Du Monde à Word(Press)

Depuis des années, comme tout abonné au Monde, je disposais d’un espace blog où il m’est, parfois, arrivé d’exprimer les réflexions ou questionnements que m’inspirait l’actualité… et parfois aussi d’échanger avec tel ou tel lecteur ou correspondant.

De façon assez brutale, le Monde nous a appris que cet espace nous serait prochainement fermé… tout en nous donnant le mode d’emploi pour transférer ici les pages de l’ancien blog, ce dont on peut lui savoir gré.

D’où cette première page et ce passage du Monde à Wor(l)d…

On verra si cet -l- nécessaire au passage nous donnera des ailes…

Une Union pacifiste ou para bellum ?


Qu’on y regarde de près : Le communiqué suivant de l’Union juive française pour la paix (UJFP), sur lequel je mets un lien, n’est pas un document historique, datant des années 1948-49, mais bien une prise de position d’actualité toute fraîche, datant du 19 février 2019, 70 ans après la naissance de l’Etat d’Israël sous l’égide de l’ONU.

Nous sommes juifs et nous sommes antisionistes

https://www.ujfp.org/spip.php?article6938

 

Voici, à première lecture, une déclaration aussi humaniste qu’honorable, comme on aimerait en lire plus souvent, tant on ne peut qu’être heureux de voir s’exprimer un tel sens de notre commune humanité et une telle fidélité au sort d’un peuple qui, pour avoir beaucoup souffert, a compris que l’émancipation de son oppression ne pouvait passer que par l’émancipation de toute l’humanité.

Pourtant, quiconque sait qu’il existe un Etat juif en Palestine depuis 70 ans pourrait se dire qu’il vient de lire l’extrait d’une uchronie, ou plutôt d’une dystopie, le ramenant dans les atroces circonstances d’une guerre civile par laquelle cet Etat a pu se créer, au moment de ce qui fut à la fois un accouchement et un avortement.

L’accouchement de l’Etat d’Israël dont rêvèrent les idéologues sionistes du 19ème siècle révoltés par les stigmatisations, agressions, humiliations et injustices subies par les juifs au fil des siècles de leur diaspora et que mirent en œuvre des militants, des politiciens mais aussi des terroristes et des soldats juifs au cours des années 1920 – 1949.

L’avortement d’une Palestine à deux Etats, où auraient été voisins un Etat juif et un Etat palestinien, qui auraient pu se développer ensemble avec le soutien de l’Organisation des Nations Unies qui avait parrainé cette naissance jumelle en 1947.

Qui voudrait revoir les principales pages à la fois de cette naissance et de cet avortement, bref de cette tragédie historique, pourra, via ce lien, découvrir la présentation qui en est faite, de façon assez objective, pour ce que j’en sais moi-même et ai pu en juger :

https://plateforme-palestine.org/IMG/pdf/expo_nakba-catalogue_la_nakba_32p-fr.pdf

N’étant pas historien ni spécialiste de ce que certains appellent la Nakba (ou Nakbah), terme arabe signifiant la catastrophe ou le désastre, pour nommer la guerre civile et les différents événements locaux ou internationaux suite auxquels se figèrent les rapports de forces et les déplacements de populations sur une ligne de cessez-le-feu de 1949, devenue frontière internationalement reconnue de l’Etat d’Israël, je ne peux pas juger de la qualité et de l’objectivité historique de cette exposition (parrainée entre autres par l’UJFP), que je ne fais que proposer en guise de rappel de ce qui se produisit en ces temps-là, in illo tempore.

Car c’est bien au temps de la guerre civile, de la Nakbah, que nous ramène cette déclaration de l’UJFP, comme si l’Etat d’Israël n’était toujours pas reconnu dans sa légitimité internationale, comme si reconnaître cet Etat revenait à entériner une illégitime colonisation (alors que ne sont illégitimes au regard du droit international que l’occupation et la colonisation des territoires occupés après la guerre de 1967), et donc comme s’il était légitime de poursuivre le combat pour refuser la Nakbah et ses conséquences.

On sait que le refus arabo-palestinien de la déclaration faite à l’ONU en 1947 prévoyant le partage de la Palestine en deux Etats (un juif et un palestinien) entraîna les guerres de 1948-1949, puis de 1967, puis de 1973, toutes guerres avec leur cortège de morts, de blessés, de territoires conquis ou perdus, avec leurs auréoles de héros ou de martyrs et leurs bouffées de haines et de revanche. On sait que suite à ces guerres et aux négociations ultérieures plusieurs pays arabes voisins ou du Maghreb ont conclu des traités entérinant l’existence d’Israël et ont des relations diplomatiques avec l’Etat juif, malgré les hauts et les bas qu’entraînent encore les tensions entre Israël et certains mouvements palestiniens ou islamistes de résistance ou d’opposition armée à l’existence d’Israël et à la Nakbah que cela implique.

https://embassies.gov.il/Bruxelles/AboutIsrael/State/Pages/ISRAEL%20PARMI%20LES%20NATIONS-%20Le%20Moyen%20Orient%20-%20l-Afri.aspx

Lorsqu’on se déclare antisioniste comme dans le communiqué ci-dessus, où l’on présente la naissance d’Israël (et la Nakbah que cela implique) comme « un crime qu’il faut réparer« , lorsqu’on affirme que tout juif digne de ce nom ne peut que souhaiter l’émancipation de toute l’humanité, et que cette émancipation passe par le refus de la Nakbah et du sionisme qui, en 1948-1949, en fut la cause, n’affirme-t-on pas implicitement que tout juif, voire plus largement toute être humain qui ne s’alignerait pas sur cette idéologie antisioniste, serait un ennemi de l’humanité et un complice de la Nakbah toujours en cours ? S’étonnera-t-on qu’ensuite le Juif de par le monde voire tout pays qui aurait établi des relations diplomatiques avec cet Etat soit considéré comme un ennemi à dénoncer ou à abattre ? En sorte que le terrorisme ou les guerres nécessaires à ce légitime et noble combat pourraient bien être légitimes ?

