ! Piïlle !
Piïlle ! Piïlle ! Au point du ciel
Où s’amusent et se désabusent
Les frissons énamourés de tes cris
Piïlle ! Piïlle ! Au point du ciel
Où tu enroules tes cercles
Autour des nues cumulées
Qu’entasse le vent.
Piïlle ! Piïlle ! Au point du ciel
Où s’auréolent les esprits sauvages
Des dieux oubliés
Que ton vol encense inlassablement.
Piïlle ! Piïlle ! Au point du ciel
Où palpitent tes essors
Que lisent les auspices
En quête de destins
Piïlle ! Piïlle ! Au point du ciel
Où tu t’enfonces
Galet jeté dans l’écume
Des hautes marées des nues
Piïlle ! Piïlle !
Grésille noir diamant
Sur les plages sombres
Du disque rayé des nostalgies
Dont tu déroules les rumeurs
Où tu t’éparpilles
Piïlle ! Piïlle !
As-tu su placer les pions
Que les hasards les plus co[s]miques
Ont parfois glissés dans ton jeu ?
Ou bien graphomane cynique
T’es-tu juste gratté pour étaler du Je ?
Quelle hospitalité
Auras-tu accordée
Aux mots mages lointains
Qui te tendaient la main ?
Dans la male conscience
Des échos solitaires
De ton palais désert
Ont-ils perdu leur sens ?
[août 2002]
Des faits et défaites
Portées des petites envies accoucheuses de vies
Avez-vous laissé le co(s)mique des hasards les étreindre
Les biser baiser butiner du miel des rencontres ?
Ou bien ours mal léché vous êtes-vous juste gratté dans votre antre ?
Avez-vous offert aux mots gorgés de l’abondance de vos vi(d)es
la voûte d’un palais barbare où ils pussent éclater de leurs ris et ruts ?
Ne vous êtes-vous pas seulement soucié de vous couvrir ?
Alors qu’il eût fallu tenter quelque architexte
ouvert au Vivant
dont les radicelles à la moelle enfouie des océans
eussent sucé le sel subtil des sagesses anciennes
Qu’importe que vos mots (méd)usés
N’eussent ni tout prévu ni pourvu,
d’autres y eussent puisé le suc d’une extase propre
à les faire gicler d’une abondance nouvelle
La vie n’eût-elle pas ainsi été faite/fête ?
Du dessein des hasards
Ces hasards singuliers, et pourtant si sensés,
(Que même un romancier jamais n’aurait osés !)
Ces possibles imminents, ces vécus presque en train,
Que la vie complice vous glissait dans la main,
Dans quel remous négligent ont-ils chaviré ?
Par quels fiers à quoi bon ont-ils été noyés ?
Pourquoi les mots n’auraient-ils plus la vive sève
Dont s’irriguait l’arborescence de nos rêves ?
S’est-on déjà, comme un arbre devenu souche,
Minéralisé dans son squelette farouche,
Mâture haut dressée, inutile gréement
Dont la voile étiolée n’offre plus prise au vent ?
*
Cependant à l’horizon les vagues brasillent,
La houle vous hèle, les étoiles scintillent
Et dessinent jusqu’au cœur noir de l’océan
Les promesses balisées par leurs feux tremblants.
Il suffirait d’acquiescer à cette dérive
Pour qu’une page nouvelle encore s’écrive.
Dans le texte ainsi tissé par on ne sait quoi
(Par quelque Parque adolescente enfouie en toi ?)
Au flot des pages on arriverait quelque part,
Quelque part où quelqu’un serait sur le départ…
Et tous les dieux et les destins se (dé)feraient
dans ces mots à peine nés qui les toiseraient.
août 2002
L‘architexte holographe
L’architexte holographe que tissaient tes rêves,
Dont les racines à la moelle des océans
Eussent sucé le sel des sagesses anciennes,
Reste encore l’illisible et lisse palimpseste
Que les flux et refus des marées de ta vie
Auront écrit puis effacé avec le reste
Sur la plage abreuvée de ces jupes d’écume
Qu’irise un instant le ciel et que noie le sable.
août 2002
MANIFS
[en ennéasyllabes, vers impairs, s’il en est,
et rimes embrassées pour le parcours
mais croisées pour la dissolution]
La marée haute de la manif
Vient déferler dans les avenues.