Dans la logique même de cette idéologie, ne devrait-on en inférer que « l’Union juive française pour la paix » pourrait bien être, si l’on traduisait sa novlangue, « l’Union juive française pour la guerre » ?

 

Lecture critique d’une tribune de Michel Tubiana

Qu’on me permette de citer ici intégralement une tribune de Michel Tubiana,
président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme, récemment parue via Médiapart, dont je souhaite présenter une lecture critique.

« Du bon usage de l’antisémitisme en politique » (1)
par Michel Tubiana, Président d’honneur de la LDH

                [entre crochets, en gras, quelques commentaires de ma part]

Bien sûr que les insultes essuyées par Alain Finkielkraut relèvent d’une parole antisémite déguisée. A l’évidence, le mot sionisme n’est ici que le cache sexe de l’antisémitisme. Et rien ne peut relativiser cette réalité. Même pas l’ire réactionnaire d’un académicien qui rêve d’un pays fantasmé et propriété des élites, surtout pas le double discours d’un opposant à la colonisation et au gouvernement actuel d’Israël dont la voix ne se fait entendre que lorsqu’il s’agit de défendre Israël, pas plus lorsqu’il s’agit de pointer les incohérences énervées d’un intellectuel qui en 2002 évoquait le souvenir de « la nuit de Cristal » à propos des actes antisémites en France ou, en 2005, à propos de la révolte des banlieues, les « pogroms antirépublicains », pour finir par exprimer sa peur de « l’immigration de peuplement » et du « grand remplacement ».

Qu’Alain Finkielkraut attire et attise la haine ne saurait justifier ni cette haine, ni sa nature raciste et antisémite. C’est la raison pour laquelle, avant de prendre en considération ce qui peut déplaire dans le personnage, les insultes qu’il a supportées impliquent une condamnation sans réserve car, au-delà de l’individu qu’elles atteignent, il s’agit là d’une agression contre le fondement de tout contrat social.

Est-ce une raison pour faire de ceux et celles qui se proclament antisionistes des délinquants ? [Tout dépend de ce qu’on entend par antisionistes] C’est pourtant ce que souhaitent, paraît-il, une trentaine de députés se sentant, sans doute, soutenus par un président de la République qui a cru bon d’abonder en ce sens et d’introniser Benjamin Netanyahou comme représentant des juifs du monde entier.
[
Quel est le rapport entre le fait que France et Israël aient des relations diplomatiques et le travail de députés français souhaitant armer la lutte contre l’antisémitisme ?]

Il est vrai que la Cour de cassation a déjà cru bon d’assimiler l’appel au boycott des produits israéliens à une manifestation d’antisémitisme. On attend avec impatience ce que dira la Cour européenne des droits de l’Homme d’une interprétation si extensive du droit pénal français et si restrictive de la liberté d’expression.

Je ne suis pas de ceux et celles qui délégitiment l’existence de l’Etat d’Israël. On peut gloser à l’infini sur les raisons qui ont amené à sa création, sur la catastrophe qu’a représentée cette création pour les habitants chrétiens et musulmans de la Palestine (sauf à nier l’évidence…), etc. Le débat historique n’a d’intérêt qu’en ce qu’il redresse certains mythes (les Palestiniens n’existent pas et sont partis d’eux-mêmes, il n’y avait pas de juifs en Palestine, par exemple) mais il ne résout en rien la contradiction qui perdure depuis plus de 100 ans et qui s’exprime aujourd’hui autour d’une réalité simple et cruelle : une nation occupante d’une nation occupée et colonisée  [c’est moi, Claustaire, qui souligne] .

Si telle était la vision qu’a Michel Tubiana de l’existence d’Israël, dans les lignes du cessez-le-feu de 1949 devenues ses frontières internationalement reconnues, il lui sera difficile d’expliquer que son antisionisme ne serait pas un antisémitisme, puisqu’il interdirait aux seuls juifs le droit à une patrie, comme tant d’autres peuples en ont acquis au cours du 20ème siècle après l’effondrement des impérialismes ottoman ou soviétique ou la fin des colonisations occidentales en Afrique ou en Asie.]

C’est pourquoi, j’ai du mal à m’identifier à un débat qui mêlerait anti ou pro sioniste et pro ou anti Palestinien. La seule question qui vaille c’est celle du droit, du droit d’Israël à exister et du droit du peuple palestinien à avoir son Etat. Or, à ce jour, c’est bien la deuxième partie de la proposition qui est niée : ce n’est pas l’existence d’Israël qui est menacée par les Palestiniens, c’est le droit des palestiniens à exister qui leur est refusé par une puissance occupante qui bénéficie d’appuis qui vont de la caution active, j’évoque ici les USA, à une lâche complicité, j’évoque ici l’Union européenne, y compris la France.

[ Disons plutôt que, malgré plusieurs guerres auxquelles il fut entraîné par ses voisins, et malgré les appels encore actuels à son extermination par des régimes ou mouvements islamistes, Israël existe encore… alors que l’Etat palestinien n’existe pas encore, entre autres raisons, parce qu’il fut refusé par les arabo-palestiniens dès 1947… et seulement empêché depuis 1967 par la politique expan-sioniste (sic) d’Israël sur les territoires occupés après une conquête militaire menée au fil d’une des guerres subies par Israël.
Et c’est pour cette occupation et colonisation expan-sionistes précisément qu’Israël s’est mérité à juste titre des condamnations internationales. Mais non pour son existence. Or, comment peut-on  accepter de confondre dans la même condamnation la légitime existence d’une nation et sa contestable ou odieuse politique ? ]

Il y aurait donc une certaine incongruité à vouloir légiférer à ce propos alors et surtout que personne ne songe à incriminer ceux et celles, en Israël comme en France, y compris dans la représentation nationale, qui contestent le droit des Palestiniens à avoir leur Etat voire vont jusqu’à nier leur existence !  [Dommage qu’on ne mette pas ici un lien permettant de comprendre à qui il est fait allusion]

Renvoyer le débat politique au juge, en deçà des limites qui mettent en cause les principes essentiels, n’a jamais rien produit d’autres qu’une restriction aux règles démocratiques au mieux et une radicalisation mortifère au pire.
[ « Renvoyer le débat politique au juge », c’est pourtant ce qu’on fait en France depuis qu’une loi votée en 1972 fait du racisme ou de l’antisémitisme un délit dont la sanction relève d’un juge.]

Déjà injustifiable, cette criminalisation du débat autour d’Israël et du sionisme est totalement contreproductive au regard des objectifs que lui assignent ses soutiens.

Dire que l’antisionisme ne recouvre pas, chez certains, une manifestation d’antisémitisme serait scandaleusement stupide. [ Ouf ! Et souligné par moi] La défense des droits des Palestiniens a servi de cache-sexe à bien des pouvoirs et à bien des manipulations. Des régimes arabes qui mobilisent les foules sur ce thème pour éviter qu’elles se préoccupent de leur propre sort, aux pseudos idéologues en même temps qu’antisémites avérés comme Soral et consorts, les Palestiniens ont subi plus qu’à raison cette instrumentalisation. Qu’il faille lutter contre cela, nul n’en disconvient et le code pénal contient suffisamment de dispositions pour condamner quiconque s’aventure sur ce terrain.
[ Ce serait encore plus clair si plus personne ne pouvait se sentir légitime ou honorable de s’aventurer sur le terrain de l’antisionisme, alors que chacun a toute légitimité sinon obligation morale et politique de dénoncer le néosionisme, le grand-sionisme ou l’expan-sionisme post 1967]

Aller au-delà ne permettra que d’interdire toute critique de la politique des gouvernements israéliens.

C’est bien l’objectif recherché dans la tentative de l’IHRA de faire adopter une définition normative de l’antisémitisme. Outre la pauvreté intellectuelle que recèle le texte proposé, ce sont les exemples, en particulier l’un d’entre eux, qui éclairent l’assimilation des critiques que supportent la politique israélienne à de l’antisémitisme. Cette proposition de définition est, en effet, assortie d’exemples de manifestations d’antisémitisme dont celle-ci : « Appliquer deux poids, deux mesures en imposant à celui-ci (l’Etat d’Israël) un comportement non attendu ni exigé de la part d’un autre pays démocratique. »

On ne peut dire plus clairement que ce qui est ainsi recherché c’est l’absolution et l’impunité de la politique israélienne.

Cette tentative, soutenue par le ban et l’arrière-ban des organisations communautaires juives, comme la volonté de criminaliser le discours antisioniste, ne serviront nullement à combattre l’antisémitisme mais, tout au contraire, à le renforcer. En assimilant une manifestation de racisme intolérable à une critique fût-elle radicale, d’Israël et de sa politique, ce sont tous les juifs qu’on assimile ainsi aux errements de celle-ci et, particulièrement, à ce qu’elle conduit à faire subir au peuple palestinien.

Si l’on voulait tirer un trait d’union entre juifs français ou d’autres nationalités et le discours raciste et les pratiques déshumanisantes des autorités israéliennes, on ne s’y prendrait pas autrement.

C’est le chemin que s’apprêtent à emprunter ceux et celles qui caressent l’idée d’introduire la dimension de l’antisémitisme dans la critique des gouvernements israéliens.
[Pourtant aucune confusion n’est possible entre un racisme anti-juif tous azimuts et la dénonciation de la politique d’un gouvernement israélien]

C’est le chemin qu’a déjà emprunté le président de la République en invitant Benjamin Netanyahou à la cérémonie du Vel d’Hiv et en y recourant à ce même syllogisme.

Lequel Netanyahou s’est empressé de remercier Emmanuel Macron en réunissant à Jérusalem ce quarteron de gouvernements autoritaires et plus ou moins antisémites du groupe de Visegrad.

Non, critiquer la politique israélienne, réclamer l’application de sanctions devant le refus permanent des autorités israéliennes de respecter le droit international, exiger que les produits israéliens qui arrivent sur nos tables et dans nos magasins ne soient pas issus des colonies, tenter de faire juger les généraux israéliens coupables de crimes de guerre, dénoncer la discrimination dont sont victimes les hommes et femmes d’Israël qui ne sont pas juifs, tout cela n’a rien à voir avec l’antisémitisme.
[ Ceci, en effet, n’est que du légitime anti expan-sionisme !]

Cela concerne l’idée qu’il n’y a qu’une seule humanité soumise aux mêmes règles.
[En espérant qu’il ne faille pas préciser, à l’intention de certains,
que les juifs en font partie…]

 

(1) https://blogs.mediapart.fr/michel-tubiana/blog/180219/du-bon-usage-de-l-antisemitisme-en-politique

Sioniste : trop polysémique pour être honnête ?

Entendu dire l’autre jour, je ne sais pas si c’était par un Gilet Jaune [© ni ® non déposé ] plus ou moins marginal avec la casquette à l’endroit ou l’envers…
ou par le spectre d’un de mes cauchemars :

Le sionisme, c’est comme les Juifs, ça ne devrait pas exister…

Alors, vite, réfugions-nous derrière nos livres, dictionnaires, tablettes ou ordinateurs, pour tenter, de divers maux ou mots, choisir le moindre :

***

[ Nouveau Petit Robert (édition 1993, dont je dispose) :

Sioniste (adj. et n.) : relatif ou favorable au sionisme.
Sionisme (n.m.) : Mouvement politique et religieux, visant à l’établissement
    puis à la consolidation d’un Etat juif en Palestine. ]

Définition assez synthétique pour ne pas s’inscrire dans la dialectique de l’Histoire, laquelle distingue nécessairement le moment de l’établissement d’un Etat et l’éventuelle consolidation de cet Etat….

Consolidation qui peut être militaire, diplomatique, économique, politique, religieuse, démographique, s’étendre sur des décennies, et supposer éventuellement bien des guerres et des traités…

***

[ D’après Wikipédia : Sur un plan idéologique et institutionnel, le sionisme entend œuvrer à donner ou redonner aux Juifs un statut perdu depuis l’Antiquité […], à savoir celui d’un peuple disposant d’un territoire. Le sionisme aboutit en 1948 à la création de l’État d’Israël.