D’un seul élan le peuple se rue
Et fièrement a sorti ses griffes.
Au coude à coude on se congratule
De s’être si nombreux rassemblés.
Au gré des slogans époumonés
C’est tout le vieux monde qu’on bouscule.
Foin d’arguments ou de longs discours
Aux frontons des calicots criards
Les bons mots se sont donné rencard
Et se clament le long du parcours
Les slogans plantent leurs banderilles
Dans les injustices dénoncées
La lutte finale est annoncée
La Révolution est bonne fille
Puis, dans les perspectives fumeuses,
Les banderoles fripées se roulent
Sous les bras repliés d’une foule
Qui se retire encore écumeuse.
Le peuple, si fertile fût-il,
Finit par s’écouler lentement
Au fil des boulevards où rutilent
Les splendeurs absurdes du couchant.
Printemps 2004
De l’aléa à l’amen
Aux fils dont on se file ou se défile
Aux fils dont on se tisse ou qui vous tirent
Pour s’en faire le consentant pantin
Dont croyant se défaire on reste fait
Comme un texte déchiré de se lire
Ou froissé se trouve des sens inouïs
Par le hasard de deux mots réunis
Émois de rencontre ni partagés
ni lus.
2010
Du vieux banc panoramique noyé dans la forêt ambiante
[ De retour de l’Altenberg (Pfannenfelsen dominant Neuwiller-lès-Saverne),
où, petit vieux solitaire, reposant sur le vieux banc du vieux mont,
j’avais mangé une des dernières pommes de l’automne précédent,
je me disais qu’il y avait là une possible méditation autour du thème du temps (et du monde) qui passe(nt) ] :
Ein alter Mann,
auf einer alten Bank,
auf einem alten verwaldeten Berg
schaut in die Welt hinan,
und sieht nichts mehr…
Sind es seine Augen die Ihn verlassen ?
Nein, sie könnten es noch schaffen :
es ist der Wald,
vielleicht auch die Welt,
die mit der Zeit zugewachsen ist,
und dem alten Mann
auf seiner alten Bank,
auf diesem Altenberg,
keine Zukunft mehr erlaubt…
Transposition en français :
Le vieil homme
sur le vieux banc
oublié sur le sommet emboisé
contemple de haut le monde
Mais ne voit plus rien…
Sont-ce ses yeux qui l’ont lâché ?
Non, ceux-ci feraient encore l’affaire :
C’est la forêt,
peut-être même le monde,
qui avec le temps
s’étouffe sous sa poussée
et, à ce vieillard assis au zénith qui l’enferme,
n’offre plus d’avenir.
automne 2022
[Certains disent qu’il ne faut pas « anthropomorphiser » l’arbre…
Ah bon ? Mais alors, arborer (sic) l’homme, on peut ?
Voici trois prosèmes en illustration
de cette problématique…]
Duo de VIEILLES BRANCHES
Il est des jours où l’on sait soudain
(de science sûre et transfuse)
que même l’arbre le plus lointain à l’horizon
ne poussera plus pareil
après le regard complice
dont on l’aura admiré
Arbre, qui tiens le soleil dans tes mains
pendant que mon ombre
s’allonge à tes pieds
tous les présents que la vie te prête
tu y acquiesces t’y quêtant !
Et le temps et la terre et le ciel
tu les fais autant qu’ils te font
Tuteur de mes yeux
Tu m’élèves autant que je t’exalte
Multiples d’être tous deux ainsi,
seuls
Arbre,
Que m’irriguent la sagesse
Et la résignation altière
Avec lesquelles tu assistes
Aux mille écartèlements
Que la vie pousse en toi !
Arbres,
Tâcherons gravés sur les nues
Par le labile labeur du temps.
Synapses innervant le ciel
Des entrailles torturées de la terre
Lettres oubliées d’un alphabet
Calligraphié au gré du vent
Hiérographique dictée de dieux absents
Posée sur les lignes des horizons apostats
Quels messages votre condescendance
Nous délivre-t-elle ?
Quels acquiescements ? Quels refus ?