Il faut le différencier du postsionisme, qui veut donner une orientation laïque à l’État d’Israël, normaliser les relations avec les Palestiniens, et du néosionisme, qui milite pour la migration des Palestiniens et des Arabes israéliens vers les autres pays arabes. ]

Ici apparaissent des notions et des distinctions qui peuvent mériter réflexion : L’idée que le sionisme aurait abouti en 1948 pourrait impliquer sa disparition comme idéologie au profit de la chose réalisée (Israël). Et il pourrait être important, pour la suite de l’Histoire, de distinguer sionisme, postsionisme et néosionisme.

***

Mais, vous-même, quand  vous traitez quelqu’un de sioniste, quand vous parlez des sionistes, de qui ou de quoi parlez-vous ?

1 De certains juifs du 19ème siècle, vivant pour l’essentiel en Europe, qui conçurent le projet de se retrouver, entre eux, sur une terre ou dans un pays où ils seraient à l’abri des persécutions séculaires subies depuis leur diaspora ?

2 Des idéologues juifs du 19ème siècle, sensibles aux divers nationalismes qui alors se rêvaient ou s’épanouissaient en Europe (on peut penser au nationalisme allemand ou italien qui permit au cours de ce même siècle la création de l’Allemagne ou de l’Italie), idéologues qui conçurent le projet de rendre aux juifs leur patrie historique, biblique, mythique, où ils renoueraient avec le glorieux destin d’un peuple retrouvant ses racines et sa fierté historique, tout en se mettant ainsi, entre eux, à l’abri des persécutions séculaires subies sur les terres de leur diaspora ?

3 Des actuels habitants de l’Etat d’Israël, des Israéliens (juifs, arabes, druzes, musulmans, orthodoxes ou chrétiens, non pratiquants ou athées, etc.) habitant la patrie où le hasard les a fait naître et qu’ils seraient éventuellement prêts à défendre comme tout un chacun trouverait légitime de défendre son pays natal ?

4 Des actuels habitants de l’Etat d’Israël, nés hors d’Israël mais ayant fait le choix existentiel, idéologique, politique ou religieux de venir vivre dans ce qu’ils estiment la patrie légitime de tout juif, et farouchement prêts à le défendre comme on défendrait une patrie d’adoption voire La Terre mythique que Dieu vous aurait promise de toute éternité ?

5 De tel ou tel compatriote français (ou de n’importe quelle autre nationalité) que vous traiterez de sioniste, juste parce que vous l’aurez identifié comme juif ou soupçonné d’être juif, c-à-d comme appartenant à la race maudite des sionistes, quoi qu’il ait fait ou dit, pas fait ni dit, mais juste pour être né juif ?

6 De tel ou tel compatriote français (ou de n’importe quelle autre nationalité) que vous traiterez de sioniste parce qu’il reconnaît voire soutient l’existence de la patrie que des juifs se sont trouvée, gagnée, conquise en Palestine, mais dont les lignes d’un cessez-le-feu sont devenues les frontières légales internationalement reconnues ?

7 D’un Israélien ou d’un individu quelconque (éventuellement non juif ni Israélien) partisan d’une extension territoriale de l’actuel Etat d’Israël à quelque mythique, protohistorique ou « biblique » Grand-Israël, bien au-delà des frontières internationalement légales d’Israël ?

Etant entendu qu’un tel idéologue mériterait alors d’être qualifié de grand-sioniste ou de néosioniste et dénoncé comme tel, comme occupant illégitime de terres militairement occupées ou colonisées… ou encore à conquérir…

***

Chaque éventuel lecteur pourra ajouter sa propre contribution, mais ne devrions-nous pas, entre honnêtes gens, renoncer à utiliser un mot au champ sémantique aussi miné ?

Commentaires 2019 d’une lettre de Shlomo Sand 2017 adressée à Emmanuel Macron

Rappel du lien donnant accès à la lettre de Shlomo Sand publiée sur le site de Médiapart :

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/200717/lettre-ouverte-m-le-president-de-la-republique-francaise

***

[En gras, mes commentaires ajoutés ces jours-ci à « la lettre de Shlomo reproduite ci-dessous », dans le contexte d’énièmes agressions antisémites et profanations de cimetières et monuments israélites]

« Lettre ouverte à M. le Président de la République française
par Shlomo Sand, historien israélien

(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis). Publié dans le club de Médiapart, le 21 juillet 2017.

[ L’historien israélien Shlomo Sand interpelle Emmanuel Macron sur son discours, tenu en présence de Benjamin Netanyahou, pour la commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv] :

 

« L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? »

S’opposer au sionisme était légitime, voire intellectuellement, historiquement ou moralement cohérent, aussi longtemps que ce n’était qu’une idéologie.  Mais une fois l’Etat d’Israël reconnu par l’ONU, continuer de s’y opposer revient à s’opposer au droit international (qu’on l’approuve ou non), et donc se faire le fauteur ou complice des guerres qu’on jugera nécessaires à la disparation de « l’entité sioniste ». Cela permettra aussi de soupçonner ou d’accuser tout juif, où qu’il vive, d’être complice tacite ou actif de l’Etat sioniste à détruire et donc de le considérer comme un ennemi.

« En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. En effet, au regard d’une longue tradition de dirigeants politiques, de droite, comme de gauche, qui, au passé et au présent, se sont défaussés quant à la participation et à la responsabilité de la France dans la déportation des personnes d’origine juive vers les camps de la mort, vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale.
Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. J’ai vu ces positions comme étant en continuité avec votre courageuse déclaration faite en Algérie, selon laquelle le colonialisme constitue un crime contre l’humanité.

« Pour être tout à fait franc, j’ai été plutôt agacé par le fait que vous ayez invité Benjamin Netanyahou, qui est incontestablement à ranger dans la catégorie des oppresseurs, et ne saurait donc s’afficher en représentant des victimes d’hier. Certes, je connais depuis longtemps l’impossibilité de séparer la mémoire de la politique. Peut-être déployez-vous une stratégie sophistiquée, encore non révélée, visant à contribuer à la réalisation d’un compromis équitable, au Proche-Orient ?