Quelle éloquence nonchalante
Dans vos larges effets de manches ?
Avocat de quelle cause ?
Procureur de quel procès ?
Pour qui le plaidoyer ébouriffé
Dessus les terres placides
Dont ton ombre berce le vide ?
Contre qui ces réquisitoires
Que tu hoquètes à la tempête ?
Arbre,
Même abattus tes atouts
Il te reste encore du cœur !
Il est là, il est l’arbre…
Il tend ses mains aux passants, aux passantes,
qu’il salue familièrement…
Mais on ne goûte guère ses grandiloquences,
qu’on croit langue de bois.
Alors, pour se consoler, se distraire, ou s’arracher,
il écrit…
avec une calligraphie exotique, apprise du temps,
il écrit,
à pleines mains sur les nuages que le ciel déroule sous ses doigts,
un alphabet oublié sur lequel encore savent se pencher les oiseaux…
Il est là, il est l’arbre…
Son corps impassible qui sait si bien se tenir,
malgré la vie qui l’écartèle,
tâte de ses multiples antennes la nuit terreuse
dont sa mémoire irrigue les ramures de son ciel.
Il est là, il est l’arbre…
Dans la fièvre des étés il se croit des idées plein aux as
Aux automnes rechignés il provoque le vent…
mais perd toujours sa mise.
Alors, parfois il est las d’être là…
mais voudrait bien se dire que, toutes cartes jouées,
il lui reste encore du cœur.
Cœur, serré comme un grand rouleau de parchemin,
que tant d’années ont tanné,
que tant de sève s’est usée à coller, à durcir, à dresser vers le ciel…
Grand mât pathétique d’un bateau
qui ne quittera jamais le port…
Et il rêve de la grande flambée
où tout cela se consumera…
dans un ultime effort se déploiera :
Grande page vibrante
que le vide récitera avant de la déchirer
trois prosèmes des années1990 [relus 2023]
EPITAPHE
C’était un être bizarre
Il n’avait pas le cœur à l’ouvrage
Ni d’ailleurs la rage au cœur
Peut-être même qu’il n’avait rien
Si ! La vie de temps en temps
Comme une démangeaison
Quand on a sonné le rassemblement
Il n’était pas derrière le drapeau
Comme les autres
Il était resté derrière son pot
A s’enivrer
Derrière sa peau
A s’encourager
Car il n’avait toujours pas le cœur à l’ouvrage
Ni d’ailleurs la rage au cœur
C’était un drôle de type
C’était un type de trop
Un prototype d’une race disparue
Et qui n’a peut-être jamais existé
C’était peut-être simplement un tic
Une crispation dans notre manière de voir
Un peu comme un site
Oublié des guides touristiques
Un type sans étoiles catégorie x
Cuisine bourgeoise et plat du jour
Toujours différent
et toujours un peu le même
D’ailleurs on y mangeait sans appétit
C’était un petit type
Un petit type mais à gros caractères
Et à petites phrases
Et qui vivait si peu si peu
Si petit si penaud
Subrepticement
Un homme sandwich
Qui avait su trouver sa juste place
Entre un coup de poing dans la gueule
Et un coup de pied au cul
C’était quelqu’un
Ou plutôt quelque chose
Comme ça
Comme un brouillard un peu sale
Comme un jour de pluie sans pluie
C’était un peu de tout
C’était beaucoup de rien
Comme ça
Un passe-partout qu’aurait pas trouvé
Son trou
Une bibliothèque pour analphabètes
Un m’as-tu-vu qui passait inaperçu
Pour un pas en avant
Il faisait deux blablas en arrière
C’était un « Il était une fois »
C’était un compte à rebours
Qui n’arrivait jamais tout à fait à zéro
Y avait toujours un incident technique
C’était un conte tout fait
De faits et gestes
Sans Belle au bois dormant
Ni prince charmant
C’était un être bizarre
Même pas
C’était…
Un état une manière d’être
Une conjoncture
Comme ça
Comme un coup de dés
(des dés pipés bien sûr !)
C’était un cas
Un cas
On l’a torché hier
Qu’il se décompose en paix
Personne ne sait très bien qui il était
Mais c’était lui tout craché !
[1980]