S’opposer à la politique d’extrême-droite grand-sioniste ou néosioniste d’un Netanyahou n’est pas plus anti-israélien, ni antisioniste que critiquer la politique d’un Orban n’est être anti-hongrois, etc. Comment peut-on confondre la critique que peut mériter la politique d’un gouvernement et l’existence même du pays ainsi gouverné !?

Même si on estimait que le gouvernement voire le régime israélien était un régime d’apartheid et qu’on pouvait caricaturer ses dirigeants en nazis,  on n’aurait pas pour autant le droit de souhaiter la disparition de l’Etat juif et d’y travailler : il serait plus juste, plus humaniste de trouver des alliés et de créer les circonstances permettant de renverser ce régime afin de le remplacer par un régime plus humaniste. Mandela n’a pas demandé la destruction de l’Afrique du Sud, mais celle de l’apartheid.

 

« J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que :
«L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité, ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ? L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? Je fais ici référence à presque tous les anciens grands rabbins, mais aussi, aux prises de position d’une partie du judaïsme orthodoxe contemporain. J’ai également en mémoire des personnalités telles Marek Edelman, l’un des dirigeants rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ou encore les communistes d’origine juive, résistants du groupe Manouchian, qui ont péri. Je pense aussi à mon ami et professeur : Pierre Vidal-Naquet, et à d’autres grands historiens ou sociologues comme Eric Hobsbawm et Maxime Rodinson dont les écrits et le souvenir me sont chers, ou encore à Edgar Morin. Enfin, je me demande si, sincèrement, vous attendez des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes !

On peut savoir que beaucoup de juifs (dont de grands intellectuels) européens ou immigrés aux USA, au cours du 19ème ou du 20ème siècle, n’étaient pas favorables au sionisme, et n’approuvent toujours pas maintenant l’existence d’Israël. Mais est-il encore intellectuellement honnête de s’autoriser de leur position antisioniste après la création et la reconnaissance de l’Etat inspiré par cette idéologie ?

Car, une fois l’utopie sioniste réalisée, Israël existant et reconnu, continuer de se dire antisioniste revient à refuser l’existence de la patrie de ceux qui par choix ou destin y vivent. C’est se dire rebelle à la légalité internationale et se faire fauteur ou complices de guerres. Et, au final, se faire le soutien de l’antisémitisme que légitime l’antisionisme. Nul ne peut plus l’ignorer.

 


« Je suppose, toutefois, que vous n’appréciez pas particulièrement les gens de gauche, ni, peut-être, les Palestiniens ; aussi, sachant que vous avez travaillé à la banque Rothschild, je livre ici une citation de Nathan Rothschild, président de l’union des synagogues en Grande-Bretagne, et premier juif à avoir été nommé Lord au Royaume Uni, dont il devint également la gouverneur de la banque. Dans une lettre adressée, en 1903, à Théodore Herzl, le talentueux banquier écrit : «Je vous le dis en toute franchise : je tremble à l’idée de la fondation d’une colonie juive au plein sens du terme. Une telle colonie deviendrait un ghetto, avec tous les préjugés d’un ghetto. Un petit, tout petit, Etat juif, dévot et non libéral, qui rejettera le Chrétien et l’étranger.» Rothschild s’est, peut-être, trompé dans sa prophétie, mais une chose est sûre, cependant : il n’était pas antisémite !

Exemple de position et d’analyse tout à fait défendable, avant la création d’Israël. Et avant que des Européens, par leur crime contre l’humanité (Shoah) n’aient condamné les victimes et rescapés juifs à se faire les bourreaux de ceux qu’ils spolieront en créant leur Etat. Mais maintenant que le Mal est fait, on ne pourra supprimer ce mal qu’au prix de maux pires. Nul ne peut plus l’ignorer.

 

« Il y a eu, et il y a, bien sûr, des antisionistes qui sont aussi des antisémites, mais je suis également certain que l’on trouve des antisémites parmi les thuriféraires du sionisme. Je puis aussi vous assurer que nombre de sionistes sont des racistes dont la structure mentale ne diffère pas de celle de parfaits judéophobes : ils recherchent sans relâche un ADN juif (ce, jusqu’à l’université où j’enseigne).

« Pour clarifier ce qu’est un point de vue antisioniste, il importe, cependant, de commencer par convenir de la définition, ou, à tout le moins, d’une série de caractéristiques du concept : «sionisme » ; ce à quoi, je vais m’employer le plus brièvement possible.

« Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

« Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

« En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’État d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

Utile rappel pour qui pourrait encore ignorer ces faits historiques bien connus et multiplement commentés, acceptés ou déplorés. Mais seuls les fauteurs de guerres et leurs complices idéologiques ne sont toujours pas parvenus à la conclusion exprimée ci-dessus par S. Sand lui-même :  » si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’État d’Israël comme un fait accompli irréversible. »

 

« Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans une « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés….et cela n’est pas terminé !

« Est-ce cela le sionisme d’aujourd’hui ? Non ! Répondront mes amis de la gauche sioniste qui ne cesse de se rétrécir, et ils diront qu’il faut mettre fin à la dynamique de la colonisation sioniste, qu’un petit État palestinien étroit doit être constitué à côté de l’État d’Israël, que l’objectif du sionisme était de fonder un État où les juifs exerceront la souveraineté sur eux-mêmes, et non pas de conquérir dans sa totalité « l’antique patrie ». Et le plus dangereux dans tout cela, à leurs yeux : l’annexion des territoires occupé constitue une menace pour Israël en tant qu’État juif.

La politique d’occupation et de colonisation des territoires conquis durant la guerre de 1967 menée par Israël est contraire au droit international et à juste titre dénoncée par l’ONU. Mais cette politique ne relève plus du sionisme qui a permis la création d’un Etat maintenant existant et reconnu par le droit international mais d’un néosionisme ou d’un Grand-sionisme qu’il est légitime de dénoncer, comme on peut dénoncer tout nationalisme expansionniste et agressivement conquérant.

[ Mais aura-t-on le droit de rappeler que si l’Etat d’Israël n’avait pas été contesté dans les lignes de cessez-le-feu reconnues par l’ONU en 1949 pour mettre fin à la première guerre arabo-israélienne, s’il n’avait pas subi pressions et menaces de la part de ses voisins qui affichaient leur ambition de le détruire, s’il n’y avait pas eu des guerres que de nombreux historiens qualifient d’existentielles pour Israël, nuls territoires n’auraient été conquis à l’issue de ces guerres (ce qui se passe presque toujours à l’issue de guerres victorieuses, comme l’Histoire nous l’enseigne depuis des siècles). ]

 

« Voici précisément le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. Votre parti politique inscrit, dans son intitulé : « La République », c’est pourquoi je présume que vous êtes un fervent républicain. Et dussé-je vous étonner : c’est aussi mon cas. Donc, étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un État juif. Le Ministère de l’Intérieur israélien recense 75% de ses citoyens comme juifs, 21% comme musulmans et chrétiens arabes et 4% comme « autres » (sic). Or, selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier qui n’ont pas l’intention de venir y vivre. Ainsi, par exemple, Israël appartient beaucoup plus à Bernard Henry-Lévy et à Alain Finkielkraut qu’à mes étudiants palestino-israéliens qui s’expriment en hébreu, parfois mieux que moi-même ! Israël espère aussi qu’un jour viendra où tous les gens du CRIF, et leurs « supporters » y émigreront ! Je connais même des français antisémites que cette perspective enchante ! En revanche, on a pu entendre deux ministres israéliens, proches de Benjamin Nétanyahou, émettre l’idée selon laquelle il faut encourager le « transfert » des Israéliens arabes, sans que personne n’ait émis la demande qu’ils démissionnent de leurs fonctions.

On ne demande à personne de « soutenir un Etat juif » (qui est bien assez soutenu et défendu par ceux dont il est devenu la patrie) ni de soutenir la politique qui y serait menée, on demande juste que plus personne ne refuse son existence ou ne veuille, d’une manière ou d’une autre, mettre fin à l’existence de cet Etat, légitimé par le droit international. Et surtout on ne veut plus que des compatriotes ou des personnes étrangères à cet Etat, étrangères à sa politique, qui ont juste eu le malheur de naître juifs ou d’être assimilées à tort ou à raison au peuple qui a choisi d’en faire sa patrie soient victimes d’agressions diverses ou d’assassinats atroces  à travers le monde.

Or, nul ne peut plus ignorer maintenant que l’antisionisme est devenu le faux-nez de l’antisémitisme. Ce qu’a encore prouvé l’agression récente (samedi 16 février 2019) subie, dans les rues de sa ville natale,  par un intellectuel et compatriote juif (par le hasard de sa naissance, faut-il le rappeler ?) qu’on a traité de « sale sioniste« , qu’on a renvoyé « chez lui, à Tel-Aviv » (où pourtant, s’il s’y rendait, on l’accuserait alors d’être un sale colonialiste !).

« Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’État dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un Etat communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un État, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. A votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?

« Shlomo Sand, historien israélien

C.S., citoyen français et militant antiraciste

Antisionisme e(s)t antisémitisme

à propos de sionisme, d’antisionisme et d’antisémitisme
(en passant par Alain Finkielkraut)

Dans les pages suivantes, je propose une reconstruction et un développement des réflexions que j’ai été amené à (me) faire au fil des commentaires (et des réponses à des commentaires) suite à cet article du Monde.fr, autour de la notion d’antisémitisme ou d’antisionisme :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/02/16/alain-finkielkraut-siffle-et-cible-d-insultes-antisemites-par-des-gilets-jaunes_5424438_3224.html

A l’issue de plusieurs heures de commentaires et réponses, j’avais fini par conclure que, selon sa conception la plus vulgarisée, l’antisionisme est bien un antisémitisme.

[ Rappelons qu’Alain Finkielkraut est né à Paris, fils de réfugiés juifs polonais qui ont échappé de justesse au génocide antisémite commis par les nazis… On sait que pour certains (Cf. Dieudonné M’Bala M’Bala ainsi qu’un grand nombre de ses fidèles et supporters) le rappel de la Shoah (politique génocidaire entreprise contre les juifs par les nazis) est une manipulation par laquelle les juifs exploiteraient l’Histoire à leur profit…

Et sans vouloir me faire l’avocat d’A.F., évoquons pour l’évacuer – car là n’est pas notre thème de réflexion- certains de ses propos qui lui sont souvent reprochés :  » Où étaient les réactions indignées quand ce monsieur affirmait que l’équipe de France était « black black black, ce qui en fait la risée de toute l’Europe » ? Encore une fois le combat contre le racisme est à géométrie variable. » A quoi on peut répondre : Est-ce raciste… ou humaniste de regretter qu’un sport professionnel complètement noyé dans le fric et la spéculation semble peu à peu se transformer en trafic, entrainement, achat et vente d’athlètes souvent issus d’un continent défavorisé comme l’Afrique ? ]

***

Certains rappellent que « le sionisme n’est ni une religion ni un état racial, mais une option politique pour l’organisation des juifs sur un territoire ». Et donc demandent : « Depuis quand critiquer une option politique ou des sympathies politiques serait-il un crime ? »

Sauf que l’Etat d’Israël n’est plus une option politique mais une réalité historique et humaine, devenue la patrie d’hommes, de femmes et d’enfants qui y vivent.

Réalité historique et humaine reconnue par l’ONU, dans ses frontières de 1949 (cf. lignes d’armistice de 1949), frontières que l’ONU et la plupart des pays occidentaux reconnaissent,  frontières prévues pour deux pays (un juif et un palestinien), l’Etat d’Israël ne peut plus être stigmatisé comme une « entité colonialiste » que par des gens pour lesquels les Juifs ne seraient pas des êtres humains comme les autres.

On sait que le sionisme est une idéologie nationaliste, qui s’est développée au fil du 19ème siècle (comme d’autres nationalismes qui fleurirent à cette époque en Europe) et qui a fini, grâce à diverses manœuvres commerciales, diplomatiques, mais aussi terroristes et armées, par arracher la reconnaissance internationale (par l’ONU) d’une patrie juive, il y a 70 ans, à l’issue d’une tentative d’extermination génocidaire menée en Europe contre les juifs.

A partir du moment où le sionisme a réussi par l’achat de terres, la propagande, la violence et même le terrorisme à obtenir la reconnaissance internationale de l’ONU, il n’est plus une idéologie mais une réalité humaine, historique et militaire, laquelle pour être abattue supposerait de nombreuses autres guerres ou violences civiles ou terroristes, tant locales qu’internationales.

On pouvait s’opposer idéologiquement au sionisme aussi longtemps qu’il n’était qu’idéologie et projet politique, utopie pour les uns, dystopie pour les autres. Au fil du 19ème puis 20ème siècle, de nombreux juifs s’opposèrent d’ailleurs au projet sioniste, certains le dénoncent encore aujourd’hui.

Bref, cet antisionisme idéologique était légitime AVANT la reconnaissance internationale de l’Etat d’Israël. Depuis, méprisant la légitimité internationale, il est devenu un fauteur et un facteur de racisme, de guerres, de terrorismes, de crimes contre l’humanité, de sang et de larmes, tous azimuts.

Si le partage proposé par l’ONU en 1947 avait été accepté par les deux parties (juive et arabo-palestinienne), on aurait évité trois guerres israélo-arabes (1948 – 1967 – 1973), les centaines, les milliers de morts liés à la lutte palestinienne contre « l’entité sioniste » d’abord puis contre l’occupation illégale des territoires après 1967, et les centaines de morts causées encore jusqu’à nos jours par le terrorisme arabo-palestinien ou islamiste et les violences israéliennes en réponse ou en prévention des violences palestiniennes.

Cet antisionisme (qui refuse l’existence internationalement reconnue d’Israël) sert de support idéologique ou sémantique (par substitution synonymique) à l’antisémitisme, virulent racisme international qui, ces dernières années, a encore entraîné la mort de plus d’une dizaine de nos compatriotes (dont une femme défenestrée, une enfant abattue à bout portant d’une balle dans la tête, un jeune homme torturé à mort).

Dénoncer le sionisme qui a permis l’établissement de l’Etat juif en Palestine pousse obligatoirement aux violences et guerres nécessaires pour éliminer cette « entité sioniste« . Or, comment rêver d’une politique équilibrée au Proche-Orient lorsqu’on ne reconnaîtrait même pas la légitimité existentielle d’un pays avec lequel il faudrait faire de la politique ?

Faut-il encore maintenant préciser que critiquer la politique d’un pays n’est pas critiquer l’existence même de ce pays ?  Une fois qu’on aura admis la légitimité de l’existence d’un pays, il ne sera bien sûr pas interdit d’en dénoncer la politique menée par tel ou tel gouvernement. Par contre, critiquer l’existence même d’un pays interdit ensuite de critiquer la politique (bonne ou insupportable) que cet Etat pourra croire nécessaire à sa survie, face à des ennemis acharnés à refuser son existence et à vouloir le détruire manu militari à la première occasion.

Qu’on ne vienne donc pas nous expliquer que l’antisionisme ne serait que la légitime critique de la politique menée en Israël, notamment de sa colonisation de territoires occupés après 1967.

Il faut dénoncer l’hypocrite ambiguïté de ceux qui jouent sur le double sens qu’ils mettent dans le mot « Colonie » :  L’Etat d’Israël lui-même étant par eux dénoncé comme une colonie de l’Occident au Proche-Orient, dénoncer la colonisation juive au Proche-Orient n’est plus dénoncer l’occupation/colonisation des territoires occupés après 1967, mais dénoncer l’existence même de l’Etat juif au Proche-Orient.

***

Il eût sans doute mieux valu pour les juifs du monde entier que jamais l’Etat d’Israël ne fût créé (au prix de tant de violences, attaques terroristes et guerres, au fil desquelles il s’est à la fois créé et maintenu). Ni que les conditions historiques imposées à la diaspora juive, notamment en Europe, n’aient fait naître ce rêve d’un Etat juif où l’on ne subirait plus injustices, stigmatisation ou pogroms racistes, ni conduit au projet de « solution finale » mise en œuvre les nazis.

Maintenant que cet Etat juif existe, plus personne ne peut ignorer que s’obstiner encore à souhaiter sa disparition entraînerait de nouvelles guerres, susciterait davantage d’agressions racistes et d’horreurs terroristes de par le monde.

Ajoutons que, depuis 1945, des dizaines de peuples et populations ont obtenu que de nouvelles frontières soient tracées et de nouveaux pays créés et reconnus comme leur patrie, sans que cela n’entraîne des contestations, violences et guerres internationales : Pourquoi les juifs seraient-ils le seul peuple qui n’y aurait pas droit ?

L’antisionisme qui est la haine d’Israël en tant qu’Etat relève donc bien de l’antisémitisme le plus absolu, puisqu’il prétend interdire aux seuls juifs d’avoir une patrie (malgré sa reconnaissance internationale), comme si les juifs étaient des sous-hommes ou des extraterrestres.

Antisionistes et antisémites rêvent de faire des Israéliens en Palestine et ailleurs, ce que les nazis ont voulu faire des juifs en Europe : les faire partir en fumée !

L’antisionisme comme l’antisémitisme doivent donc être condamnés avec la même résolution, tant au nom des droits de l’Homme que de la Paix dans le monde.

 

Enfiler son gilet… pour prendre une veste ?

Le mouvement des GJ, né de divers foyers de mécontentement social, existentiel ou consumériste, rapidement répandu cet hiver sur le pays comme un feu de paille grâce aux réseaux sociaux et les relais médiatiques de chaînes d’info continue, ravies d’avoir du feu et de la fureur à filmer, se poursuit au fil des mois comme un feu de tourbe (avec ses braises souterraines dont les flammes peuvent soudain émerger ici ou là sans prévenir), sans que nous sachions pour le moment jusqu’où notre démocratie pourrait en être enfumée.

Ce mouvement ressemble, en partie, à une auto-combustion sociale du pays, tant les GJ se prétendent « sans représentants » et refusent d’en reconnaître, tout en admettant que les médias mettent en avant certains de leurs organisateurs de plateformes FB ou décideurs des lieux de manifs ou « d’actions« . D’ailleurs une bonne dizaine de « têtes » ont émergé au fil de ces mois, qui pourtant le plus souvent ne frappent guère par la qualité de leur analyse ou de leur réflexion pour ne pas parler des tendances complotistes ou manipulatrices de certains.

Dès le début du mouvement, on aura constaté le refus de bien de responsables politiques ou de médias de dénoncer les provocations, les violences et les dégradations commises au cours des manifs et autres actions. La focalisation médiatique et politique a au contraire rapidement porté sur les « violences policières » que l’on a osé mettre en symétrie avec celles des casseurs infiltrés parmi les GJ ou soutenus sinon imités par eux, GJ par ailleurs eux-mêmes initiateurs de violences et parfois coresponsables de morts ou de blessés graves (accidents dus à leurs délits d’entrave de la circulation sur voie publique aux ronds-points qu’ils occupent ou bloquent, violences commises au fil de manifestations non déclarées ou interdites, refus de se disperser malgré sommation, sans parler d’autres agressions ou dégradations de biens publics ou particuliers).

Dès le début, des partis et personnalités politiques (de la gauche dite insoumise ou de la droite nationale-souverainiste, et même d’une droite républicaine qui se prétend de gouvernement) ont tenté de surfer sur cette vague, de la soutenir, de l’amplifier, afin d’accompagner l’opinion publique qui a rapidement passé pour soutenir le mouvement, du moins le comprendre.

Mais une chose est de dénoncer la situation difficile de beaucoup de nos compatriotes, une autre est de trouver les solutions pour y remédier autrement que par des mesures symboliques comme le rétablissement d’un ISF ou l’éternelle invocation à plus de pouvoir d’achat (sans se demander de quels pays et travailleurs étrangers proviennent les produits supplémentaires qu’on achèterait ainsi, en aggravant notre balance commerciale). D’ailleurs, la priorité sociale de notre pays est-elle l’amélioration des conditions de vie et de consommation des classes moyennes ou le sort de travailleurs réduits au chômage voire parfois à la rue ?

Dans le monde de plus en plus complexe où nous vivons, est-ce une foule (qui n’est jamais qu’une facette d’un peuple plus vaste) plus ou moins désinformée et manipulable qui doit faire ou défaire les lois ? Notre monde est plus économique et technique que jamais, et l’économie est un mécanisme compliqué qui nécessite réflexion, étude et connaissances. C’est pour cela que nous élisons des députés qui, après consultation de conseils divers et d’experts (nous voulons le croire !), préparent les lois dont on débat entre majorité et opposition dans des commissions où chacun peut librement s’exprimer ; et des amendements peuvent être proposés de tous bords jusqu’en séance plénière. Sans oublier que ces projets de lois sont examinés par une seconde chambre (le Sénat) et que les lois sont ensuite, voire préalablement, soumises à étude et validation du conseil constitutionnel, le tout au vu et au su de tous grâce aux médias indépendants dont nous disposons encore (quoi que certains en médisent).

Est-il démocratiquement souhaitable que des foules plus ou moins désinformées ou dans l’émotion d’une colère (si juste soit-elle dans ses causes, on sait combien elle peut être vite désorientée sinon fourvoyée dans son expression) et des mouvements politiques d’opposition (strictement antagonistes et qui  ne seraient d’accord sur aucun projet politique commun) puissent participer à une vaste coagulation de mécontents se focalisant sur le rejet d’une loi, d’une taxe ou d’un impôt qui auraient pourtant leur place au sein d’une cohérence politique plus vaste et plus complexe que certains slogans ne le prétendent ?

Cela n’empêche certes pas de s’étonner des contradictions à la fois pratiques et symboliques qui apparaissent dans la politique de l’actuel gouvernement (suppression d’un impôt sur la fortune en même temps qu’on augmente les taxes sur les petites retraites ou qu’on supprime certaines aides au logement, maintien d’un Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) censé favoriser l’emploi alors qu’il s’avère surtout un cadeau aux plus grosses entreprises qui n’embauchent pas pour autant, diminution de l’impôt sur les sociétés et les dividendes alors que le budget de la nation est de plus en plus tendu, vote d’une énième loi sécuritaire plus symbolique que nécessaire face à un mouvement social qui ne peut que prendre cela pour une provocation, etc.).

Peut-on pour autant prôner l’instabilité politique, législative et fiscale qu’induirait la mise en place d’un R.I.C.A.R.D (Référendum d’Initiative Citoyenne Abrogatoire, Révocatoire et Démocratique) dont on abreuverait les émotions populaires, faute d’avoir su les mobiliser sur son projet lors des élections organisées dans les délais constitutionnels ?

Ce qui n’empêcherait pas que soit promue ou améliorée la possibilité de compléter notre démocratie représentative par de la démocratie participative et le recours à des consultations populaires délibératives (RIP : Référendum d’Initiative Participative) à l’initiative d’un pourcentage significatif d’électeurs (un million ?) soutenus par un nombre non moins significatif de députés (une centaine ?).

Ni qu’on réfléchisse à la dissociation des élections présidentielles et législatives voire à la possibilité de cohabitation entre un Président et une A.N. de couleur politique différente, Président et députés étant de nouveau élus sur des mandats de durée différente.

Nous ne savons pas ce que nous ferons ensemble de l’histoire de notre pays dans les mois à venir ni ce que l’histoire éventuellement fera de nous, mais il est sûr que ce n’est pas en cassant nos jouets démocratiques que nous en jouerons le mieux.